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Haiti : La pensée émancipatrice doit appuyer la conscience publique (deuxième partie)

Débat

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 27 mai 2010

Le climat de soulèvement contre le gouvernement Préval n’écarte pas la question de la reconstruction d’Haïti après le séisme du 12 janvier. Sous la forme de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), le président Préval veut y mettre sa signature. Sa trace indélébile. Sans la participation du peuple haïtien. Ce n’est pas la première fois que les Haïtiens ont été confrontés à la nécessité de repenser leur société et leur environnement. Ce fut le cas en 1804. Voyons comment nous nous y sommes pris et tentons d’apprendre pour ne pas commettre les mêmes erreurs afin que notre société ne se désagrège encore plus dans une aberrante continuité qui nous fit perdre notre âme avec l’occupation américaine de juillet 1915. Le blocage d’Haïti a toujours été autant international que national. Comprendre cette vérité que les idéologues du grand capital s’évertuent à masquer est essentiel. Le racisme international anti-Noir a placé Haïti sous embargo international dès 1804. La France et les États-Unis d’Amérique se sont ligués pour tuer dans l’œuf l’expérience haïtienne de liberté en contrôlant non seulement la réalité économique et politique mais surtout en manipulant, par le racisme, l’imaginaire du peuple haïtien. La fiction raciste de supériorité d’une race sur une autre, construite pour les besoins du capitalisme naissant informe une racialisation des rapports internationaux qu’Haïti a payée et paie encore chèrement et qui explique aussi pourquoi les peuples noirs sont au bas de l’échelle de la gouvernance mondiale. Sur le plan local, cette fiction informe l’exclusion fondée sur la couleur de la peau, fait la promotion de l’obscurantisme et bloque tout développement solidaire.

Les élites haïtiennes ont pensé, à tort, qu’il fallait se blanchir pour avoir une chance de survie. Le traumatisme subi par ces élites aide à expliquer le sous-développement mental et matériel du pays. Méprisant leur mère et leurs ancêtres africains tout en étant eux-mêmes méprisées par leurs pères blancs européens, nos élites métissées ont cherché en vain une reconnaissance pour leur identité. Ce point d’attache était d’autant plus nécessaire à un moment où l’infériorité de la race noire était véhiculée dans tous les hauts lieux de la culture européenne et nord-américaine. Culmination de quatre siècles d’une propagande maléfique contre les Noirs commencée par les razzias des négriers portugais sur le continent africain et sacralisée par la bulle pontificale du pape Nicolas V en 1452 donnant au roi portugais Alphonse V carte blanche pour réduire les Noirs en esclavage à perpétuité. [1]

Le lait d’âne

Cette propagande insidieuse pour justifier le commerce capitaliste ignoble de la traite continuera mezzo voce durant quatre siècles. Après Napoléon qui avait rétabli l’esclavage des Noirs, le français Arthur de Gobineau évoquera ouvertement l’infériorité congénitale des Noirs en 1855 pour justifier le colonialisme. Il faudra attendre trente ans pour qu’Anténor Firmin en fasse la réfutation systématique dans son magnum opus De l’égalité des races humaines publié à Paris en 1885. Ce travail scientifique de Firmin, tout en annonçant, de façon prémonitoire, la victoire d’un Noir un siècle plus tard aux élections présidentielles américaines [2] (Barack Obama le devient en 2009 !), sera le prélude à la glorification du monde noir et à l’affirmation de soi dans les travaux de Jean-Price Mars, bien sûr avant qu’ils ne subissent la confiscation agressive et la déviation mortifère de François Duvalier et de sa bande de Griots obscurantistes. Qui se sont efforcés de faire boire le lait d’âne de leurs théories fumeuses au peuple haïtien, depuis 1932, afin de l’abêtir pour mieux le subjuguer. Ces Griots, à l’instar des négriers portugais mobilisant la religion catholique pour sanctifier leurs razzias, investiront le vaudou pour prendre le pouvoir politique et le mettre au service de leur projet personnel stérile en écartant les hommes de culture de la vie nationale, y compris certains qui ont investi dans les pratiques divinatoires et assumé le parti pris des représentations imaginaires africaines.

L’esclavage et le colonialisme sont donc les piliers sur lesquels l’Occident a construit sa richesse actuelle. La nuit n’est pas tombée sur ses pratiques ancrées dans certaines têtes et qui continuent de leur procurer un malin plaisir. Les idéologues de la postcolonialité refusent de laisser les peuples se ressourcer dans leur histoire en prétendant que le passé est passé. Depuis cinq siècles, la danse rituelle de l’Occident consiste à piétiner la créativité des peuples autochtones. Le cas haïtien illustre comment les conséquences économiques négatives du complexe identitaire infligé aux élites haïtiennes ont été dévastatrices. Ce n’est pas seulement le défrisage des cheveux qui fait recette mais c’est aussi l’acceptation par nos élites des recommandations des négociants et marchands blancs simplement parce qu’ils sont des Blancs.

