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Haïti-Marché de Devises : Une Lecture-critique de la leçon faite par le banquier Pierre-Marie Boisson à la Brh

Tribune

Par Gary Olius*

Soumise à AlterPresse le 12 aout 2026

Depuis plus de deux ans, la monnaie nationale affiche une stabilité qui est à la fois étrange et dérangeante. Étrange, parce que l’inflation galope tandis que le taux de change ne bouge presque pas. Dérangeante, parce qu’un taux de change, stabilisé au forceps dans un pays comme Haïti, réduit considérablement la marge de profit des banques privées qui tirent la plus grande part de leurs bénéfices dans la spéculation sur le dollar. En théorie très pure comme dans les évidences empiriques, une inflation qui dérape entraine assez souvent la monnaie nationale dans son sillage. En guise de dire « assez souvent » comme moi, d’autres personnes pourraient dire « automatiquement ou nécessairement » en fonction de leurs intérêts ou de leur positionnement idéologique, tout en oubliant qu’en sciences sociales tout expert est dans l’obligation de faire montre du sens de la nuance. Et, qu’à cela ne tienne, c’est avec ce sens non inné qu’on se rapproche d’une vérité qui saute par-dessus les vues abstraites de l’esprit pour se faire moins froide, plus réaliste et plus humaine. C’est peut-être à l’intérieur de cette marge qu’il faut analyser les positions divergentes de la Banque de la république d’Haiti (Brh) et de Pierre-Marie Boisson.

Les affirmations faites par le banquier du secteur privé haïtien interpellent pour leur caractère tranchant et leur apparence à des demi-vérités. Tel un économiste néoclassique radical qui confond l’économie avec les mathématiques, M. Boisson corrige sans concession le cahier des autorités monétaires et les exposent consciemment à un certain nombre de risques. On y reviendra, mais au départ et en toute honnêteté, il y a lieu de concéder à ce censeur impitoyable que la stabilité constatée de la gourde est en contradiction théorique ou académique avec le taux élevé d’inflation qui prévaut dans le pays depuis plusieurs années. Autrement dit, la logique économique nous conditionnait à nous attendre à une dévaluation notable de la gourde, au regard de la grande inflation mesurée dans l’économie nationale. Mais dans la vraie et réelle vie, tout n’est pas linéaire et l’audace ceteris paribus ne facilite pas tout. Il est des fois où la main invisible du marché est mise en coupes réglées ou sous contrôle par les mains régulatrices des autorités publiques dans le but de contenir les risques de dérapage qui peuvent se révéler catastrophiques pour la nation. C’est peut-être dans cette logique peu libérale que la Brh utilise une part de la mission que lui confère la loi pour reprendre le contrôle (provisoire ou pas !) du prix du bien le plus stratégique de l’économie (le dollar américain), dans un pays qui vit d’importations massives de produits provenant des Etats-Unis.

Au nom de ses intérêts de banquier, Boisson affiche son désaccord avec cette façon de faire et a choisi de prendre publiquement le contre-pied de cette approche interventionniste. C’est tout à fait normal dans un pays démocratique. Toutefois, il y a lieu d’éviter de se méprendre dans cette opposition pratique qui est loin de la réalité qui sévit dans les milieux où tout se meut en débats d’école. Dans ce misérable petit pays, tout porte à croire qu’il n’y a rien de tel et que c’est de prime abord une question d’intérêts. Et de fait, ce qui saute aux yeux dans les affirmations du grand banquier, c’est l’absence de nuances et le parti pris affiché pour un déterminisme à tout crin dans un milieu fait d’impondérables, d’incertitudes et de turbulences difficilement prévisibles et contrôlables. Comme s’il vivait déjà dans une économie libérée de toutes les contraintes et dans un pays sans jeu macabre d’intérêts, M Boisson tance les autorités de la Brh et les cloue aux piloris par des affirmations que beaucoup de gens considèrent avec raison comme étant plus politiques que techniques.

Taux de change de 130 gourdes qui appauvrit les bénéficiaires des transferts

En affirmant tout de go que le fait de stabiliser le taux de change à 130 gourdes pour un dollar américain appauvrit la population bénéficiaire de transfert sans contrepartie, M Boisson se met en mode politique et ce n’est nullement pas hasard (si l’on se rappelle que le pays est déjà en mode électoral). Il assume de plein droit la responsabilité du risque de soulèvement des personnes lésées contre les autorités monétaires. A qui pourrait profiter une énième turbulence de plus dans ce pays que les bandits ont rendu ingouvernable et invivable pour les gens modestes ? Cette position semi-technique et peu nuancée frise un peu le ridicule parce qu’elle est portée par une personne avisée qui connait parfaitement les éventuelles conséquences de ses déclarations. Il n’y a pas de jeu là où il y a enjeu, même si on est économie, un domaine où la théorie des jeux s’est installée confortablement.

