Haiti-Séisme : Repenser l’État

Par Maryse Noël Roumain, Ph.D.

Soumis à AlterPresse le 21 janvier 2010

« Le rôle de l’Etat est multifunctionnel et dynamique plutôt que singulier et statique »
Ghani, A. & Lockhart, C., Fixing Failing States, a Framework for Rebuilding a Fractured World, New York : Oxford University Press. 2008.

Il faut bien l’admettre : le tremblement de terre du 12 janvier 2010 en Haïti a provoqué l’effondrement de notre capitale et d’autres régions du pays, causant morts, blessés, sans abris et traumatises. Mais il a aussi comme résultat et comme constat : l’effondrement de l’État.

C’est d’un État fragile qu’il s’agit. Un État ayant du mal à se démocratiser et étant incapable de développer les infrastructures nécessaires et d’organiser l’offre de services de base à sa population. Un État qui avec peine commençait à rétablir la sécurité avec ses 14.000 policiers et l’aide des Nations Unies. C’est cet État en faillite qui serait appelé à faire face à l’immense tache de reconstruction du pays.

Il nous faut, pour répondre aux besoins du pays et de la population, profiter de l’opportunité pour repenser et redéfinir l’État.

De quel État avons-nous besoin ?

Nous avons besoin d’un État capable de faire face à la situation grave et complexe dans laquelle le pays et le peuple d’Haiti se trouvent aujourd’hui suite au désastre du 12 janvier dernier. Dans cette nouvelle conjoncture, il nous faut dépasser toute vision réductrice car l’État ce ne sont plus les occupants du palais présidentiel d’ailleurs sérieusement endommagé et désaffecté, ce ne sont plus les différents ministères réduits en poussière et leur personnel désorganisé et désorienté, ce ne sont plus les sénateurs, les députés et le personnel du corps judiciaire incapables de fonctionner. Ce n’est même plus le corps de police en formation. L’État, ce devrait être l’ensemble des forces vives et saines de la nation organisées autour des taches de reconstruction et de leaderships compétents et dévoués à la cause du pays.

Le consensus aujourd’hui est qu’un État performant est une condition nécessaire à la reconstruction et au relèvement des pays ou l’État a failli. Cette vision est encore plus valable dans les circonstances actuelles.

La société civile

La société civile organisée et à organiser doit être amenée à participer aux taches de l’État plus que jamais fragilisé et défaillant si nous voulons éviter et contenir le chaos et la violence anarchisante et être capables de nous atteler à la tache en tant que partenaires de la solidarité internationale qui s’offre à nous aujourd’hui si généreusement.

Sortir de la mentalité « lakou »

La vision de l’État en tant qu’instrument d’un pouvoir personnel au service d’un clan ou d’un petit groupe doit s’effacer pour céder la place à un État démocratique au service de la collectivité. Il nous faut sans tarder sortir de la logique de « chasse gardée », de la mentalité « lakou », qui ont marqué nos gouvernements trop souvent dictatoriaux et prédateurs. Il nous faut plutôt favoriser la collaboration et la coopération par la mise en commun des ressources et des compétences. Il faut une synergie des compétences et des ressources.

Entrer dans la modernité

L’opportunité s’offre à nous d’entrer aujourd’hui dans la modernité par le dépassement des éléments négatifs de notre mentalité et de nos pratiques, causes de notre sous-développement chronique et de la faillite de nos institutions.

Entrer dans la modernité, c’est aboutir à la conception et la constitution d’une autorité centrale compétente et démocratique de gestion et d’exécution ; c’est avoir une administration publique performante, soucieuse d’une culture de résultats ; non corrompue, efficiente, transparente et comptable ; c’est penser la préparation et le renouvellement des cadres par la formation dans le but d’assurer la reconstruction et de créer un nouveau leadership ouvert sur le monde et conscient de ses responsabilités personnelles et sociales, avec la capacité de solutionner les problèmes complexes qui se posent.

Identifier nos forces

L’opportunité se présente d’identifier nos forces et nos faiblesses afin de pouvoir capitaliser sur les premières et éradiquer les dernières. Nos forces, c’est notre culture qui représente un potentiel pour le développement d’activités créatrices de richesses et le renouvellement de notre identité et de notre dignité ; ce sont nos ressources humaines, notre capital humain dans lequel il nous faut davantage investir en mettant sur pied des programmes d’éducation de qualité et en se souciant de la santé de la population comme de son bien-être ; nos forces, c’est notre éthique de travail sur laquelle nous devons reposer pour créer des emplois, de la richesse et des biens.

Utiliser nos ressources au sens large

Les ressources financières externes ne sont jamais suffisantes en elles-mêmes pour catalyser le développement durable. Il faut envisager les ressources dans le sens large. Notre pays quoique pauvre possède des ressources potentielles et par le pouvoir de l’imagination peut en créer de nouvelles. (Ghani et Al, 2008).

Il ne faut pas négliger par exemple les contributions de nos expatriés qui peuvent investir dans le pays d’une façon plus profitable. La richesse de notre secteur privé qui, à l’heure actuelle, est exportée peut être investie dans la création d’emplois dans le pays même, en collaboration avec l’investissement étranger dont l’intérêt se manifeste. Et, par-dessus tout, la résilience, la créativité et la grande capacité d’adaptation de notre peuple peuvent être mises à contribution de même que sa volonté de participation par le travail, le bénévolat, qui doit être récompensée à sa juste valeur.

Notre force réside aussi dans la valorisation que nous accordons en tant que peuple à l’éducation conçue comme moyen de la mobilité sociale et de la réussite. Il est plus que temps
d’encourager ces valeurs positives qui tendent à se perdre.

Encadrer et mobiliser nos jeunes

Notre jeunesse, qui représente plus de 60% de la population, livrée à elle-même, représente notre avenir. Elle devrait être encadrée, préparée, formée et mobilisée. Elle doit s’impliquer, participer à travers ses organisations dans les taches de reconstruction et de développement. Notre jeunesse est la source d’où viendront les leaders et les cadres de demain qui prendront en charge la relève devant assurer la réalisation et la continuité de la reconstruction.

Supporter et encourager nos compétences

Notre potentiel de leadership, nos talents et nos intelligences, ne peuvent être abandonnés : « leadership needs to be nurtured at all levels of society, in government and business, from the village to the presidency, the workshop to the boardroom” (ibid). Nos leaders, nos compétences doivent être appelés à participer et à donner le meilleur d’eux-mêmes et d’elles-mêmes. La valorisation du mérite et de l’excellence doit être priorisée ; la criminalité, l’immoralité et l’impunité condamnées et combattues.

Notre nation et la communauté globale sont à un moment critique. Un défi se présente à nous qui nous pousse à questionner nos façons établies de concevoir et d’agir. Notamment notre compréhension de l’État et les pratiques qui en découlent. La façon dont nous posons les problèmes et les solutions que nous proposerons détermineront notre succès ou notre échec.

Nous devons pouvoir saisir les opportunités qui s’offrent à nous. Notre nation a sans aucun doute besoin de la solidarité internationale et de la constitution d’un fonds de reconstruction estimé à plusieurs milliards de dollars, mais elle possède aussi d’autres capitaux tels que sa culture, ses ressources humaines, sa volonté de travailler …qu’il faut aussi considérer et utiliser pour créer un État performant qui servira de véhicule à la prospérité et à la sécurité ; sinon nous serons toujours dans la spirale de la pauvreté et de l’instabilité.