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« Il n’y a pas de gouvernance de la reconstruction » en Haïti

Le maire de Port-au-Prince dénonce la gestion à courte vue de l’État central et des ONG qui maintiennent les mairies et les citoyens à l’écart

Par Gotson Pierre

Repris du quotidien canadien Le Devoir (Collaboration spéciale)

Le maire Jean Yves Jason constate une peur des maires et des collectivités territoriales, qui doivent pourtant prendre des responsabilités et offrir des services de qualité à la population.

Le séisme qui a dévasté Haïti a touché sa capitale en plein coeur. Détruite à 75 %, Port-au-Prince panse lentement ses plaies. Un travail freiné par un gouvernement central et des ONG qui ne consultent ni la mairie ni ses citoyens, mais qui demeure malgré tout une incroyable chance à saisir, raconte le maire de la capitale, Jean Yves Jason, que Le Devoir a rencontré entre deux chantiers.

Le Devoir : Comment envisagez-vous la reconstruction, six mois après le séisme ?

Jean Yves Jason : Nous croyons que la reconstruction est une chance. Port-au-Prince était quand même dans une situation très déplorable. Nous avons pleuré nos morts. La ville a été détruite à 75 %, ce qui offre une chance quand on considère le travail qui a été fait dans d’autres villes frappées par des tremblements de terre.

Nous avons étudié les expériences de construction de cités résilientes et avons mis en place une unité de « recapacitation » des services de la Ville. Elle travaille avec des firmes étrangères de manière à poser la première pierre pour un plan directeur de la Ville. Il ne peut y avoir de reconstruction sans schéma directeur. Ce plan n’existait pas, et nos efforts tendent vers la formulation de ce document.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de feuille de route sur des activités ponctuelles à entreprendre. Par exemple, je suis parvenu à mobiliser 1 500 000 euros de la Ville de Paris pour refaire le Champ de Mars (principale place publique de la capitale). Mais le problème, c’est que 85 % des services de la capitale sont assurés par l’État central, et que le Champ de Mars est occupé. Résultat : nous ne pouvons pas rendre ce financement disponible pour servir la population.

Cette somme est disponible et vous pouvez l’utiliser à court terme ?

Cette somme est disponible à Paris. Parce que nous en sommes à la phase de faire exister les mairies haïtiennes. L’une des réalités mises en lumière par le tremblement de terre, c’est que l’État central ne prend pas en compte ce que dit la loi en ce qui concerne les démarches à faire pour que les mairies puissent prendre leur ville en charge.

Il n’y a pas de décentralisation et toutes les activités sont conduites par le gouvernement central, qui travaille avec la communauté des pays qui, eux-mêmes n’entretiennent pas de relations avec les conseils municipaux. Il y a donc un déficit au niveau de la gestion, longtemps accaparée par le gouvernement central, et l’accès au financement est très problématique.

Hier, le président René Préval a évoqué le travail de l’exécutif avec des représentants de camps de personnes déplacées au Champ de Mars pour que ces espaces soient libérés. Votre administration participe-t-elle à cette initiative ?

Je suis bien content d’apprendre que le président a dit ça. Depuis la crise, je n’ai rencontré le président que deux fois, à ma demande. Et on n’a impliqué la mairie de Port-au-Prince dans aucune initiative en cours dans le cadre de la reconstruction. En dépit de nos multiples démarches pour demander l’intégration de la mairie dans les actions entreprises.

[...] À Port-au-Prince, plus d’une centaine d’ONG sont en fonctionnement, mais elles sont toujours réticentes à informer sur leurs actions et à laisser la mairie les accompagner. Néanmoins, nous travaillons avec une vingtaine d’entre elles de façon soutenue.

Cette situation est symptomatique du statu quo, où on constate une peur des maires, des collectivités territoriales, qui doivent prendre des responsabilités et offrir des services de qualité à la population.

Ceci entre également dans le cadre d’une tradition de gestion très personnelle qui dure en Haïti, au lieu d’une démarche participative où les citoyens peuvent avoir leur mot à dire, et particulièrement les maires.

C’est triste. Ça dérange, un schéma qui permettrait d’entrer dans la reconstruction pour de bon, et nous risquons de rater la chance de bâtir un autre Port-au-Prince.

Qu’en est-il du dossier des millions de mètres cubes de décombres jonchant la capitale ?

Nous sommes extrêmement préoccupés. D’abord, nous avons voulu mettre un peu d’ordre dans la manière dont le dossier est conduit. La mairie de Port-au-Prince, qui dispose de faibles moyens, avait passé des protocoles de collaboration avec des firmes étrangères qui pouvaient donner ce service. Cela n’a pas pu se faire à cause de la concentration du pouvoir, qui pousse nos partenaires à toujours chercher l’accord du gouvernement, impossible à trouver.

D’autre part, nous n’avons aucun contrôle des actions du ministère des Travaux publics et du Centre national des équipements (CNE). Ils ne nous informent d’aucun plan de ramassage et les débris sont jetés partout, particulièrement dans les ravins. Nous avons protesté contre cet état de fait auprès du ministère des Travaux publics et de celui de l’Environnement.

Quant aux ONG qui gèrent le programme de ramassage de débris « Argent contre travail », elles le font n’importe comment et nous ne sommes pas informés de l’endroit où elles vont déposer les débris.

Nous avons fait sortir un communiqué pour demander aux entités de produire leur plan de travail... Mais c’est un combat de tous les jours et des discussions à n’en plus finir. Il n’y a pas de gouvernance de la reconstruction.

Vous êtes en train de décrire un grand désordre ?

C’est un grand désordre et je pense qu’il est voulu. Car ça ne dérangerait nullement si tout le monde se mettait ensemble. Mais nos démarches ne rencontrent que mépris, et l’image que nous offrons est ahurissante. C’est un triste spectacle.

Un mot sur la question du logement, un dossier crucial présentement ?

Nous recevons quotidiennement environ 50 groupes qui viennent nous offrir un type de logement différent [pour reloger les centaines de milliers de déplacés à la capitale]. Il y en a qui viennent seulement chercher une signature au bas d’un protocole de collaboration pour pouvoir entreprendre des recherches de fonds.

J’ai signé un protocole avec l’ONG Village du monde. L’argent est là, mais nous avons un problème cadastral. Les terrains appartiennent-ils à l’État, ou bien est-il prêt à les acheter pour les mettre à la disposition des collectivités ? Cette question n’a pas été soulevée. Nous ne savons rien d’un arrêté publié par le gouvernement pour déclarer d’utilité publique un périmètre du centre-ville. Ils ne m’ont pas rencontré et ne m’ont pas demandé ma vision de la ville.