Le réel contradictoire postcolonial

L’histoire d’Haïti se résume dans le mot de Sénèque « Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va. » Boycottées par la communauté internationale, au lieu de se replier sur leur peuple, nos élites n’ont cessé de quémander leur reconnaissance du Blanc. Se débattant dans une crise cognitive, elles se sont trompées de combat. À de rares exceptions près, comme ce fut le cas pour le roi Henry Christophe, les dirigeants haïtiens ne se sont pas révélés des stratèges à la hauteur des défis auxquels ils étaient confrontés pour avoir le capital financier, intellectuel et symbolique nécessaire au développement national. En effet nos élites n’ont pas compris que leurs alliés les plus importants étaient le peuple des campagnes avec lequel elles devaient êtres solidaires pour développer leurs ressources intérieures. Par-delà la mise en valeur d’actifs financiers et non financiers pour canaliser leur violence, les élites guerrières haïtiennes n’ont pas exploité les marges d’actions d’utilisation optimale des ressources spirituelles locales afin d’échapper au délire identificatoire avec l’Europe (la France) légué par le réel contradictoire postcolonial. La concentration de la propriété terrienne et des revenus a hypothéqué cette solidarité de base et constitué dès le départ l’obstacle essentiel à la production des richesses et à l’accumulation nationale. À cette concentration de la propriété terrienne est venue s’ajouter la dette de l’indépendance et les multiples indemnités payées à la communauté internationale.

La dette de l’indépendance a non seulement fragilisé mortellement l’économie haïtienne mais les élites ont aussi creusé leur propre tombe en y souscrivant. Propriétaires terriens, négociants consignataires et financiers internationaux se sont ligués avec les dirigeants politiques comme de vrais parasites sur le dos du peuple haïtien. L’augmentation du nombre de ces parasites n’a cessé depuis ; au risque d’une mise à mort du peuple dont le sang est sucé sans interruption. La méchanceté des parasites n’a pas de bornes. On l’a vu lors de la lutte menée par les travailleurs pour l’augmentation du salaire minimum à 200 gourdes en 2009. Les parasites ont refusé cette augmentation et ils ont trouvé l’appui du gouvernement de René Préval pour défendre leurs intérêts.

L’État marron sorti de 1804 a maintenu les structures coloniales de production et d’échange. Les dirigeants qui se sont succédé n’ont pas pu dégager une vision claire sur le type de société à établir en Haïti. Aucun changement significatif par rapport aux structures terriennes coloniales sinon des tactiques pour amadouer les paysans, dont l’introduction du système de moitié et la possession des terres sans avoir les titres de propriété. Mais aussi important que la structure terrienne et le financement de l’économie, le contrôle de l’enseignement demeure l’instrument de pouvoir et de domination des élites haïtiennes sur les masses populaires. Le gouvernement de Jean-Pierre Boyer est emblématique de la position des élites économiques haïtiennes totalement immergées dans l’eurocentrisme.

Ces élites bovarystes font le choix de refuser la connaissance aux masses paysannes afin qu’elles ne développent pas un avantage compétitif par rapport à elles qui détiennent le monopole de l’information et de la connaissance. Nos élites sont le fer de lance de la post-colonialité en Haïti qui privilégie le travail physique pur comme facteur fondamental dans la production des richesses. De ce fait, la fonction de production haïtienne n’intègre pas le savoir. Il n’y a pas d’ingénierie des connaissances, de knowledge management comme disent les anglo-saxons. Le colonialisme s’est appuyé sur le refus de toute connaissance scientifique aux colonisés pour mieux les subjuguer. Le projet scolaire postcolonial est donc resté limité avec pour objectif la dissémination d’une mentalité de soumission. L’école s’est révélée un lieu de formation des subalternes capables de gérer la postcolonie et non un lieu de production de cadres et d’intellectuels capables d’une pensée critique sur l’organisation de la société.

