Le 17 avril 2025 marque le bicentenaire de l’imposition d’une dette de 150 millions de francs or à Haïti par le roi français Charles X, pour la reconnaissance de l’indépendance du pays Caraïbe, proclamée en 1804. C’est seulement à ce prix que le pays pouvait rompre 21 ans d’isolement. Après l’indépendance, tous les États, européens ou américains, s’étaient abstenus de nouer des relations diplomatiques avec Haïti.
200 ans plus tard, l’historien Jean Ledan Fils tente, dans un ouvrage intitulé « L’indemnité de 1825 - 200 ans - Bicentenaire de la rançon de l’indépendance – EFFETS SOCIAUX », de dégager les retombées sociales et politiques, hémisphériques, internationales et divers autres aspects ayant fondamentalement affecté Haïti.
Par Jean Ledan Fils*
Repris par AlterPresse avec l’autorisation de l’auteur
Extrait 2
La descente aux enfers
L’acceptation par Jean-Pierre Boyer de l’ordonnance du 17 avril 1825 eut des répercussions immédiates sur la nation haïtienne, qui s’était sentie blessée dans sa fierté. Aux yeux de la majorité des Haïtiens, seulement vingt ans après les luttes victorieuses de la guerre de l’Indépendance, Boyer accepta que le roi de France nous octroyât une indépendance déjà en notre possession, semblable surtout à un pardon paternel du roi à ses sujets qui avaient commis l’erreur de se révolter. Le pays considérait encore ce geste du Président comme une trahison, un crime impardonnable, quand le montant exorbitant de l’indemnité acceptée par Boyer allait hypothéquer l’avenir de la jeune nation.Après cette humiliation, le pays s’était senti comme avili, et la popularité de Boyer ne s’en releva jamais. Il y eut une sorte de désaffection populaire ; sous peu et comme corollaire, la situation politique fut ponctuée par des conspirations militaires et civiles qui commencèrent à se perpétrer un peu partout dans le pays ; la première date de juillet 1825 au Cap-Haïtien.
Boyer avait reçu et accepté l’ordonnance le 8 juillet de la même année. Au niveau économique surtout, ce fut depuis lors la débandade. Le déficit budgétaire fit son apparition dans le budget de l’Etat dès 1826, car le gouvernement dut trouver rapidement cinq millions de gourdes pour compléter le premier terme de l’indemnité. Haïti, pour compléter cette première tranche, fut encore imposée d’un emprunt d’État sur le marché financier de Paris – d’où cette “double dette” encore imposée et forcée par la France.
Afin de financer ces premiers cinq millions, la circulation monétaire fut en conséquence perturbée et celle-ci occasionna un précédent qui devint fatal, si l’on peut dire, pour la stabilité économique du pays. Pour expédier l’argent, le gouvernement dut utiliser le doublon espagnol, monnaie qui circulait de pair avec la monnaie nationale. Aussitôt, cette monnaie augmenta de valeur sur sa concurrente, et un taux de change vint à s’installer sur le marché. Les caisses de l’État demeurèrent de plus en plus vides et l’administration se trouva de plus en plus acculée, ne pouvant les renflouer ; la situation économique allait de mal en pis, jour après jour. Coup de théâtre ! Une loi de 1827 autorisa le gouvernement à émettre du papier-monnaie.La lourde indemnité concédée par Jean-Pierre Boyer à la France et au roi Charles X pesait de plus en plus, et pour y faire face, l’administration imposa à la nation en 1828 une « […] contribution extraordinaire de trente millions de piastres, payable en six années, de la manière suivante : une somme annuelle de trois millions de piastres fut répartie entre les 26 arrondissements de la République selon leur importance. Chaque arrondissement devait faire une sous-répartition entre les communes de son ressort ; chaque commune, une dernière répartition entre tous les citoyens, divisés en classes, selon leurs moyens » (H. P. Sannon). Et ceci, en plus des impôts qui d’ordinaire alimentaient le Trésor public. Les charges étaient trop énormes pour le budget de la République à l’époque et pour le sacrifice quotidien de l’Haïtien commun. La population en général était dans l’exaspération ; c’était comme si elle avait le couteau sous la gorge.
Le gouvernement fut dans l’impossibilité de s’approprier les ressources attendues, et la loi ne fut nullement appliquée. Nouvelle manœuvre : « Le Corps législatif dut rendre bientôt celle du 29 septembre 1829 qui établit, sous la rubrique d’Imposition personnelle et mobilière, un impôt de 5 % sur le minimum des revenus ou des produits de l’industrie de chaque citoyen. Pas plus que la précédente, la loi nouvelle ne put être exécutée. » D’expédients en expédients, il fallait toutefois tenter d’équilibrer le budget et suppléer à tous ces impôts improductifs.
En chute libre depuis 1826, le mouvement de la monnaie nationale fut accentué par le débit, la quantité de papier-monnaie ; l’expédient à portée de main, qui ne valait pas alors grand-chose. L’état des affaires continuait à aller decrescendo ; et après bien des déboires, l’administration finit par faire le retrait du papier-monnaie en question vers 1835 ; une dépréciation excessive de la monnaie nationale en résulta. Sur ce, Boyer fit rendre par le Corps législatif la loi du 14 juillet 1835, qui exigea désormais l’acquittement des droits de douane à l’importation en monnaie forte, c’est-à-dire en doublon d’Espagne.
