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Haïti : Musée de l’esclavage à Bwa Kayiman, un impératif mémoriel pour Laënnec Hurbon

Le Cnre veut relancer un projet vieux d’une vingtaine d’années

Le Comité national Route de l’Esclave (Cnre) a réuni, les 20 et 21 août 2026, des chercheurs et chercheuses de divers horizons pour réfléchir à la création d’un musée de l’esclavage en Haïti, à Bwa Kayiman. Pour le sociologue et président du Cnre, Laënnec Hurbon, ce projet doit notamment contribuer à combler le déficit de mémoire du pays sur l’esclavage. Plusieurs résolutions ont été adoptées au terme de ces deux journées d’échanges.

Par Charilien Jeanvil

P-au-P., 21 août 2026 [AlterPresse] --- Plus de deux siècles après la révolution qui a conduit à l’abolition de l’esclavage et à l’indépendance d’Haïti, le pays ne dispose toujours pas d’un musée consacré à cette histoire. La création d’un tel établissement à Bwa Kayiman a été au cœur d’un séminaire scientifique organisé les 20 et 21 août 2026 par le Comité national Route de l’Esclave (Cnre).

Pour le sociologue et président du Cnre, Laënnec Hurbon, cette absence traduit un déficit de mémoire sur l’esclavage. « Très souvent, on se focalise sur la révolution haïtienne contre l’esclavage, sans comprendre concrètement ce qu’a été l’esclavage pendant trois siècles », observe-t-il.

La rencontre a réuni des chercheurs et chercheuses issu.e.s de divers horizons, notamment des spécialistes de l’art, de la muséologie, du patrimoine et de l’histoire. Le séminaire visait à approfondir la compréhension de ce qu’est un musée de l’esclavage et à sensibiliser les chercheurs et chercheuses, les artistes ainsi que les acteurs et actrices des secteurs culturel et social aux enjeux liés à la conception d’un tel projet en Haïti.

Un projet vieux d’une vingtaine d’années

Le projet d’établir un musée de l’esclavage en Haïti remonte à une vingtaine d’années. Sa mise en œuvre a toutefois été ralentie par les différentes périodes de troubles qu’a traversées le pays.

Le Comité national Route de l’Esclave a été créé dans le cadre d’un projet de recherche lancé par l’Unesco autour de l’esclavage, de sa mémoire et de son abolition. Depuis, des comités nationaux consacrés à cette problématique ont été mis en place dans plusieurs pays.

« On préfère évoquer des personnes esclavagisées, car elles ne sont pas nées esclaves », rappelle Laënnec Hurbon.

Un enjeu majeur pour la mémoire collective

La création d’un musée de l’esclavage constitue un impératif mémoriel, soutient Laënnec Hurbon, directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique (Cnrs) en France. Il s’agit, assure-t-il, de préserver la mémoire de trois à quatre siècles d’histoire que les sociétés occidentales ont longtemps tenté de dissimuler à leur propre population.

La création d’un musée de l’esclavage en Haïti pourrait également avoir des retombées importantes dans le domaine de l’éducation. La prise de conscience qu’il susciterait bénéficierait à l’ensemble des établissements scolaires du pays, croit Laënnec Hurbon. Les artistes et les chercheurs.ses pourraient aussi tirer profit des ressources et des visites liées au musée.

Sur le plan touristique, un tel musée contribuerait à offrir une nouvelle lecture de l’histoire d’Haïti à l’étranger et permettrait aux Haïtiens et Haïtiennes de mieux comprendre leur propre histoire, estime le professeur à l’Université d’État d’Haïti.

Pour plusieurs analystes, il est inconcevable qu’Haïti, pays issu d’une révolution victorieuse contre l’esclavage il y a plus de deux siècles, ne dispose toujours pas d’un musée consacré à cette histoire.

« Nous ne pouvons pas accepter cette amputation de la mémoire », a déclaré l’historien Pierre Buteau, vice-président du Cnre.

