Cette tribune revient sur l’héritage musical de l’armée haïtienne, des fanfares militaires qui ont formé plusieurs générations de musiciens à l’émergence du konpa et du mini-jazz.
Tribune
Par Aly Acacia*
Soumise à AlterPresse le 29 aout 2026
On a beaucoup interrogé l’armée d’Haïti sur ce qu’elle a détruit : les coups d’État, la répression, les casernes comme lieux de pouvoir. On l’interroge beaucoup moins sur ce qu’elle a, malgré elle, construit.
À l’heure où un colloque repose la question « Quelle armée pour Haïti ? », il faut regarder en face son seul véritable legs social.
Une école faute d’école
Depuis le XIXe siècle, faute de conservatoire civil, la seule école de musique gratuite, structurée et nationale a été l’armée. Les musiciens y introduisent les thèmes populaires dans les musiques de salon et la kòmizik, la musique militaire aux vents et aux percussions.
La formation de référence est la Musique du Palais National, aujourd’hui Fanfare du Palais National. C’est à la fois une police band et une military band qui joue La Dessalinienne. Sa lignée remonte au XIXe siècle. Son compositeur le plus célèbre, Occide Jeanty (1860-1936), est nommé en 1885 à la tête du corps de musique militaire du Palais.
Pourquoi la musique ? Parce qu’elle ne coûte rien, qu’elle est visible et qu’elle légitime le pouvoir. L’armée n’a jamais eu de corps du génie pour construire des routes ou des écoles, mais elle avait besoin de trompettes pour les défilés. C’était une propagande douce.
Le parcours type était alors immuable : on s’enrôle, on apprend un instrument, on intègre la fanfare. L’armée fonctionnait comme un mentorat. François Manigat (1890-1935), pianiste et compositeur, père du futur président Lesly Manigat, profita dans sa jeunesse du mentorat de musiciens de l’armée enrôlés au Palais, dont le trompettiste Luc Jean-Baptiste et Augustin Bruno.
II. Le système Bruno et le cas Alexandre Grégoire
Un homme résume à lui seul le système : Augustin Bruno, surnommé « le manchot des Casernes Dessalines ». Devenu manchot en 1938, il dirige la formation à la Maison Centrale des Arts et Métiers, installée dans les Casernes Dessalines. De 1935 à 1963, il formera plus de 70 % des musiciens qui évolueront sur la scène haïtienne de 1940 à 1980.
L’exemple le plus complet de ce que produisait ce système, c’est un peintre : Alexandre Grégoire (1922-2001).
Né à Jacmel le 29 août 1922, scolarisé de 1930 à 1937 chez les Frères de l’Instruction Chrétienne, il apprend d’abord l’ébénisterie. En 1939, il rejoint l’armée et joue du saxophone et du trombone dans l’orchestre militaire. Il reste dans l’armée jusque dans les années 1950. Sous la présidence de Paul Magloire, il quitte l’armée et rejoint l’orchestre du Palais National. C’est en 1950 qu’on le retrouve à la Fanfare du Palais à Port-au-Prince.
Sa profession sera ensuite répertoriée comme : peintre et musicien. Encouragé par ses amis et par le Centre d’Art de Port-au-Prince, il ne commence à peindre qu’en 1968. Son tableau le plus célèbre, L’Orchestre (1968, huile sur planche synthétique, Musée d’Art Haïtien), est une peinture directe de son ancienne vie : une fanfare vue du chef, avec ses arcs de musiciens. Grégoire n’a pas quitté la musique pour la peinture ; il a peint la musique parce que l’armée était la seule école qu’il avait eue.
À côté de lui, la même filière produit O’Firmin Savaille, Jacmélien comme lui, enrôlé à Jacmel, recruté par Montrevel Beliot pour le Palais, soliste de 1932 à 1945, puis chef de la musique militaire du Nord au Cap (1946-1959). Et toute la liste Bruno, que Louis Carl Saint-Jean recense ainsi : « Charles Paul Ménard, William Dorcely, Roger Henri, Roger Gabriel, Lucien Henri, Kesnel Hall, Hilario Dorval, Marcel Bichotte… De cette liste, qu’on me cite un seul médiocre ! Ils furent tous des musiciens exceptionnels. » Tous passeront par le Palais, et Ménard en deviendra chef après Luc Jean-Baptiste.
Le Konpa, enfant des casernes
C’est de ce vivier qu’est né le Konpa, créé en 1955 par deux saxophonistes : Nemours Jean-Baptiste et Webert Sicot.
