Pour sortir de la MINUSTAH : Vers une gouvernance écologique de l’île Kiskeya

Débat

Par Par Jean-Claude Chérubin

Soumis à AlterPresse le 23 novembre 2009

Un ancien ambassadeur de la République Dominicaine, accrédité en Haïti, a lancé l’idée d‘une entité fédérale intégrant les deux parties de l’île. Cette déclaration s’inspire indubitablement du destin manifeste de l’Unité de Kiskeya qu’un sous racisme primaire hérité du colonialisme ne saurait longtemps contrarier. En quoi une telle démarche est-elle d’actualité ? Et surtout quels contours elle devrait prendre pour constituer une réponse aux défis de l’heure ? Comment l’inscrire véritablement en alternative à la crise de civilisation que l’humanité traverse actuellement ?

La démarche de fédérer les deux États n’a rien d’insolite en elle-même pour qui est informé du fondement de notre existence de peuple et du positionnement de l’entité Kiskeya dans l’aventure humaine. Ce qu’il importe de méditer cependant, c’est son actualité et surtout les contours qu’elle devrait prendre pour s’inscrire véritablement en alternative à la crise de civilisation que nous traversons.

Lorsque les colonialistes dépècent un territoire et sa population, ils obéissent à des intérêts matériels à courte vue. Ils laissent trainer des situations explosives, fonctionnant comme des bombes à retardement avec des mines antisociales qui hypothèquent la vie de générations entières. La répartition de l’île d’Ayiti, sous l’effet de la chirurgie coloniale, relève de cette logique. Les blessures vives qui en résultent s’appellent : de nos jours la situation révoltante des bateys, l’inimitié entretenue au sein d’un peuple coupé en deux et hier le massacre de nos compatriotes par un tyran à l’idéologie fascisante. Pourtant, au-delà de l’évidence géographique, tout semble indiquer l’unité du destin des Ayitiens et des Dominicains.

Les leçons des défis écologiques actuels

Les catastrophes écologiques imposent de nouveaux défis à l’humanité et ignorent les frontières réelles et naturelles voire les barrières artificielles érigées par les intérêts égoïstes des hommes. La grippe aviaire n’a pas besoin de visa ni de se soumettre au contrôle des postes de police. Le réchauffement climatique ne connait pas de préjugé racial ni de préférence idéologique. La crise environnementale nous place devant des responsabilités qui transcendent les clivages politiques. Elle tend à mettre à nu l’inanité et l’absurdité de certaines conceptions du monde. Elle nous situe à un carrefour où nous avons le choix entre sombrer dans la préhistoire ou la transcender pour engager la vraie aventure humaine.

Les nouveaux enjeux environnementaux nous indiquent la voie à prendre ou à éviter si nous voulons sortir de l’impasse et assurer l’avenir des générations futures, ce qui pose l’urgence d’une utopie créatrice. En ce sens, le concept de gouvernance écologique démocratique ouvre un champ de perspectives à explorer pour l’expérimentation d’une alternative. Les formes actuelles de gestion de la planète et de la vie quotidienne de nos peuples, issues de la vision prédatrice imposée par l’occident, ont dramatiquement échoué. Les catastrophes écologiques nous interpellent à repenser profondément les rapports des hommes entre eux et avec les autres créatures. Elles nous renvoient à une autre vision de la vie, plus proche de celle des peuples « vaincus » que de la modernité « triomphante », une vision qui tient compte du fait que l’homme partage non seulement la terre avec d’autres êtres vivants mais que toutes ces formes de vie sont solidaires. Il faudra dépasser une certaine conception anthropocentrique pour bien situer l’homme dans ce complexe d’interrelations qui le lie à son environnement. C’est à ce niveau que l’histoire interpelle le (s) peuple (s) de l’île Kiskeya à sortir ensemble du marasme et indiquer en même temps au reste du monde la voie de rupture nécessaire au sauvetage de la planète.

Dans le brouillard épais d’initiatives confuses, le rêve kiskeyen a scintillé à travers l’idée d’un État fédéral, réunissant les deux parties de l’île en une entité nouvelle. Cette intégration des deux républiques pourrait se faire sur la base d’une approche écologique de la gouvernance de l’île, laquelle pourrait démarrer par la définition et la mise en œuvre d’une politique environnementale commune. Cette politique passerait par une harmonisation des législations nationales et un engagement solidaire aux accords internationaux en la matière. L’identification, l’aménagement et la gestion transfrontaliers d’aires protégées offriraient l’opportunité d’avancer progressivement sur une base concrète, possibilité dégagée par la Déclaration de Barahona, signée le 7 août 2009 par les deux gouvernements, si elle est mise en application. Le fonctionnement d’un système d’échange d’informations et de technologies, l’élaboration d’un ordre juridique commun nous conduirait à la constitution d’un espace écologique kiskeyen, moteur d’une conception alternative d’intégration caribéenne.

Si sur le plan culturel il existe une discontinuité due à notre domination par des oppresseurs différents, sur le plan écologique l’unité de l’île est incontournable. C’est fort de cette évidence qu’il nous faut reconstituer l’harmonie humaine du peuple de Kiskeya. De même que la diversité écologique de notre écosystème constitue une richesse à préserver, la diversité culturelle de notre peuple est un élément de force et non de faiblesse sur lequel nous pouvons bâtir une alternative de civilisation. En même temps, elles sont l’occasion d’un recours aux sources culturelles non entamées par la logique technicienne productiviste. Quoi qu’on dise, mises à part la tâche sombre du massacre de Trujillo et, ça et là, des tensions à relents post-coloniaux esclavagistes, l’histoire de la coexistence de nos deux peuples est globalement positive.