Le président de la Société haïtienne d’histoire et de géographie déplore, par ailleurs, les menaces qui pèsent sur la culture sous l’effet d’une mondialisation qu’il juge désordonnée. Il plaide en faveur d’un musée fondé sur un récit interdisciplinaire, croisant les dimensions de l’histoire et de la mémoire de l’esclavage.

Plusieurs résolutions adoptées

Au terme de ces deux journées d’échanges et de partage de connaissances, le Cnre a dégagé plusieurs pistes d’action.

Le comité envisage, dans un premier temps, l’aménagement ou la construction d’une « maison-chantier » sur le site de Bois Caïman, dénommée « Kay Boukman ».

Les travaux devraient s’articuler autour de trois principales composantes : l’aménagement d’un bloc sanitaire, l’installation d’un système d’alimentation électrique solaire et la construction d’une clôture, précise le directeur exécutif du Cnre, Neptune Prince.

« Kay Boukman sera un premier espace de sensibilisation qui sera créé sur le site. Des formations sur les métiers du musée seront dispensées à l’intention des habitant.e.s de la zone », relate le docteur en urbanisme.

Le Cnre entend également s’ouvrir à un consortium privé afin de compléter les démarches nécessaires à la concrétisation du projet, à l’instar de ce qui se fait notamment en République dominicaine et au Bénin. La réalisation d’un tel projet ne saurait relever de la seule responsabilité de l’État. Le secteur privé est appelé à jouer un rôle important, notamment pour certains services, croit Neptune Prince.

Un comité scientifique international pour garantir l’authenticité

Le directeur exécutif du Cnre annonce la création d’un comité scientifique international, chargé notamment d’authentifier les objets qui seront identifiés au terme d’un inventaire.

Le musée, explique-t-il, devra contribuer à la construction d’une mémoire fondée sur des faits vérifiables. Des archéologues, anthropologues et spécialistes de l’histoire de l’art seront mobilisé.e.s à cette fin.

Des réseaux d’ambassadeur.e.s seront également constitués autour du projet. Neptune Prince lance, à cet égard, un appel à la diaspora haïtienne afin qu’elle contribue à faire connaître l’initiative à travers le monde, notamment par la mobilisation de ressources financières et la recherche de collections susceptibles d’alimenter le contenu du futur musée.

À partir de l’exercice fiscal 2026-2027, le professeur d’université annonce par ailleurs le lancement d’un appel international autour de la maquette du musée, afin de permettre au public de mieux visualiser le projet.

Un engagement attendu de l’État

Le Cnre entend également porter le projet au plus haut niveau de l’État. Il souhaite notamment que les autorités centrales s’approprient le dossier et œuvrent à la mise en place d’un collectif public consacré à la culture, aux arts et aux musées.

Un tel engagement pourrait contribuer à fédérer un plus grand nombre d’acteurs et d’actrices autour du projet et à définir une orientation publique en matière de valorisation du patrimoine, des sites mémoriels et de reconstitution de la mémoire de l’esclavage, espère Neptune Prince.

Parallèlement à ces différents chantiers, une étude préparatoire sera menée afin d’établir notamment le profil sociodémographique des populations vivant sur le site de Bois Caïman, en vue de la réalisation du projet.

Le futur établissement devra aussi être un musée de la résistance, de l’héritage et de la liberté, pour Haïti et pour le monde, soutient Neptune Prince.

Il pourrait également constituer, selon le directeur exécutif du Cnre, un nouveau point d’ancrage à Bois Caïman en faveur de la réconciliation nationale, dans un pays profondément divisé depuis plus d’une décennie.

Cette réflexion sur la création d’un musée de l’esclavage en Haïti intervient dans un contexte international marqué par une reconnaissance des torts causés par la traite négrière et l’esclavage, ainsi que par l’émergence de revendications en faveur de réparations et de restitutions au bénéfice des pays victimes de ce système, notamment sous l’impulsion du Ghana.

Elle survient aussi à la veille du 23 août, date marquant la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, proclamée par l’Unesco, ainsi que l’anniversaire du soulèvement historique des personnes esclavagisées à Saint-Domingue dans la nuit du 22 au 23 août 1791. [cj gp 22/08/2026 13:00]

Crédit Image principale : Unesco/Violine Thelusma

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