En 1838, l’administration de Louis-Philippe reconsidéra la politique de Charles X et un double traité mettait l’emphase, d’une part, sur la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti, et d’autre part, sur la réduction de ladite indemnité à 90 millions de francs et dont le paiement n’était plus rattaché à la reconnaissance proprement dite. Parmi les résultats immédiats, la Hollande, la Prusse, la Suède et le Danemark reconnaissaient l’indépendance d’Haïti peu après. [1]
Mis à part la monnaie d’Espagne qui circulait en Haïti en tant que gourde forte, il y avait aussi la prime de l’or, le manman penba, qui avait adopté jusque-là une attitude plutôt modérée face aux intempéries économiques et politiques. Eh bien ! l’or eut une appréciation telle que la gourde-monnaie ne parvint à circuler que pour le tiers de sa valeur nominale, provoquant ainsi un ralentissement de l’importation et pratiquement un arrêt des affaires, puis l’augmentation d’une misère affreuse qui s’abattit sur le pays.En 1842, suite à une dépréciation à outrance, le papier-monnaie émis par le gouvernement ira jusqu’à deux tiers de sa valeur. Alors que le gouvernement thésaurisait les doublons d’Espagne pour les envoyer en France, le pays était inondé de papier-monnaie ; comme mesure du moment, il a été décidé le retrait des billets de dix gourdes. Toutefois, « le billet de dix gourdes valait, au taux d’émission, cinquante gourdes haïtiennes au doublon, et le Trésor, quand il n’en ajournait pas le remboursement des crédits internes, ne le recevait qu’à celui de quarante gourdes au doublon ». De même, le gouvernement ne remboursait que selon son humeur, car l’or ou la monnaie d’Espagne en caisse servait principalement au remboursement à la France, d’une part. De l’autre, le remboursement ne se faisait pas en espèces : les négociants détenaient les billets de dix gourdes, et quand ils les apportaient le Trésor leur remettait la moitié de la valeur avec des billets de une et deux gourdes ; l’autre moitié leur était remise en papiers destinés à la douane sur leurs droits d’importation à venir.
En fin de compte, le Trésor public dut rembourser plus de 170 000 dollars sur la circulation de la monnaie émise par l’administration de Boyer. « Du 20 mai 1827 au 30 septembre 1839, disait une note de la Secrétairerie d’État datée du 12 novembre 1842, il a été émis pour $ 2 196 000 de billets de dix gourdes et sur cette somme il a été retiré jusqu’au 10 novembre 1842 pour 2 195 830. » De plus, selon Lepelletier de Saint-Rémy cité par Pauléus Sannon, « en décembre 1842, à la veille de la Révolution, le Trésor ne contenait plus, pour faire face aux dépenses de l’intérieur et à celles de l’indemnité, qu’une encaisse “d’un million cinquante mille gourdes d’Espagne”. Or, l’armée en prenait, à elle seule, à cette époque, onze à douze cent mille, la France, à peu près le reste ».
Qui plus est ! Un peu plus tard, fin juin 1875, il était alors question de l’emprunt Domingue - Rameau, le Crédit Général Français octroyait un prêt de 50 millions de francs à l’État haïtien… Pour l’institution parisienne qui a émis l’emprunt, il s’est avéré très lucratif… Le premier versement de l’emprunt émis en mars 1875absorbait immédiatement 14 528 935 francs. Le trésor public haïtien n’a reçu que 7 313 300 francs. Compte tenu de ces maigres moyens, le gouvernement a dû modifier son plan initial. Elle a abandonné l’idée de rembourser la double dette et a aussi renoncé à ses travaux publics…. (Joseph Châtelain)
Sur le plan politique, entre autres, l’Ordonnance de 1825 força le gouvernement de Boyer à la mise en vigueur du Code rural de 1826, qui consacra son impopularité au niveau de la majorité rurale du pays. En plus des petits complots militaires par-ci par-là, le mécontentement se radicalisa d’année en année, l’inertie généralisée, le tremblement de terre de 1842 et les scènes de pillage au Cap sans aucune mesure du gouvernement, la farouche opposition parlementaire, puis le mouvement de Praslin qui porta Charles Rivière Hérard à la présidence, etc., eurent raison du régime de Boyer, qui passa vingt-cinq ans au pouvoir, dont vingt et un à gouverner l’île entière. [2]
A suivre
*Historien, éditeur
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[1] Extrait de FACE AU MONDE - L’ISOLEMENT D’HAÏTI, Jean Ledan fils, L’Histoire d’Haïti – Anecdotes, illustré, ISBN : 978-99970-71-08-8, Bèljwèt Publications, PAP, 2019.
[2] Extrait de Jean Ledan fils, L’Histoire d’Haïti – Simples faits, illustré, ISBN : 978-99970-4-421-1, Bèljwèt Publications, PAP, 2015. Consultation : Horace Pauléus Sannon, Essai historique sur la Révolution de 1843, Cayes, 1905 ; citant Lepelletier de Saint-Rémy, tome II - SaintDomingue, Etude et solution nouvelle de la question haïtienne, 2 vol., Paris, 1846.
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