Réunie après le massacre de Kenscoff, la séance du Conseil de sécurité du 28 août 2026 a révélé les limites de trois années d’engagement international en Haïti.
Par Gotson Pierre
P-au-P., 30 août 2026 [AlterPresse] --- La réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (Onu), vendredi 28 août 2026, après l’attaque meurtrière de Kenscoff (est de Port-au-Prince), a livré un constat particulièrement sévère de trois années d’engagement international en Haïti, observe AlterPresse.
Trois ans après l’autorisation d’une mission internationale destinée à soutenir la Police nationale d’Haïti contre les groupes armés, les résultats demeurent largement insuffisants au regard des objectifs annoncés.
Après la Mission multinationale d’appui à la sécurité (Mmas), la Force de répression des gangs (Frg) reste notamment à renforcer et est encore loin d’assumer pleinement le mandat qui lui a été confié.
Sans parler explicitement d’échec, les principales délégations ont demandé de faire davantage de ce qui est déjà entrepris depuis plusieurs années.
La France a constaté que, malgré l’engagement des États contributeurs, la Frg n’a pas encore pu se déployer pleinement ni produire l’effet escompté.
« Cette situation n’a que trop duré », a déclaré son représentant, Jay Dharmadhikari.
Les États-Unis et la France ont demandé d’accélérer le déploiement et de renouveler le mandat de la Frg.
Haïti a appelé à accélérer le déploiement de la Force afin qu’elle atteigne l’effectif prévu de 5,500 membres, ainsi qu’à renforcer l’application de l’embargo sur les armes.
La question des armes reste d’ailleurs entière. Haïti demande toujours de tarir les flux d’armes et de munitions, tandis que la Russie dénonce la persistance du trafic illégal d’armes en provenance des États-Unis.
La France veut, de son côté, agir davantage contre les flux financiers alimentant les gangs et leurs soutiens politiques et financiers.
Les instruments internationaux, destinés à empêcher l’alimentation de la violence, restent ainsi au centre des préoccupations du Conseil.
La Chine a, elle, mis en garde contre une réponse exclusivement fondée sur la force : « lutter contre la violence par la violence risque de créer un cercle vicieux pour la population civile haïtienne ».
Elle a également souligné que les opérations de maintien de l’ordre font des victimes et demandé un contrôle accru de la Frg.
Le Brésil a formulé un constat voisin sous un autre angle, estimant que la crise ne pouvait être traitée sous le seul angle sécuritaire. Il a parlé d’« économies criminelles » alimentées par le contrôle de nœuds logistiques stratégiques et les revenus issus de l’extorsion, appelant à renforcer les institutions et à créer des alternatives économiques pour les jeunes exposés au recrutement.
La République démocratique du Congo, au nom des trois membres africains du Conseil de sécurité (A3), soit le Libéria, la Somalie et la Rdc, a également prévenu que les efforts en matière de sécurité ne suffiront pas à eux seuls. Elle a cité le rétablissement de l’autorité de l’État, le renforcement des institutions et des services essentiels, ainsi que la lutte contre les flux d’armes et les réseaux de financement de la criminalité.
Ces déclarations reprennent, pour l’essentiel, des mesures et recommandations déjà formulées au cours des dernières années, sans amélioration significative de la situation sécuritaire.
Le bilan, présenté par le Binuh, souligne au contraire la persistance et l’extension de la violence. Carlos Ruiz Massieu a indiqué que les gangs continuent d’étendre leur contrôle territorial au-delà de la capitale.
Entre avril et juin 2026, 1,408 personnes ont été tuées et 656 blessées, selon les données du Binuh.
L’attaque de Kenscoff en fournit une nouvelle illustration. Elle a fait 47 morts, selon le chef du Binuh, ainsi que des dizaines d’enlèvements et de nombreux blessés. Des maisons ont été incendiées et des personnes réfugiées dans une église ont également été attaquées.
Cette absence de résultats ne saurait toutefois être imputée à la seule communauté internationale. La transition haïtienne, confrontée à de profondes divisions politiques et à la faiblesse persistante des institutions, n’a pas davantage réussi à rétablir l’autorité de l’État ni à créer les conditions d’une sortie de crise, malgré des engagements sans cesse renouvelés.
Entre les engagements internationaux qui tardent à produire des effets et l’incapacité des acteurs haïtiens à reprendre durablement le contrôle de la situation, la population reste la principale victime de cette impasse.
Pendant ce temps, le bilan humanitaire continue de s’alourdir.
Le responsable par intérim des affaires humanitaires de l’Onu, Indrika Ratwatte, a indiqué que près de 1,5 million de personnes sont déplacées, dont la moitié sont des enfants. Plus de 1,600 écoles restent fermées et, à Port-au-Prince, seulement 10 % des établissements de santé disposant d’une capacité d’hospitalisation sont encore opérationnels.
Plus de 5,500 incidents de Violences basées sur le genre (Vbg) ont par ailleurs été enregistrés au cours des six premiers mois de l’année.
Pour Ratwatte, « l’aide d’urgence ne saurait, à elle seule, modifier la trajectoire de cette crise ».
Des progrès durables nécessitent également des efforts en matière de sécurité, de stabilité politique et d’investissements soutenus dans les services essentiels.
Le chef du Bonuh a finalement livré la formule qui résume le mieux le décalage entre les engagements et leurs effets : « la crise d’Haïti exige plus que de la détermination ; elle exige des résultats. »
Après trois années de résolutions, de sanctions, de missions internationales et d’appels à l’action, les déclarations du 28 août 2026 montrent un paradoxe : la communauté internationale continue de demander les moyens et les mesures qu’elle avait déjà identifiés comme nécessaires, tandis que les gangs étendent leur contrôle et que la crise humanitaire s’aggrave. [gp apr 30/08/2026 19:00]
Suivez-nous – Abonnez-vous
MÉMOIRE D’ALTERPRESSE
Depuis 2001




