Monographie de la Rand Corporation sur Haïti

Débat

Par Franck Laraque *

Soumis à AlterPresse le 1er septembre 2010

La Rand Corporation, une institution à but non-lucratif bien connue pour ses analyses dans le domaine politique et économique, vient de publier un important document de plus de deux cents pages sur la crise haïtienne : « Building a more resilient Haitian State » (Construire un Etat Haïtien plus fort). Cette monographie contient, après un constat de la situation d’Haïti aggravée par le tremblement de terre du 12 janvier 2010, des analyses pertinentes, des recommandations judicieuses et concrètes pour un Etat Haïtien fort, une bonne gouvernance et des réformes financières appropriées mais préconise, à tort, le maintien du néolibéralisme économique qui a dévasté l’économie haïtienne avant le séisme.

Bonne gouvernance, réformes financières par un Etat fort

La réforme des institutions est basée sur Le Programme-Cadre de Réforme de l’Etat. Modernisation Administrative et Décentralisation (République d’Haïti). Des propositions claires et nettes sont énoncées en ce qui a trait à : la justice, la sécurité, la politique, la politique économique, l’habitat, l’infrastructure (les routes, les ports, les aéroports, l’énergie, l’eau, les égouts), l’éducation, la santé, la coopération des donateurs, la priorité des stratégies. Des chapitres entiers leur sont consacrés. En effet le chapitre 2 traite de la gouvernance et de l’administration publique ; les chapitres IV et V de la justice et de la santé ; le chapitre VI de l’environnement favorable à la croissance économique, de l’économie politique et de la fiscalité ; le chap. VII de l’infrastructure ; le chap. VIII de l’éducation ; le chap. IX de la santé ; le chap. X de la coordination avec les donateurs ; le chap. XI des stratégies financières et des préalables politiques.

Maintien du néolibéralisme économique

Le maintien ou renforcement du néolibéralisme est articulé astucieusement comme suit dans le paragraphe « Recommandations » de la page 84 : « … Haiti enjoys highly favorable access to the U.S. market for clothing. Some of Haiti’s best prospects for growth are to attract foreign and domestic investment to the garment industry. Haiti has too many people engaged in agriculture. The country is heavily populated, and more land is cultivated than is ecologically sustainable. In contrast, labor-intensive industries, such as garment manufacturing, provide an attractive source of jobs and income, especially given Haiti’s competitive, low-cost labor force. However, to take advantage of the opportunities in labor-intensive exports, the Haitian government, in conjunction with the international community, should implement the recommendations set forth in this section. » (Haïti jouit d’un accès hautement favorable au marché des vêtements américain. Quelques-unes des meilleures possibilités de croissance économique consistent à susciter l’investissement étranger et local dans l’industrie des vêtements. Trop d’Haïtiens se consacrent à l’agriculture. Le pays est surpeuplé et trop de terres sont cultivées au détriment d’une écologie durable. Par contre, des industries à forte intensité de main-d’ œuvre (ou qui nécessitent l’emploi de beaucoup d’ouvriers), comme la manufacture des vêtements, sont une source intéressante d’emplois et de revenus en raison de la main-d’œuvre bon marché et compétitive qu’offre Haïti. Cependant pour bénéficier pleinement des avantages des exportations utilisant beaucoup d’ouvriers le gouvernement en coopération avec la communauté internationale devrait adopter les recommandations contenues dans cette section.) (Notre traduction). Voilà le bon mot lâché sans fard. Un Etat stable, compétent, efficient au timon d’institutions solidifiées et modernisées par des réformes administratives bien calculées est capable de donner une force nouvelle au néolibéralisme en détresse afin de l’enraciner plus profondément. Mais nous avons ainsi que d’autres critiques fait, dans de nombreux articles, l’historique de ce système fatal imposé en Haïti depuis l’occupation américaine de 1915, revigoré par Nixon, Reagan, Clinton, Bush, la Banque mondiale et le Fonds Monétaire international avec la collusion des différents gouvernements prédateurs haïtiens. La Rand Corporation vient à la rescousse en répétant la même rengaine de l’agonie de l’agriculture qu’ils ont causée par l’expropriation des terres paysannes au profit des transnationales (Plantation Dauphin, SHADA, La Reynolds, les usines d’assemblage, la dette qui entraîne le règne de la faim et la perte de la souveraineté nationale, les zones franches) et de la panacée des manufactures des vêtements (ou l’industrie textile) et autres investissements du même ordre. En somme, notre seule ressource, vu notre agriculture moribonde, serait notre main-d’œuvre bon marché, notre seul avantage comparatif puisque les E.U. peuvent nous fournir, aux meilleurs prix, tous les produits dont nous avons besoin.

Après la lecture de ce document, on se demande ce qu’il faut en faire. Le rejeter intégralement ou l’accepter absolument. Nous pensons qu’il incombe aux experts haïtiens et aux représentants des associations paysannes et progressistes haïtiennes sur le terrain de choisir les recommandations concernant la bonne gouvernance, les réformes administratives, les différents secteurs analysés, qui sont applicables en Haïti. Mais aussi de rejeter la perpétuation du système économique néolibéral recommandé et d’adopter le concept de la souveraineté alimentaire et de la sécurité alimentaire basé sur un développement communautaire durable accordant la priorité à l’agriculture, à sa modernisation, et à la protection de l’environnement. C’est pourquoi nous ne cessons pas d’insister sur un projet de développement alternatif durable et inclusif élaboré par les associations paysannes et populaires et leurs alliés en vue de « l’insurrection des consciences » et de la mobilisation des masses pour la défense de leurs intérêts.

Le temps du choix d’un développement communautaire alternatif durable

La faillite de la politique néolibérale avant le tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui l’a renforcée et la menace du statu quo par la Commission Intérimaire de la Reconstruction d’Haïti (CIRH) devraient alerter les représentants des mouvements sociaux haïtiens de l’urgente nécessité d’actionner le programme de développement alternatif annoncé. La diaspora n’a le moindre intérêt à appuyer, s’il y a des élections, aucun des candidats, qui sont tous en faveur du même système d’exploitation du peuple, elle a par contre la chance de se mobiliser pour forcer l’adoption d’un développement alternatif articulé et structuré. Cette occasion lui est offerte dans le cas de l’île de la Gonâve que les multinationales et leurs agents entendent convertir en une zone franche pour le tourisme et la sous-traitance malgré la douloureuse expérience des usines d’assemblage, des zones franches dans la plaine de Maribaroux et dans d’autres régions. La priorité de la souveraineté alimentaire qui prend corps dans tous les pays en voie de développement luttant contre la dépendance, et même dans certains secteurs d’Haïti, exige la construction de la Gonâve , dans le cadre d’un développement agricole communautaire, comme un grenier alimentaire pour tout le pays, un centre d’élevage, d’industrie de la pêche, de l’énergie éolienne et solaire, de la préservation de l’écologie et d’une technologie endogène durable , comme à Gaviotas. Gaviotas est une plaine désertique de la Colombie, convertie en un village modèle par et pour les masses, malgré une terrible guerre civile (Alan Weisman, Gaviotas A Village to Reinvent the World .Chelsea Green Publishing, 1998, 1999). Ces modestes réflexions sont soumises pour une construction d’Haïti par nous-mêmes.

* Professeur émérite,City College, New York