La diaspora au chevet d’Haïti (1ère partie)

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 10 mars 2010

Le très attendu colloque « Reconstruire Haïti- Horizon 2030 », n’aura pas déçu : plus de 600 personnes venues des quatre coins de la diaspora et d’Haïti y ont participé en s’attelant, pendant deux journées consécutives, à réfléchir et proposer des solutions concrètes pour la reconstruction d’Haïti.

Le 4 mars, lors de la cérémonie d’ouverture à l’École Polytechnique de Montréal, le Professeur Samuel Pierre, maître d’œuvre de cet événement historique et membre du comité de coordination du Groupe de réflexion et d’action pour la reconstruction d’Haïti (GRAHN), plante le décor à travers son allocution : « Disons d’entrée de jeu que tout peuple est responsable de sa destinée. Haïti demeure donc le principal responsable de ses malheurs et doit demeurer le principal acteur de sa régénération. » Ceci dit, Samuel Pierre a aussi démontré les circonstances atténuantes et historiques qui ont conduit le pays là où il se trouve aujourd’hui en faisant référence à un extrait de l’article de Victor H. Ramos, sous-titré « Les veines ouvertes d’Haïti [1] ».

Suite au séisme dévastateur du 12 janvier 2010, le Professeur Pierre a rappelé qu’une vingtaine d’organismes et de personnalités de la communauté haïtienne du Québec se sont réunis et ont constitué le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN). Il s’agit d’un mouvement large, inclusif, ouvert et multidisciplinaire en vue d’articuler un cadre de reconstruction qui va au-delà de la simple réfection des infrastructures physiques endommagées ou détruites. Le principal objectif de ce groupe est de formuler des propositions concrètes aux instances concernées par la reconstruction d’Haïti, en se basant sur des réflexions menées selon une approche participative, en mettant à contribution à la fois les expertises et sensibilités disponibles tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’Haïti. Pour y parvenir, le groupe se propose, entre autres, d’organiser deux rencontres élargies portant sur la reconstruction d’Haïti. Le colloque « Reconstruire Haïti – Horizon 2030 » des 4 et 5 mars a donc officiellement ouvert la première de ces deux rencontres.

Le paradoxe de l’aide internationale

À l’heure où une aide internationale massive est acheminée en Haïti pour faire face aux conséquences du séisme du 12 janvier, le Professeur Samuel Pierre questionne l’efficacité « des programmes d’aide au développement qui finalement constituent des freins au développement. » Selon lui, « l’expérience d’Haïti est très édifiante à cet égard. En effet, voici un pays qui, de l’avis même des donateurs, est réputé avoir bénéficié de façon très importante des programmes internationaux d’aide au développement et qui, au cours des trois décennies, a poursuivi sa chute dans la pauvreté extrême. Qui sont ici en cause ? Est-ce la communauté internationale à travers ses modes d’intervention dans le pays ? Est-ce les dirigeants du pays à travers leur culture politique et leur pratique de gouvernance ? », questionne-t-il. Voilà certaines questions qui préoccupent le GRAHN à l’heure de la reconstruction d’Haïti.

Le GRAHN préconise une reconstruction non seulement matérielle, mais aussi sociale, économique et politique du pays, selon une éthique des moyens qui consacre une ère de co-développement fondée sur une véritable coopération, une coopération internationale visant l’autodétermination et la prise en main de sa destinée par le peuple haïtien plutôt que la domination de ce peuple. « Animé par la force de l’esprit et l’énergie du cœur, le GRAHN se veut une instance de vigie citoyenne qui fera la promotion de la science et de la culture comme cadres de référence pour tenter de trouver des réponses aux nombreuses questions qui se posent, pour tenter de trouver des remèdes aux maux qui accablent le pays. Le GRAHN souhaite un retour effectif au savoir, à la science et à la bonne gouvernance pour fonder cette nouvelle Haïti », a déclaré le Professeur Samuel Pierre lors de son allocution.

