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Message des Organisations Non Gouvernementales Internationales et Nationales à la veille de l’année du Bicentenaire d’Haïti

26 décembre 2003

Nous, Organisations Non Gouvernementales travaillant en Haïti et signataires de cette Déclaration, tenons à saluer les 200 ans de création de cette nation qui a vu le jour suite à une geste héroïque de portée universelle. Cette Geste a représenté un saut qualitatif important dans la longue marche ascendante de l’humanité dans la conquête de ses droits fondamentaux. L’exploit accompli il y a 200 ans, a donné naissance à une passionnante expérience de résistance qui a vu l’épanouissement d’une culture, d’une langue et d’une économie paysanne porteuses de valeurs fondamentales qui peuvent servir de référence à ce peuple dans sa quête de modernité et de refondation d’un art de vivre. Quelques jours avant le premier janvier 2004 nous nous inclinons face au courage du Peuple haïtien et à tout ce qu’il a pu construire dans un contexte hostile caractérisé par des agressions particulièrement déstructurantes.

Nous tenons aussi à dire notre détermination à poursuivre notre travail d’accompagnement des efforts actuels de ce Peuple dans son inlassable quête de construction nationale mise en péril par le comportement souvent irresponsable des élites dirigeantes. A la veille de 2004, Il est temps de rompre avec les logiques qui inlassablement tentent de mettre en place des projets de modernisation bâtis autour de l’hypothèse que le Peuple haïtien n’existe pas et que le développement du pays doit se faire contre lui. Il faut résolument investir au service des authentiques projets de construction nationale qui se manifestent souvent de façon confuse mais toujours avec ténacité malgré le caractère démobilisant de la crise actuelle.

La situation actuelle du pays est critique et angoissante. La détérioration des indicateurs économiques et sociaux, le déclin continu de la production depuis 1999, le caractère aigu de la crise environnementale, l’aggravation du niveau de vie des masses urbaines et rurales, l’augmentation de l’insécurité et de la violence contre les pauvres et contre les femmes, la situation de pauvreté de l’immense majorité de la population, la déliquescence des institutions font penser à un pays agonisant. Avec un taux de croissance de 0% au cours de l’année fiscale 2002-2003 l’économie confirme une tendance affirmée à la régression qui date de plusieurs décennies. On estime que 3.8 millions de personnes n’arrivent pas à se nourrir convenablement et que 65% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté absolue. La situation est devenue encore plus difficile suite à une augmentation en moyenne de 130% des prix de vente des produits pétroliers en janvier/février 2003 qui a provoqué une explosion des prix des produits de base et un taux d’inflation proche de 40% pour les premiers mois de l’année 2003. Le déficit fiscal ainsi que le déficit de la balance commerciale ont atteint des niveaux alarmants. Nous demandons encore une fois que le Peuple haïtien puisse définir ses propres options en matière de développement économique et soit en mesure de définir des programmes basés sur les priorités nationales.

A la veille de 2004, Haïti vit une crise sans précédent menaçant la nation dans ses fondements même. Depuis les malheureuses élections de l’année 2000, deux groupes politiques s’opposent avec acharnement dans un combat sans merci pour le contrôle des appareils de l’Etat en s’éloignant des problèmes de base que les citoyens et citoyennes doivent résoudre. Ce combat a contribué à aggraver la crise structurelle et met en lumière l’échec total expérimenté dans le processus de constitution d’une nouvelle classe politique et de nouvelles règles acceptées pour la régulation du système politique. Notre dialogue quotidien avec les acteurs économiques et sociaux des couches les plus pauvres nous porte à affirmer que ceux-ci ne veulent plus être exclus du jeu politique. Ils réclament la liberté d’exercer leur droits tant au niveau de la participation que du contrôle de la gestion de la nation et affirment que la solution de la crise ne doit passer ni par l’institutionnalisation des « chimè » ni par le retour des Forces Armées D’Haïti.

Au cours de ces derniers mois le climat politique s’est encore détérioré avec la répression de plus en plus systématique exercée par la police nationale et les groupes armés contre la population. Nous avons vu avec douleur le retour des formes les plus hideuses de la domination étatique traditionnelle dans ce pays. Multiplication de la violence, des assassinats politiques, des agressions et des viols contre les femmes, une impunité non voilée de plus en plus arrogante comme dans le cas de la tuerie des enfants de Viola Robert. Nous avons vu avec douleur les tentatives de contrôler les espaces publics et de bâillonner toutes les formes d’expression de la parole libre, interdiction formelle de manifester au mépris de l’esprit et des prescrits de la Constitution de 1987, Nous avons vu avec douleur le retour en force des attachés (cf. Rapports de la NCHR et de Louis Joinet), les interventions brutales des milices lavalasiennes appuyées par la passivité et parfois la complicité active de la Police Nationale d’Haiti.

