Haiti-Séisme : Le cataclysme des Duvalier et celui du 12 janvier 2010 (bis)

Débat

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 12 avril 2010

On a beau être démocrate et tomber dans le piège d’accepter que tout le monde s’exprime, toutes les paroles ne se valent pas. Certaines sont sensées, d’autres ne le sont pas. Il y a des paroles qui sont le fruit de la réflexion et de la connaissance tandis que d’autres ne sont que le produit de la démagogie, quand ce n’est pas carrément de l’ignorance. C’est le cas avec les références de certains concernant le duvaliérisme. Soyons vigilants. Les fondamentaux du duvaliérisme sont le fascisme, l’ésotérisme, l’insécurité et le terrorisme tant privé que d’État. Ces éléments ne peuvent pas être des valeurs sûres à répandre dans la jeunesse. Au contraire, ce sont des éléments qu’il faut combattre.

Que François Duvalier ait expulsé des ambassadeurs dont ceux du Vatican et des Etats-Unis d’Amérique, c’est vrai. Mais il s’agit d’actes qui relèvent beaucoup plus de l’excentricité et de la provocation que de réponses réfléchies à un réel besoin. Si on ne peut pas laisser ces faits hors champ, la lucidité demande d’en parler plutôt comme des fruits de la démagogie de Papa Doc et de sa mégalomanie. Rien de plus. Duvalier est un Monsieur à la tête dérangée qui ne peut, en aucun cas, servir de repère auquel on peut s’accrocher. C’est vrai que certains ambassadeurs ne respectent pas les conventions internationales, dont celle de Vienne, en la matière et font des ingérences inacceptables dans les affaires intérieures haïtiennes. Il n’est pas question d’accepter ces écarts de comportement et il faut les sanctionner.

Toutefois cela ne signifie nullement qu’il faille vanter Duvalier. Qu’on nous comprenne. Le combat à mener est essentiellement pour que la pensée haïtienne prenne l’altitude nécessaire afin de traiter correctement les problèmes qui nous assaillent. Il ne s’agit pas de faire la chasse aux duvaliéristes. NON, beaucoup se sont trompés de bonne foi et ont été trompés par le discours fallacieux des classes moyennes de cet individu complexé nommé François Duvalier. Il faut le dire et n’entretenir aucune relation ambivalente avec la secte d’assassins qu’il a créée et dont les actions ont été récupérées par d’autres. Le duvaliérisme est une pensée molle, sans consistance, qui a envoyé des milliers d’Haïtiens sous terre pendant que le reste était condamné à prier pour ne pas avoir le même sort.

La jeunesse doit savoir comment des bandits déguisés en honnêtes gens ont semé la terreur et le vagabondage. Si aujourd’hui les hommes et femmes de ce pays ont perdu le sens de la tenue et donnent dans le laisser-aller, ce mouvement ridicule vient en ligne droite du macoutisme instauré par Duvalier. Voici la vérité vraie. Duvalier a hypothéqué la souveraineté nationale dès son arrivée au pouvoir en offrant au gouvernement américain l’installation d’une base navale en Haïti. Puis, pour consolider le pouvoir frauduleusement acquis, il a fait revenir les marines américains en 1959 et ils sont restés jusqu’en 1963. Enfin il a négocié avec Nelson Rockefeller, alors gouverneur de l’État de New York, le modèle d’industrialisation de sous-traitance de l’industrie d’assemblage en juillet 1969.

Duvalier a mis fin au principe de non-interférence dans les affaires intérieures des peuples. Il a fait d’Haïti une postcolonie dans tous les sens et c’est ce qui explique le rôle joué par l’ambassadeur américain Clinton Knox dans le choix de Jean-Claude Duvalier pour remplacer son père à la mort de ce dernier en 1971. Duvalier a donc mis fin au traité de Westphalie signé en 1648, après 30 ans de guerre, qui régit les affaires internationales entre les Etats et qui consacre la naissance de l’État-nation moderne. [1] Le duvaliérisme est donc négatif dans son essence et dans ses manifestations. Il importe de le dénoncer chaque fois que l’occasion se présente. Sinon, la société haïtienne est condamnée à végéter tant qu’il n’y aura pas de rupture franche et nette avec ce fascisme tropical.

Ce n’est pas le moment de l’accommodation avec des assassins. La méchanceté des Duvalier est légendaire. C’est une école de malheur dont les menées expliquent les résultats du cataclysme du 12 janvier 2010. En effet comment comprendre que le projet de contrôle et de surveillance sismique élaboré par les experts de l’Observatoire Lamont-Doherty de Columbia University en 1984 pour toute l’ile d’Haïti ait été rejeté par les responsables du Ministère des Mines et des Ressources Énergétiques ? Un tel projet qui avait pour objectifs la surveillance du « niveau de séismicité dans la région et de préparer les plans de secours en cas de désastre » [2] pour la zone métropolitaine avait pourtant indiqué en clair les conséquences catastrophiques d’une éventuelle secousse tellurique. Pourtant les duvaliéristes refusèrent. Et à l’époque, les experts haïtiens conscients du problème devaient se la fermer pour ne pas être mis en disgrâce quand les serrages de vis des macoutes ne conduisaient pas au cimetière. L’intelligence haïtienne a accepté sa traversée du désert avec les résultats catastrophiques que l’on vit aujourd’hui.

Si la société haïtienne en est arrivée au point d’avoir de la nostalgie pour ces années d’enfer, c’est essentiellement parce que le courant anarcho-populiste qui contrôle le pouvoir politique depuis 1986 a tellement assombri les lieux que n’importe quelle ombre devient une lumière. Comme le disait ce géant que fut Edmond Paul, il faut refuser d’alimenter l’engrenage dictature-anarchie-dictature qui est la marque prédominante de notre histoire de peuple. Laissons les dinosaures du duvaliérisme pour les musées d’horreur et cherchons activement les voies de la modernité. La chanson du « nationalisme » duvaliériste contient un nombre interminable de couplets que depuis 1986 les disciples de Serge Beaulieu de Radio Libèté ne cessent d’entonner sur les ondes. Il faut arrêter cette dangereuse litanie et le plus tôt, mieux cela vaudra. Le duvaliérisme est un désastre qui nous a laissé un pays dans un piteux état duquel nous cherchons encore à en sortir à tâtons.

Voir texte précédent : http://www.alterpresse.org/spip.php?article934