Boisson parle de taux de change de 130 gourdes pour un dollar qui appauvrit tout un pan de la population haïtienne et propose de le porter à 160.00 ou à 200.00 gourdes. Si c’est vraiment cela qui va soulager cette tranche de la population de la pauvreté, alors pourquoi ne pas pousser plus loin le ridicule en proposant un taux de 1,000.00 gourdes pour un dollar ? Ce faisant, cette population se retrouverait enrichie comme par magie.

Par ailleurs, est-ce que le taux de référence établi par la Brh est vraiment de 130.00 gourdes ? Il suffit de vérifier sur le site de la banque des banques pour constater que c’est inexact. De plus, sur le marché de devises, depuis quand les taux de référence fixés par la Brh ont-ils un quelconque effet sur les taux pratiqués par les banques privées et les maisons de transfert ? C’est connu de tous que ces établissements achètent le dollar à des prix inférieurs à 130.00 gourdes pour les revendre à plus de 132.00 gourdes. L’une des plus grandes fautes de la Brh est peut-être le fait de n’avoir rien fait pour mieux réguler cet aspect du marché des changes en Haïti.

Avec un taux de 160.00 ou 200.00 gourdes, il va y avoir immédiatement un freinage de l’inflation

En lisant l’affirmation ci-dessus dans le journal Le Nouvelliste, j’ai dû m’y attarder pendant une heure sur l’explication fournie pour m’assurer que j’ai bien lu. Pour soutenir ses dires, le banquier cite les cas de 14 pays d’Afrique et le Mexique. Mais, comme il n’a pas le sens de la nuance qui devrait seoir à tout expert en sciences sociales, il s’est achoppé sur l’essentiel : Haïti n’a ni la taille économique ni les caractéristiques ni le contexte sociopolitique, ni le tissu productif de ces pays pris en illustration. L’économie haïtienne est très petite et est caractérisée par une propension grandissante à l’importation massive de biens de toutes sortes. En plus, le pays détient un secteur privé qui est épris du gain facile et qui cultive une aversion maladive pour le risque financier. Au nom de quelle logique peut-on s’arroger l’outrecuidance d’espérer qu’en mobilisant 30 ou 60% plus de gourdes pour tout importer (boissons, nourritures, véhicules, matériels électriques, équipements électroniques, vêtements neufs et usagers, faux cheveux, faux ongles, faux je-ne-sais-quoi, etc.), les consommateurs débourseraient moins de gourdes ? Comme disait Professeur Manigat : Soyons sérieux ...!

Boisson dit que le pouvoir d’achat de 80% de familles haïtiennes provient de l’extérieur, il s’interdit de se rappeler que plus de 95% de ce que ces mêmes familles consomment des biens ou des produits qui proviennent aussi de l’extérieur. Plus de gourdes pour les faire, donc plus de gourdes pour les consommer. Du reste, quand on procède de la sorte pour faire une analyse destinée à la consommation du grand public, on ne fait plus de technique, on se laisse aller à de la politique purement politicienne, puisque l’effet immédiat n’est qu’une intoxication de la doxa ou de l’opinion publique. On peut comprendre que le secteur privé ait le droit d’effectuer une contre-attaque politique après avoir été accusé à tort ou à raison d’être responsable de la majorité des maux que connaissent le pays et sa classe laborieuse. Il faudrait le faire avec beaucoup plus de méthode, car l’opinion publique haïtienne n’est pas seulement faite de marionnettes que l’on peut manipuler de n’importe quelle façon.

Les non-dits de Pierre-Marie Boisson

Dans la sortie délibérément politique de Pierre-Marie Boisson, il y a des choses qu’il n’a pas osé dire et qu’il ne dira jamais. Ce point n’est pas pour lui faire un injuste procès d’intention mais pour aider l’opinion publique à lire entre les lignes et écouter entre les mots. Car, dans une démarche plus politique que technique, bien souvent ce qui est dit ou ce qu’on entend cache habilement ce que l’on souhaite ne pas porter à la connaissance du commun des mortels. Le fait de se poser en avocat des bénéficiaires des transferts sans contrepartie, qui perdent une partie des fonds auxquels ils ont droit, c’est pour mieux dissimuler un certain nombre de choses qui se passent dans la réalité économique ou financière. A ce propos, il faudrait savoir que depuis la Mmas dirigée par les Kenyans et la Frg forte déjà de 1,100 âmes, les banques haïtiennes ont accumulee une quantité importante de dollars américains, en les acquérant au taux de change que Boisson critique à visière levée. La Brh aussi en a profité pour reconstituer sa réserve de devise américaine.