Dans cette descente en enfer, les attaques perpétrées contre l’Institut National d’Administration de Gestion et des Hautes Etudes Internationale (INAGHEI), contre les étudiants et les professeurs de la Faculté des Sciences Humaines et les Recteur et Vice-Recteur de l’UEH (Messieurs Paquiot et Laleau) le 5 décembre dernier montre clairement le caractère non démocratique du Pouvoir en place et le peu de considération accordé à l’avenir de la Nation. Nous joignons nos voix au concert unanime de protestations et d’indignation qui s’est déclenché en Haïti et dans le monde pour condamner cet acte. Nous respectons et nous appuyons le combat courageux des étudiants et de tous les autres secteurs de la nation pour la liberté et le respect des libertés publiques et des droits fondamentaux. Il faut que les dirigeants soient en mesure d’assurer avec dignité la direction de ce pays en particulier à ce moment historique pour la conscience collective. Le pays doit pouvoir utiliser le rendez-vous de 2004 comme moment fort pour le dépassement des incapacités séculaires qui le maintiennent esclave de l’image négative projetée au niveau international.

En ces moments particulièrement difficiles, nous réaffirmons notre volonté et notre détermination à poursuivre notre travail d’accompagnement, d’appui et de solidarité active avec le Peuple haïtien en particulier les secteurs les plus pauvres. Dans la mesure de nos moyens et dans la limite imposée par notre statut nous comptons appuyer les secteurs les plus défavorisés à participer à un dialogue national équilibré pour la construction d’un pays qui valorise chaque citoyenne, chaque citoyen et leur permette de contribuer à l’intégration digne du pays dans le concert des nations. Nous encourageons les instances multilatérales et bilatérales, les dirigeants des pays où nos sièges sont établis à écouter les secteurs les plus pauvres et à soutenir leur quête d’un avenir meilleur basé sur le droit à des conditions de vie durable, le droit à la participation et à la justice sociale. Nous sommes convaincus que la sortie de la crise sociétale actuelle verra le Peuple haïtien lancé plus que jamais vers la conquête de la liberté et de l’émancipation intégrale des femmes et des hommes de notre planète et sera en mesure d’apporter des pierres essentielles à l’édifice de la solidarité globalisée. Haïti doit vivre à la hauteur de la dignité réaffirmée, dans son combat constant contre toutes les formes d’esclavage et de dérives totalitaires. La résistance de ce peuple est exemplaire. Un peuple qui a osé dire non au système esclavagiste a sa place dans un monde solidaire au XXIème siècle.

Nous organisations signataires de cette déclaration voulons insister auprès des différents acteurs pour affirmer que toute solution réelle à la crise doit prendre en compte ces options fondamentales :

1- Les acteurs haïtiens dans leurs initiatives doivent mettre l’accent sur la lutte pour l’élimination des inégalités et de l’exclusion sociale, source de la pauvreté, de la polarisation et de la violence.

2- Les acteurs haïtiens doivent être conscients du degré d’épuisement de la population et la dégradation accélérée des ressources. Il y a un an nous faisions le constat de la déliquescence qui empêche toute initiative constructive. Le constat se fait plus alarmant et il est urgent de créer des conditions permettant de mettre en place une dynamique de construction nationale.

3- La communauté internationale, les gouvernements des pays d’origine de nos organisations non gouvernementales internationales doivent fournir un accompagnement et garantir la solidarité pour mettre en place un cadre de résolution de la crise. Nous rappelons cependant que cette solidarité doit s’exercer dans le cadre du respect du droit des peuples à la souveraineté et à l’autodétermination.

4- Les acteurs haïtiens doivent planifier une transition pacifique et responsable : il faut rompre avec le cercle vicieux de l’intolérance, du non respect de la vie et du déchoucage des biens.

5- La résolution de la crise doit passer par la valorisation des acquis du peuple haïtien ces acquis représentent le résultat cumulé de plusieurs années de lutte pour la démocratisation du système socio-politique. Nous reprenons ce slogan de partenaires haïtiens pour une solution de la crise sans « chimè » et sans « militè ».
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Port - au - Prince le, 26 décembre 2003

Action Aid, Mme Edèle Thébaud

Christian Aid, Mme Helen Spraos

Comité Protos Haïti, M. Rosny Smarth

Intermon Oxfam, M. Maurepas Jeudy

SAKS, M. Georges Joseph

Oxfam GB, Mme Yolette Etienne