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L’Afrique du Sud, soutiendrait-elle la répression en Haiti ?

Le Collectif Haïti de France soumet ses préoccupations à l’Ambassade d’Afrique du Sud en France

La présence depuis le 22 décembre dans les eaux haïtiennes d’un navire de guerre sud-africain, accompagnant la visite prévue du président sud-africain Thabo Mbeki à l’occasion du bicentenaire d’Haiti, le premier janvier 2004, soulève des préoccupations en Haïti et à l’étranger.

Le navire Drakensberg fait partie de la logistique de la marine sud-africaine, qui le qualifie de « vaisseau d’appui au combat ». Il a déjà participé à plusieurs exercices impliquant des forces navales et terrestres de plusieurs pays. Plusieurs organisations haïtiennes écrivaient la semaine dernière qu’il serait chargé de « sécuriser la ville des Gonaïves » durant la célébration du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti.

La semaine dernière, dans de virulentes critiques contre le président Jean Bertrand Aristide, son ancien compagnon de lutte, le père Joachim Samedi, curé de la paroisse de Ste-Hélène à Jérémie (Sud-ouest), a mis en garde contre la présence de militaires sud-africains aux Gonaives (Centre-ouest), lors d’éventuelles cérémonies de commémoration du bicentenaire.

Le Collectif Haïti de France a adressé une lettre ouverte à l’Ambassadrice d’Afrique du Sud en France pour lui faire part de ses inquiétudes concernant certaines informations, qu’il n’a pu cependant vérifier, qui circulent actuellement en Haïti :

Présence de Sud-Africains au sein des contingents de policiers et de civils armés chargés de mener des opérations punitives contre la population de la ville des Gonaïves. Depuis trois mois, cette ville est le théâtre d’importants mouvements de protestation, souvent durement réprimés. Un ministre haïtien, M. Leslie Voltaire, a indiqué que l’Afrique du Sud avait envoyé en Haïti « trente spécialistes en logistique et en sécurité ».

Livraison à la police haïtienne de gaz plus agressifs que les gaz lacrymogènes utilisés jusqu’à présent.

Le Collectif Haïti de France souhaite qu’en Haïti, la population n’ait pas à souffrir de l’aide que les autorités d’Afrique du Sud ont décidé d’apporter au gouvernement haïtien.

Suit la lettre ouverte du Collectif Haïti de France à l’Ambassadrice d’Afrique du Sud en France.


Paris, le 22 décembre 2003

Madame Thuthukilé SKWEYIYA
Ambassadrice d’Afrique du Sud en France
59 quai d’Orsay
75007 Paris

Madame l’Ambassadrice,

En tant qu’organisation de solidarité franco-haïtienne, nous tenons à vous faire part de nos préoccupations concernant l’appui que l’Etat sud-africain pourrait être amené à donner à des actions répressives en Haïti.

Comme vous le savez, le président Thabo Mbeki a l’intention de participer aux côtés du président Aristide à la célébration du bicentenaire de l’Indépendance haïtienne. Il est prévu qu’une des principales cérémonies se tienne le 1er janvier dans la ville des Gonaïves, là même où l’indépendance fut proclamée il y a deux cents ans.

Or, la situation dans cette ville est extrêmement tendue depuis plus de deux mois, et une trentaine de personnes y auraient déjà perdu la vie lors d’actions menées par la police ou des partisans armés du président Aristide. Lors de sa visite dans cette ville le 6 décembre dernier, le ministre des Affaires étrangères de la République sud-africaine a pu constater par lui-même la tension qui y règne.

Depuis une dizaine de jours, la situation dans la ville des Gonaïves est devenue tout à fait dramatique selon les informations recueillies par trois associations haïtiennes, le Centre œcuménique des droits humains, l’Institut mobile d’éducation démocratique et Haïti Solidarité Internationale. Selon elles, des policiers, souvent le visage couvert d’une cagoule, « lancent des expéditions punitives contre la ville des Gonaïves dans le but de réduire la résistance de la population ». Or, nous disent ces associations, « la population de Gonaïves a dénoncé depuis quelques jours la présence, au sein des contingents de policiers et de civils (appelés « chimères ») en charge des opérations punitives dans la ville, d’étrangers parlant anglais, qu’elle identifie comme « Afrikaners ». Ces individus auraient fait leur apparition lors de la visite aux Gonaïves du premier ministre Neptune accompagné des visiteurs d’Afrique du Sud qui séjournaient en Haïti pour préparer la célébration du Bicentenaire ». Un ministre haïtien, M. Leslie Voltaire a d’ailleurs indiqué que l’Afrique du Sud avait envoyé en Haïti « trente spécialistes en logistique et en sécurité ». Nous sommes en droit de nous interroger sur le rôle joué actuellement par ces « spécialistes ».

Depuis quelques jours, la police haïtienne fait usage à Port-au-Prince de grenades contenant un produit plus agressif que le gaz lacrymogène utilisé jusqu’à présent. Selon la rumeur, ce matériel aurait été fourni par l’Afrique du Sud.

Un diplomate sud-africain en poste en Jamaïque a confirmé à l’Agence France-Presse l’envoi d’un vaisseau de logistique de la marine sud-africaine. Son rôle, selon l’agence SAPA, serait de fournir un refuge au président Mbeki si jamais la situation de ce pays devenait incontrôlable. Or, selon un compte-rendu non officiel d’une réunion qui se serait tenue au Palais national, à Port-au-Prince, deux cents militaires se trouveraient à bord de ce navire, et les autorités haïtiennes souhaiteraient qu’il arrive au plus vite. Si cette information est exacte, nous nous interrogeons sur le rôle assigné à un si grand nombre de militaires. Dix-huit organisations de la société civile haïtienne affirment que la mission de ce vaisseau sera de « sécuriser la ville des Gonaïves » durant les cérémonies.

Nous ignorons si l’ensemble de ces informations circulant en Haïti sont exactes. Mais elles nous inquiètent au plus haut point, et nous aimerions obtenir des éclaircissements à leur sujet.

Nous nous demandons en effet si le gouvernement sud-africain a pris la mesure de la complexité et de la gravité de la crise qui secoue Haïti aujourd’hui. Selon l’agence SAPA, le vice-ministre sud-africain des Affaires étrangères, Aziz Pahad, vient de déclarer que son pays aiderait le gouvernement haïtien à faire face aux défis politiques et économiques auquel il fait face. Nous ignorons quelle forme peut prendre cette aide, mais nous souhaitons que la population haïtienne n’ait pas à en souffrir.

Vu la gravité des événements qui se déroulent actuellement en Haïti, nous nous permettrons, Madame l’Ambassadrice, de rendre publique la présente lettre et la réponse éventuelle que vous nous donnerez.

En espérant que vous voudrez bien informer les autorités d’Afrique du Sud de notre démarche, nous vous prions de croire en nos sentiments respectueux.

Le Collectif Haïti de France