Dès 1804, l’élite haïtienne a assumé sa part dans l’offensive capitaliste contre le monde du travail pour réduire la part du salaire dans le produit total. Elle continue d’appliquer cette politique à courte vue de ses maitres (on l’a vu lors de la lutte l’an dernier pour le relèvement du salaire minimum à 200 gourdes), laquelle politique est la réponse classique du pouvoir à la crise financière et économique actuelle. Or justement la contradiction fondamentale du capital est la réduction des salaires et leur remplacement par le crédit, donnant à la sphère financière le rôle fondamental pour relancer le système de la consommation en régression à cause justement des bas salaires. D’où cet accroissement de la dette des ménages à l’origine de la débâcle financière actuelle. Cette politique de compression de la masse salariale, dite d’austérité, est pourtant rejetée par les penseurs de pointe du capitalisme qui y voient la cause de leurs déboires. On lira à cet effet le rapport du groupe McKinsey, inventeur des stock-options qui associent les intérêts des rentiers à ceux des entrepreneurs. [3]

L’engrenage fatal

Revenons à Haïti et à son indépendance de 1804 qui ne l’a pas fait sortir de l’engrenage fatal d’une économie coloniale esclavagiste basée sur la main d’œuvre servile et sur un plan d’ensemble des puissances coloniales et de leurs alliés pour maintenir cette main d’œuvre servile dans l’ignorance la plus abjecte. L’économie haïtienne, après 1804, est donc restée en puissance et n’a jamais pu se réaliser pour permettre aux Haïtiens d’améliorer leur maitrise de la nature et leurs conditions de vie matérielle. L’enfantement historique de l’exclusion des masses populaires s’accompagne d’un impérialisme cognitif qui restreint volontairement l’instruction en la surveillant comme du lait sur le feu afin qu’elle ne soit pas répandue dans la population. Au cours de son long règne de 25 ans, le président Boyer procède à la fermeture de l’université de Santo Domingo mais aussi déclare que « créer des écoles c’est ensemencer la révolution ». Alors qu’en 1820, 80% des sénateurs et plus de la moitié de la Chambre des Députés sont illettrés [4], le président Boyer affiche ouvertement sa politique obscurantiste et son aversion pour le livre et la connaissance. Il fait fermer nombre d’écoles que le roi Henry Christophe avait ouvertes dans le Nord. [5]

Dans la Loi du 4 juillet 1820, Boyer persiste et signe. L’article 11 de ce décret déclare qu’ « il sera établi aux frais de l’État, 4 écoles primaires destinées à l’instruction élémentaire des enfants des citoyens tant civils que militaires qui auront rendu des services à la patrie. » [6] Le savoir est donc refusé au citoyen moyen pour justifier son exploitation féroce comme une bête de somme. La contrainte sur le savoir est consubstantielle au fonctionnement de l’ordre hybride en vigueur avec sa dose d’apartheid pour continuer l’économie de production de denrées pour l’exportation. Entre 1806 et 1843, ce système se consolide et produit une stabilité fondée sur la précarité, l’éducation restreinte et la répression. La promotion de l’ignorance est faite comme s’il s’agissait d’une bénédiction des Dieux. En se donnant des postes de direction dans l’armée et la politique du nouvel État haïtien, le système de représentations raciste basé sur l’infériorité de l’homme noir a survécu particulièrement dans sa dimension culturelle et symbolique.

Même en limitant la répartition de la propriété terrienne aux dirigeants noirs de la guerre de l’indépendance, Dessalines était déjà mort avant qu’il ne le soit en 1806 par la coalition des négociants consignataires et des anciens propriétaires terriens. La réprobation de ces clans se mesure dans le bannissement de son nom 40 ans après son assassinat. Le discours raciste colonial de dévalorisation de l’homme noir s’est solidement implanté dans l’inconscient collectif avec tout ce que cela charrie de haine de soi pour une grande partie de la population. Le déficit identitaire précède le déficit budgétaire de tous les gouvernements haïtiens. La descente aux enfers prend un tour brutal duquel Haïti ne s’est jamais remise. L’intériorisation du discours raciste du colonisateur par les élites et par le reste de la population dans le lexique des catégories et nuances de couleur du langage quotidien s’est occupée du reste. Des coups d’État, des guerres civiles, des assassinats publics, des émeutes, des dictatures qui sont tombées sur l’espace national. Comme des frappes sur une peau de tambour. Les chemins qui ont conduit au duvaliérisme destructeur trouvent leurs origines non seulement dans le crime du Pont-Rouge, mais aussi et surtout dans la mise en place des instruments de destruction de la raison dans les 40 ans qui suivirent ce parricide.