Haïti est tombée, Haïti se relèvera

En date d’aujourd’hui, plus de 130 professionnels contribuent bénévolement à la réflexion menée au sein du GRAHN. « Haïti est tombée. Haïti se relèvera. Haïti est grièvement blessée. Haïti guérira. La société haïtienne est profondément meurtrie. Elle se remettra sur ses pieds, plus solidaire et plus forte qu’elle ne l’a jamais été. Haïti se relèvera. Haïti guérira. Avec l’aide des très nombreux amis qu’elle a dans le monde, dont la solidarité, exemplaire, est presque sans précédent. Mais d’abord par l’action concertée de ses filles et de ses fils », a souligné Samuel Pierre en invitant tout un chacun à se retrousser les manches et de ne ménager aucun effort pour que l’immense élan de solidarité qui s’est manifesté tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières du pays soit canalisé vers la construction d’une société plus juste, capable de se prendre en main et de maîtriser son avenir.

De son côté, le maire de Montréal, M. Gérald Tremblay, a invité les participants à aller jusqu’au bout de leur démarche tout en annonçant que Port-au-Prince, ville jumelée à Montréal, va bientôt recevoir un montant d’un million de dollars. « La Ville de Montréal a un budget pour accélérer la réalisation des décisions que vous prendrez ici. Nous allons nous mobiliser pour vous accompagner. Votre rôle est essentiel, car la solution ne peut venir que des Haïtiens », a affirmé le maire. « Il faut se servir de cet exemple de courage et de détermination pour redonner exemple à toute l’Humanité. Pour dire : ce petit pays avec courage et détermination arrive à passer à travers cette épreuve, une autre épreuve ! » a ajouté le maire devant un auditoire composé majoritairement d’Haïtiens de la diaspora.

« Le moment est venu, l’heure a sonné pour que la solidarité inter-haïtienne joue pleinement son rôle », a déclaré le ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, M. Edwin Paraison. Il a invité les Haïtiens présents au colloque à « réorienter résolument » Haïti. Selon lui, dans le contexte de la reconstruction du pays, il faut aussi « redéfinir les rapports quelques fois difficiles entre les communautés haïtiennes de l’extérieur et la mère patrie. » Selon le ministre Paraison, ce n’est qu’ainsi qu’Haïti pourra réellement bénéficier de l’apport de toutes ses filles et de ses fils- de nationalité ou d’origine haïtienne- pour activer son développement.

Des interventions percutantes

Le premier panéliste, le Professeur Éric Calais, Ph.D., professeur de géophysique, à Purdue University aux États-Unis, a dressé l’état des lieux de la situation sismologique et tectonique de la zone des caraïbes et principalement d’Haïti. Il intervenait par visioconférence retransmise tant à Paris qu’en Haïti. En fin d’exposé, a prédit le déplacement de la capitale à mi-distance de deux failles qui traversent Haïti- celle du nord, passant par le Cap-Haïtien et celle du Sud qui traverse Port-au-Prince et la presqu’île-du-Sud- pour se rapprocher de la ville de Saint-Marc. « Il n’y a pas de fatalité face au risque, mais une responsabilité », a-t-il dit. « La faille de la presqu’île-du-Sud n’est pas négociable », a-t-il conclut. Faut-il reconstruire Port-au-Prince là où elle se trouve, en plein sur une faille sismique ? Lors d’un point de presse le lendemain, le premier ministre Jean Max Bellerive a balayé la question d’un revers de main, disant qu’il n’y avait pas de réflexion à ce sujet dans son gouvernement, mais une décision. La capitale restera là où elle se trouve.

Dix comités thématiques de travail ont été définis par le GRAHN. Ils sont constitués d’Haïtiens de l’intérieur (Haïti), d’Haïtiens de l’extérieur (diaspora), de citoyens et d’experts de la communauté internationale. Les responsables de ces comités thématiques du GRAHN, ont tour à tour présenté leurs objectifs. On retiendra deux interventions qui ont particulièrement captivé l’attention des participants et ont été très applaudies : celles du Professeur Daniel Holly et du Dr Jean-Claude Fouron.

« L’État est fantomatique en Haïti et cela date de bien avant le tremblement de terre », a lancé Daniel Holly, professeur de science politique à de l’Université du Québec à Montréal et responsable du comité Reconstruction de l’État et gouvernance du GRAHN. Il a dénoncé l’immobilisme haïtien et un trop-plein de projets inutiles. « Comment reconstruire Haïti lorsque le pays comme la classe politique haïtienne est imperméable à toute modernité ? Y aurait-il chez nous une pulsion suicidaire inconsciente ? », questionne-t-il.