Le lien est explicite pour Sicot : sa formation s’accélère à la Maison Centrale des Arts et Métiers, sous la tutelle du légendaire Augustin Bruno. C’est là qu’il découvre le saxophone alto, qui deviendra sa signature.
Nemours n’était pas militaire de carrière, mais il a recruté toute une génération de soufflants qui, eux, venaient du Palais, de la Centrale et des fanfares des lycées militaires. Dans les années 1950-1970, presque tous les orchestres de konpa-direct - Ensemble Aux Callebasses, Septentrional (1948), Tropicana (1963) - avaient une section de cuivres formée à cette école. Comme l’Alpha Boys School en Jamaïque pour le ska et le reggae, l’armée haïtienne a été pendant plus d’un siècle le véritable conservatoire national des vents.
Même après la dissolution des Forces Armées en 1995, la Fanfare du Palais National a continué au sein de la Police Nationale, conservant son répertoire.
La rupture mini-djaz
Le tournant est 1963-1965. Pour être saxophoniste avant, il fallait passer par le sergent Bruno. Après, on monte son groupe au lycée.
C’est ici qu’il faut être prudent. On entend souvent que Shleu-Shleu serait « le premier mini-jazz ». Les archives sont minces et la mémoire est partisane. Certains citent les Shelbert du Canapé-Vert, d’autres les Frères Corvington, d’autres l’Ibo Combo. La formule historienne la plus honnête est de parler d’une émergence collective.
Ce que l’on sait : Laméca retient la « naissance de deux mini-djaz légendaires : les Frères Déjean (1963) et les Shleu-Shleu (1965) ». Une autre source note que Shleu-Shleu est le troisième né après l’Ibo Combo (1963) et les Frères Déjean. Dans ce flou archivistique, il vaut mieux éviter de catégoriser de manière tranchée.
Ce qui est certain, c’est la rupture sociologique :
Tony Moïse et les Shleu-Shleu : Des étudiants de Bas-Peu-de-Choses montent une petite formation sous la direction du saxophoniste alto Tony Moïse et prennent le nom de Shleu-Shleu. Fondé le 22 décembre 1965 sur les cendres des Manfoubins par l’entrepreneur Dada Jackaman, dirigé par Tony Moïse, autodidacte né à Côtes-de-Fer en 1940 qui a appris la guitare avec un camarade de classe et le saxophone seul. C’est l’un des mini-djaz fondateurs.
Carmin Bichotte et les Fantaisistes de Carrefour : À la fin des années 1960, dans la banlieue de Carrefour, un groupe d’amis du Lycée Pinchinat dote la commune de son mini-jazz, emmené par Carmin Bichotte, qui enregistre « Ti zoizeau » en 1968.
Ils ne sont donc pas issus de l’armée. Ils sont les enfants directs de sa démocratisation : les fanfares scolaires qui avaient copié les fanfares militaires. Le son devient plus petit : deux guitares, une basse, une batterie et un seul saxophone.
Le bilan reste : d’une armée historiquement répressive, qui n’a presque jamais défendu le territoire mais souvent maté sa population, il ne reste qu’un seul héritage social incontestable et vivant : des musiciens à vent. Pas une route, pas une école, pas un hôpital. Des saxophonistes et un peintre comme Grégoire, qui a peint son orchestre.
D’une armée de défilé à une armée de service
Si l’on doit refonder une armée remobilisée depuis 2017, après vingt ans d’absence, le paradoxe musical donne la seule doctrine moralement audible.
Ne pas remilitariser Haïti, mais démilitariser l’héritage positif de son armée. Une armée recentrée sur trois missions civiles :
Un corps du génie et de protection civile pour les routes, les ponts, les ouragans, ce que l’ancienne armée n’a jamais fait.
Un conservatoire national populaire, héritier assumé de la Maison Centrale, avec des écoles de musique gratuites à Jacmel, au Cap, à Carrefour, pour rendre à la nation ce qu’Alexandre Grégoire a appris par hasard.
Une mémoire inversée : cesser d’honorer les généraux putschistes et leur littérature et célébrer les chefs de musique Jeanty, Bruno, Savaille, Blain, et le peintre-musicien Grégoire.
La seule fois où elle a servi le peuple, c’est quand elle a troqué le fusil contre le tuba, le képi contre la partition, et qu’elle a formé au lieu de réprimer. C’est peut-être là, et seulement là, qu’il faut la reconstruire.
*Enseignant, promoteur culturel, analyste
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