L’ordre cannibale

La fêlure fondamentale du système haïtien a été la continuation des fondamentaux de l’économie coloniale après 1804. La réinvention n’a pas eu lieu et l’esthétique coloniale a séduit les dirigeants haïtiens qui, en faisant de la couleur claire de la peau la source de la richesse (distorsion idéologique), ont remis les rênes de l’économie réelle aux mains des négociants consignataires et des financiers. Aucune reconfiguration sérieuse n’a eu lieu dans les fondamentaux de l’économie coloniale de plantation, si ce n’est que le métayage sanctionné par le Code Rural de Boyer en 1826, repris par celui de Geffrard en 1864 et enfin repris par celui de François Duvalier en 1963. Ce ne sont donc pas de simples revers de fortune qui expliquent le piteux état de la société haïtienne aujourd’hui. Comme le dit Spinoza, “toute chose tend à persévérer dans son être.” La reproduction de l’ordre postcolonial s’est révélée son propre fossoyeur tant les parasites ne se préoccupent que de soutirer du pays sa sève sans même laisser l’arbre produire des fruits. De rebondissement en rebondissement, les conditions de possibilité d’un autre ordre sont toujours renvoyées aux calendes grecques par les puissants de ce monde qui ne veulent pas qu’Haïti puisse exporter sa subversion de libération d’anciens esclaves par l’exemple.

Pourtant les pays développés savent se débarrasser des parasites chez eux. On vient de voir comment l’Allemagne a interdit les positions « nues » dans les ventes à découvert pour diminuer l’influence des parasites dans son système financier. Quand les économistes du Parti Libéral haïtien, suite à la publication du livre d’Edmond Paul, le meilleur d’entre eux, intitulé « Études sur l’emprunt Domingue » voulurent sanctionner les pratiques spéculatives des agioteurs français et allemands au 19ème siècle en Haïti, ils furent combattus, tués et exilés. L’ordre cannibale n’accepte même pas le faire semblant, comme c’est le cas avec la souris accouchée par la montagne de l’actuelle réforme financière américaine. Le modèle d’extraversion de l’économie haïtienne négocié par Duvalier et reposant sur les exportations des industries d’assemblage et les importations alimentaires sous la férule des institutions de Bretton Woods jouant le rôle des financiers du 19ème siècle, ne fait pas l’affaire d’Haïti. Notre pays doit pouvoir produire les biens et services de base pour sa population en cessant d’être un outil pour les transactions commerciales internationales des nouveaux flibustiers. La vraie reconstruction doit jeter les bases d’une accumulation nationale qui ne se résume pas à faire de l’argent facile dans des contrats de gré à gré avec l’État et dans des activités à forte rentabilité immédiate.

Les rapports avec les bailleurs de fonds doivent être revus dans le sens de la dignité et de la souveraineté. Nous sommes pour une éthique de l’interdépendance qui donne aux Haïtiens et uniquement aux Haïtiens le choix de décider de l’assistance et de la solidarité qui leur sont indispensables dans la réorganisation de la société haïtienne. Ceci est fondamental pour tout renouveau car, comme le rappelle le philosophe anglais Peter Hallward, « la pauvreté haïtienne est essentiellement la résultante du système colonial d’exploitation le plus brutal que le monde ait connu dans l’histoire mondiale, aggravé par des décennies d’oppression postcoloniale systématique. » [7] L’échelle des valeurs propagée par le duvaliérisme se mesure dans la politique consistant à faire de l’argent par tous les moyens, comme ce fut le cas en janvier 1988, sous le gouvernement du CNG de Henry Namphy, quand les produits toxiques de la communauté internationale seront déversés en Haïti. En effet, suite à un contrat avec les frères du colonel Alexandre Paul, alors commandant du bataillon tactique des Casernes Dessalines, le navire Kian Sea en provenance de Philadelphie déversa 4000 tonnes de cendres toxiques sur les plages des Gonaïves à côté du wharf de la Sedren, sous le prétexte qu’il s’agissait d’engrais.

Peter Hallward n’est pas le seul à reconnaître l’absence d’éthique de la flibuste internationale. Des officiels américains comme le Congressman démocrate américain James McDermott, démocrate de l’État de Washington, reconnaissent comment le gouvernement américain a bloqué depuis deux siècles tout développement en Haïti. Il en a fait la déclaration le 22 Avril 2010 à l’occasion d’une rencontre de Partners in Health encourageant les participants à donner leur soutien aux victimes du séisme du 12 janvier 2010. Le Congressman démocrate américain James McDermott reprenait une vérité exprimée par Paul Farmer et ses collègues qu’il faut « une démarche très différente des approches humanitaires et des tentatives avortées de développement qui ont détruit les relations entre Haïti et le reste du monde depuis près de deux siècles. » [8]

Les illusions dangereuses

Longtemps avant que la politique américaine ne développe une stratégie d’endiguement (containment) envers la Russie bolchévique, la république étoilée a appliquée systématiquement cette politique vis-à-vis d’Haïti. Les Haïtiens qui refusent de prendre conscience de cette situation et qui n’en comprennent pas la logique profonde répandent des illusions dangereuses. L’Occident a cassé Haïti en mille morceaux éparpillés sur le globe et ravalé ses citoyens au rang de parias. L’arrivée du président noir Barack Obama au pouvoir a-t-elle changé cette donne ? La réponse sera trouvée, dans un sens ou dans un autre, si les Haïtiens arrivent à recoller ensemble ces morceaux, sans se trucider les uns les autres, pour décider ensemble où ils veulent aller.