En plaidant pour que le taux de changes soit ajusté à 160.00 ou 200.00 gourdes pour un dollar, au motif de la dé-paupérisation des bénéficiaires des transferts et des agriculteurs, Pierre-Marie Boisson souhaite tout simplement maximiser le gain de changes des banques privées, car en revendant des centaines de millions de dollars américains à des importateurs dans le contexte de la libération des espaces portuaires occupés par les gangs armés et de la relance des importations, le gain provenant des différentiels de changes (spreads bancaires) va être multiplié par 20 ou 25. C’est cela le premier aspect caché du jeu de ce banquier intel-li-gent. Cette stratégie d’opération en trompe-l’œil mérite d’être bien comprise par la BRH afin de trouver la parade la plus appropriée pour y faire face.

Le deuxième aspect de ce jeu est un mouvement qui s’apparente à un ‘dumping-créole’ sur la monnaie nationale. Comme tout le monde le sait, les autorités gouvernementales viennent d’ajuster le salaire minimum des travailleurs et le secteur de la sous-traitance n’accepte pas cette décision de gaieté de cœur. C’est encore tout à fait normal dans tout pays normal. Un capitaliste n’est jamais content quand on lui demande de payer un peu plus à ses travailleurs, même si sa marge de gain explose. Mais dans les parcs industriels et dans d’autres lieux similaires, ce mécontentement du patronat haïtien suscite des réactions insolites que même les dirigeants les plus malins ne sont pas en mesure de détecter. Pour expliquer la chose de manière simple, disons qu’un patron du secteur de la sous-traitance vend ses produits en devises étrangères et paie ses travailleurs en monnaie nationale. Si le taux reste dans son état actuel, 1000 dollars américains lui permettent et lui permettront encore de rémunérer 5 employés, tandis que si le taux de change passe à 200 gourdes pour un dollar américain, ce même montant de 1,000.00 dollars permettra de rémunérer 8 employés. Bref, c’est une logique ‘more for less’ créole-ment adaptée pour augmenter la marge de profit, au nom d’une certaine compétitivité haïtienne. D’où le concept de ‘Dumping-créole’… !

A quoi faut-il s’attendre ?

La démarche de Boisson étant plus politique que technique, il s’attend peut-être à engranger un certain bénéfice politique. Si sa mayonnaise réussit, ce sont toutes les autorités monétaires et politiques qui en sortiront totalement discréditées. Et comme on est dans un momentum politique, les principales personnes concernées doivent se préparer à en payer la facture. En revanche, la grosse caisse de la presse locale sera abondamment battue pour faire miroiter le revirement d’un secteur privé, au pouvoir sans l’assumer publiquement, qui a posé une action éclatante en faveur des agriculteurs et des pauvres bénéficiaires des transfert sans contrepartie. Paradoxalement, l’agriculture (le secteur le plus ignoré par le secteur bancaire) est encore celui qui est mis en avant pour faire gagner des élections, un peu comme au temps de ‘repons-payizan’ ou de ‘neg-bannann’.

Ce discrédit pourra avoir une autre conséquence, si l’on se rappelle que le secteur bancaire haïtien a un poids énorme dans le choix des membres des conseils d’administration de la BRH. Et, rien ne dit que cette sortie de Monsieur Boisson ne constitue pas en soi une forme d’indexation de ceux et celles qui sont considérés comme responsales de la ‘stabilité forcée’ de la gourde. N’est-ce pas pour leur signifier publiquement qu’ils ont mal travaillé et qu’ils n’ont pas livré la marchandise ? Il appartient à ces personnes de jouer le jeu, en prouvant qu’ils ont agi dans l’intérêt de la société et en démontrant de quoi ils sont capables pour se défendre. Pour notre part, nous estimons avoir fait œuvre qui vaille, pour avoir identifié les limitations techniques et le caractère non avoué de la démarche de ce grand Monsieur. Que le lecteur ou la lectrice exerce son discernement pour construire sa propre conviction sur cette affaire et pour se mettre à l’abri de toute tentative de manipulation politique ou électoraliste. A bon entendeur, salut !

*Économiste et Spécialiste en Gouvernement et Administration Publique
Membre bénévole du Haut Conseil de l’Université Publique du Sud-Est à Jacmel (Upsej)

Auteur, entre autres, de :
« Haïti malade de son système financier et de sa bureaucratie fiscale ; Voici comment banksters et politicards prennent le pays en otage », Éditions C3, Port-au-Prince, 2017.
« Haïti (2004-2028) : 214 ans de servitude économique et d’une gouvernance assistée », Éditions C3, Port-au-Prince, 2022.
« Propension à la Corruption, aux Racines de la Corruption » Éditions C3, Port-au-Prince, 2016.
Contact : garyolius@gmail.com

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