Une vision du monde et une politique internationale défaillante

Prise dans son traditionnel dilemme en matière d’opération de paix, à savoir s’il faut démocratiser d’abord et stabiliser ensuite ou l’inverse, l’ONU nous confectionne une démocratie au rabais pour État en faillite. Nos astucieux politiciens, spécialistes en natation en eaux troubles n’en demandent pas mieux. Pendant que le pays s’enfonce dans l’abîme, ils jouent, en petits malins gloutons, à se couillonner, s’entredéchirer et s’autodétruire.

Refusant de prendre acte que le cadre institutionnel international actuel est incapable de répondre aux défis du temps, ils s’enfoncent de sommet en sommet dans des crises irrémédiables. L’exemple de la MINUSTAH est illustrant à ce propos. Enfermé dans le carcan du chapitre VII de la charte, le Conseil de Sécurité est obligé pour la renouveler de répéter à chaque fois qu’Ayiti constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales malgré les centaines de millions de dollars dépensés depuis six ans pour « stabiliser » la situation. Pour sortir du ridicule, il suffirait d’innover en déclarant Ayiti patrimoine écologique commun de l’humanité ; nos casques bleus deviendraient des casques verts pour exécuter un programme de solidarité internationale visant à réhabiliter l’environnement du territoire ayisyen. La seule difficulté est qu’il ne semble pas avoir de provision légale institutionnelle à cet effet. Pourtant, ils n’ont aucun problème pour violer la constitution de 1987 en nous imposant des armées étrangères sur le territoire national ou de changer la législation du travail pour transformer nos ouvriers et ouvrières en esclaves de la sous-traitance.

Au mandat déjà très mal défini - émanant d’une résolution du Conseil de Sécurité au titre du chapitre VII de la Charte pour on ne sait plus imposer, maintenir ou restaurer la paix, prévenir, mettre fin ou gérer une situation post conflit - la MINUSTAH ne finit pas de stabiliser Haïti. Discréditée, au point d’être affublée de tous les sobriquets par la malice populaire, et même soupçonnée de trafics illicites, la MINUSAH se fait garant du maintien d’un statu quo qui enfonce le pays dans la désespérance. A coup de milliards de dollars, dotée d’un personnel pléthorique manipulant engins de guerre et discours « astucieux », l’international assiste impuissant et/ou complice à la détérioration irrémédiable de l’environnement physique, social et politique de notre pays. Les tergiversations de la dernière conférence de Bali dues à des préoccupations mercantiles ont montré l’incapacité du système à faire face aux problèmes qu’il a engendrés. Le prochain sommet de Copenhague ne s’annonce pas sous des meilleurs jours. La menace écologique met à nu l’impasse catastrophique d’un choix de mode de vie.

A force de résister à ce qui est inscrit comme impératif historique de notre peuple, on finira par nous imposer des caricatures qui s’en inspirent comme cela semble de plus en plus se dessiner au vu de la valse incessante des envoyés spéciaux. Or, la seule spécialité de ces commissaires civils d’un nouveau genre est d’ignorer délibérément la vraie nature du projet libérateur ayisyen (au lieu de se mettre humblement à l’exécuter) qui se trouve être l’alternative à l’impasse civilisationnelle qui a plongé l’humanité dans cette crise environnementale irréversible. Associés à des laquais locaux, qui dans leur ignorance ne rêvent que de négocier le dépôt qui nous est confié contre des promesses de jobs de sous-traitance, ils viennent nous imposer de trouver notre salut dans les déchets des décombres de leur civilisation.

Manifester notre propre vision du monde

L’abandon du rêve de l’unité de l’île dans la perspective d’une alternative de civilisation ne peut que nous conduire à la dérive, à la merci des prédateurs moribonds. A une crise de civilisation il faut une alternative de civilisation. En dehors de cette voie, l’île entière est condamnée à sombrer irrémédiablement telle une épave abandonnée. Il n’y a aucun avenir pour une partie sans l’autre, ni de salut dans les décombres de l’actuelle civilisation en trépas. Que l’international saisisse enfin l’occasion de sa présence en Ayiti pour initier une « sortie de civilisation », en retrouvant la clef de l’équilibre et de l’harmonie qui a fait de Kiskeya l’Ile paradisiaque qui a émerveillé le fameux navigateur génois. Malheureusement pour lui et pour l’humanité, il a voulu prendre d’assaut la porte du paradis à la pointe de ses baïonnettes en imposant sa vision du monde. Aujourd’hui, en cette fin de cycle, on est en train de répéter la même faute grave. Avec de superbes chars d’assaut, on vient chercher une sortie des enfers avec la même vision du monde qui nous y a conduits.

L’effort à consentir pour nous positionner en exemple d’une île démocratique, pacifique et écologiquement viable est largement à notre portée. Les vieux démons minoritaires aux intérêts matériels égoïstes qui tendent à entretenir les germes de haine et de division, malgré leur anachronisme, ne consentiront pas facilement à partir. Les initiatives pour les contrecarrer ne manquent pas heureusement au niveau quotidien, informel et populaire, suppléant ainsi au déficit d’une politique officielle.

Nos pays et nos peuples sont doublement victimes du système qui s’effondre. D’une part, il s’est construit sur notre dos par le pillage de nos ressources et de nos énergies. De l’autre, nous subissons les conséquences de ses dérives globales. Nous sommes en ce sens les mieux placés pour lui indiquer la voie à suivre.

Tandis qu’Haïti continue de faire les frais de sa légendaire arrogance identitaire, la République dominicaine est en train de tirer un profit incertain de son déficit d’identité. Ensemble, ils pourraient mieux se positionner sur la scène internationale et offrir à l’humanité un nouveau monde à découvrir.

ZO (KSIL)
NOVEMBRE 2009