La désorientation du gouvernement haïtien devant l’écroulement macabre résultant du tremblement de terre est une vérité de la Palice. Le gouvernement a continué avec sa politique d’aveuglement et de surdité en croyant qu’il allait pouvoir être à la hauteur en se livrant pieds et mains à la communauté internationale pour gagner des dividendes de l’aide afin de se perpétuer au pouvoir. Les destructions provoquées par le tremblement de terre ne sont que la continuation de la « société de destruction » érigée par les bénéficiaires des privilèges sociaux qui veulent à tout prix les garder jalousement. Une « société de destruction » avec une population dont la moitié vit avec 44 centimes de dollar par jour. [9]

La déclaration de fixation de la date du scrutin par Edmond Mulet est irrecevable. Nous avons déjà mentionné la nécessité d’un audit du fichier électoral. Un tel audit impliquant en amont celui de la carte électorale et en aval celui de la gestion du scrutin est une étape indispensable pour établir la confiance des partis dans le processus électoral. Sans cette étape, tout investissement dans le financement des élections sera de l’argent jeté par la fenêtre. Aucune reconstruction, aucune refondation, ne sera possible si la société haïtienne ne change pas le rapport qu’elle entretient avec elle-même, c’est-à-dire le rapport à soi de chaque individu. Haïti a créé son propre univers de référence en 1804 avec une sensibilité et un imaginaire qui renvoient à une réalité en contradiction avec la communauté internationale esclavagiste. Mais l’Europe a pu revenir à la charge et faire accepter aux dirigeants haïtiens l’ignorance relative de leur propre histoire à travers l’imposition d’un discours culturel de référence niant la réalité empirique locale et donnant le monopole du savoir à l’Occident.

La fragilité et la singularité d’Haïti ont été vaincues par la puissance d’une communauté internationale utilisant les armes de la corruption, de la méchanceté et du cynisme. Il importe donc aux Haïtiens d’aujourd’hui de déconstruire les raisons de cet échec. Partie en avance sur son temps, Haïti est aujourd’hui au plus bas de la fosse. La déconstruction est donc incontournable pour la mise en place des fondamentaux de la renaissance. Cette déconstruction doit surtout passer par la reconnaissance que des changements sont nécessaires sous toutes les coutures de la société. En effet, comme le souligne Peter Hallward, des décennies d’« ajustement » néolibéral et d’intervention néo-impériale ont enlevé au gouvernement haïtien toute capacité d’investir dans la formation de son personnel ou de réglementer l’économie. « Le commerce international punitif, dit Hallward, et les arrangements financiers ont pour tâche d’assurer que la destitution et l’impotence demeurent un trait structurel de la vie haïtienne dans l’immédiat. » [10]

…………………….

* Économiste, écrivain

Voir « Haiti : La pensée émancipatrice doit appuyer la conscience publique (première partie) »


[1Hugh Thomas, La Traite des Noirs, éditions Robert Laffont, Paris, 2006, p.51

[2Anténor Firmin, De l’égalité des races humaines, (Editions Cotillon, Paris, 1885), Editions l’Harmattan, Paris, 2009, pp. 359-360.

[3Mc. Kinsey Global Institute, Debt and Deleveraging : the Global Credit bubble and its Economic Consequences, January 2010.

[4Anténor Firmin, M. Roosevelt, président des États-Unis et la République d’Haïti, Hamilton Bank Note Engraving and Printing Company à New York et F. Pichon et Durand-Auzias à Paris, 1905, p. 331-332.

[5Ibid. p. 331.

[6Edner Brutus, L’instruction publique en Haïti, Tome I, Imprimerie de l’État, Port-au-Prince, 1948, p. 85.

[7Peter Hallward, « Our rôle in Haïti’s plight », Guardian, U.K. January 13, 2010.

[8Paul Farmer, Louise Ivers et Claire Pierre, « Haïti : tout d’abord, ne plus nuire », Le blog du Monde Diplomatique, Paris, 2 février 2010.

[9IMF, Haiti : Interim Poverty Reduction Strategy Paper, November 2006, p. 7.

[10Peter Hallward, op. cit.