« Assez de cet exercice de flagellation publique », a répliqué Jean-Claude Fouron, professeur au Département de pédiatrie, directeur de l’unité de cardiologie fœtale à l’Hôpital Sainte-Justine et responsable du comité Santé publique et population du GRAHN. Pour le Dr Fouron la reconstruction d’Haïti doit se faire à partir d’une liste de priorités et, selon lui, « on ne peut pas se lancer dans le béton et laisser entre-temps mourir les gens. » Ainsi, pour le Dr Fouron, la priorité est aux soins de santé : « à la naissance, chaque Haïtien a 21% de risque de ne pas être vivant à 40 ans. Et au Canada, on a droit à 20 ans de vie de plus. Ceci est inacceptable. »

Il a également présenté un tableau de la répartition des médecins et infirmières par département. Sous les yeux effarés de l’assistance, il a démontré la centralisation à outrance du corps médical dans la capitale qui, à elle seule, rassemble 83% des médecins. Pour les autres départements, seuls 1%, à 3% sont présents. La problématique des médecins est aussi épineuse : en 2007 et 2008, 400 médecins sont sortis de la Faculté de Médecine et 100 autres ont été formés à Cuba. Or, ils se ont tous exilés d’Haïti. Comment les retenir ? C’est une des questions auxquelles le comité de Santé publique et population du GRAHN souhaite résoudre.

D’autres conférenciers sont également intervenus notamment, Gonzalo Lizaralde, Ph.D., professeur adjoint et directeur du Groupe de recherche if–grif, Université de Montréal ainsi qu’Isabelle Thomas-Maret, Ph.D., professeure agrégée à l’Université de Montréal. Pour le premier, professeur adjoint en aménagement à l’Université de Montréal et spécialiste dans la reconstruction après désastre, il est important d’éviter certaines erreurs. « Souvent, on simplifie trop la situation alors que la complexité est énorme. Il ne suffit pas de distribuer la dernière tente en plastique hi-tec pour répondre aux besoins de la population », prévient-il. Selon lui, il est primordial d’optimiser les infrastructures existantes et de ne pas disperser la population en la déplaçant aux quatre coins du pays. « Les gens ne resteront pas dans un endroit où ils n’ont pas de travail ni de liens sociaux », assure Gonzalo Lizarralde, qui a travaillé pour la reconstruction de nombreux sites dévastés partout dans le monde. [2]

Dans une vision plus environnementale, Isabelle Thomas-Moret, professeure à l’Université de Montréal spécialiste du développement urbain, estime qu’il est primordial que la population prenne conscience de sa vulnérabilité avant même de parler de reconstruction « Elle doit apprendre des catastrophes passées pour changer son mode d’urbanisation. Les risques seront toujours là, mais la population aura les moyens de s’adapter », assure la spécialiste, qui prône une stratégie de reconstruction « résiliente ». Selon elle, le respect de l’écosystème est une donnée fondamentale pour éviter d’autres catastrophes. « La déforestation de l’île accentue les risques d’inondation et aggrave les conséquences du passage d’un ouragan », explique Isabelle Thomas-Moret. La problématique de la déforestation et du reboisement a fait l’objet de nombreuses discussions sans toutefois trouver de cause ni de réponse unique dans l’assemblée. [3]

Cette première journée du colloque « Reconstruire Haïti- Horizon 2030 » s’est achevée par de multiples sessions simultanées pour trouver des propositions concrètes aux plus graves problèmes confrontés par Haïti. Une liste de propositions préliminaires a été rendue publique le lendemain à la clôture du colloque. Nous en ferons part à nos lecteurs dans la deuxième partie de ce reportage. Nous rapporterons aussi les propos des différents membres de la délégation gouvernementale venue d’Haïti ; une délégation qui a d’ailleurs fait honneur au pays tant par la qualité de ses interventions que par la franchise de ses propos même si les organisateurs et les participants ont clairement interpellé ces membres de l’État sans détour.