L’échec de la société civile haïtienne à la lumière des dernières crises de l’Université d’Etat d’Haïti

Par Emmanuel JEAN-FRANCOIS

Soumis à AlterPresse le 30 septembre 2009

Les intellectuels doivent étudier le passé, non pour s’y complaire, mais pour y puiser des leçons ou s’en écarter en connaissance de cause. (Cheik Anta Diop)

Suite à une assemblée générale tenue le vendredi 24 avril 2009 dans les locaux de la faculté de Médecine et de Pharmacie (FMP) de l’université d’Etat d’Haïti (UEH), le comité central des étudiants de ladite faculté a bloqué, trois jours plus tard, soit le lundi 27, les artères de la rue Oswald Durand, tronçon compris entre les rues Monseigneur Guilloux et Massillon Coicou notamment. Ils présentent un imposant cahier de charges aux membres du décanat et exigent la satisfaction intégrale de leurs revendications, jusqu’ici essentiellement académiques, comme condition unique de reprise des cours. Les revendications, qui portent, entre autres, sur un nombre de cours retranchés du cursus, d’autres réduits à de simples séminaires, des problèmes liés à l’inadaptation de laboratoire, à la quasi inexistence d’une bibliothèque moderne, ont gagné à leur cause une frange importante de la communauté facultaire, et surtout de l’opinion publique.

Après six semaines environ de protestation ponctuées d’obstruction de la voie publique aux abords de la FMP, de marches et de manifestations de rue en séries, de conférences de presse et de tentative de dialogue infructueuse entre le décanat, le rectorat et les grévistes, un nouvel élément vient opérer un basculement de la situation en profondeur : aux revendications jusque-là académiques est ajoutée l’épineuse question du salaire minimum avec l’entrée en scène d’un groupe d’étudiants de la faculté des sciences humaines (FASCH). Cette nouvelle donnée dans le déroulement de la crise universitaire modifie considérablement les types et les modes de combat revendiqués et menés par les grévistes renforcés par la présence active de leurs camarades issus d’entités diverses de l’UEH. Il s’agit de l’Ecole normale supérieure (ENS), de la faculté d’ethnologie, de l’ISSERS ci-devant IERAH, de l’INAGHEI, et, dans une moindre mesure, de la faculté de droit et des sciences économiques.

De simples exigences, légitimes d’ailleurs, pour des meilleures conditions d’études, le mouvement a pris une dimension sociopolitique de premier plan : la publication sans modification par l’exécutif de la loi fixant le plus bas salaire journalier à deux cents gourdes, le départ du décanat de la FMP sont les nouvelles priorités. Nouvelle page, nouveau chapitre. Tout à coup, de nombreux secteurs ont élevé leur voix comme pour faire écho à celle de ces jeunes. Dans l’opinion, le gouvernement est accusé de manipuler la justice, à travers le parquet de Port-au-Prince, contre les étudiants dont l’arrestation d’une vingtaine à peu près, suite à une manifestation de rue qu’ils ont organisée, entraîne des débats et provoque des réactions énergiques de la plupart des organismes de protection des droits humains. Une ambiance qui commence, pour les plus hauts responsables d’Etat, à laisser sur les lèvres le goût d’une subversion en puissance qui vise une déstabilisation politique probablement calculée. Car l’histoire de ces soulèvements estudiantins est connue de tous dans ce pays. Des cinq glorieuses sous Elie Lescot en janvier 1946 au « Grenn nan bouda » (GNB) de 2003- 2004, qui a occasionné la retraite politique forcée du prêtre-président, seul papa Doc a pu mater dans le sang, la disparition et la terreur, une contestation née au sein de l’université.

Tandis que le pouvoir en place s’inquiète de l’issue et des conséquences politiques éventuelles de ce foyer de contestation grandissant, les étudiants , se sentant renforcés dans leur position de jour en jour, n’ont pas réussi à éradiquer assez en leur sein des épisodes de violence inacceptables et gratuits qui ont marqué, volontairement ou pas, certaines des manifestations de rue qu’ils ont pris l’initiative d’organiser depuis au moins l’entrée en fanfare de quelques étudiants de la faculté des sciences humaines. Ce qui contribue pour beaucoup à jeter dans le discrédit cette dernière version de la mobilisation estudiantine que plusieurs secteurs de la vie nationale ont ouvertement appuyée au début. Le fond et le bien-fondé des revendications étant dénaturés, l’opinion publique, se croyant alors désabusée, y décèle un fallacieux prétexte et une habile manœuvre afin d’exécuter un agenda politique inavoué.

Cette récente crise de l’UEH, soulevant de nombreux débats au niveau du corps social, est aussi l’occasion d’un regard résolument critique tourné vers les relations entretenues en Haïti entre l’Etat et la société civile. L’appel ordinairement exclusif lancé au politique pour expliquer les crises au sein de l’université d’Etat d’Haïti, se justifie partiellement dans l’évocation des faits pour eux-mêmes, en dépit de certaines réalités, mais prouve ses limites quant à un diagnostic de ces mêmes faits du point de vue du rôle, de la mission et des devoirs de la société civile envers l’Etat en général. On a pris dans notre pays l’habitude de faire de l’Etat le censeur de la société civile. Au contraire c’est à cette dernière qu’est confiée la tâche de bâtir, d’encadrer, de surveiller, de dénoncer et de censurer s’il le faut l’institution étatique. Avec la famille et l’Eglise, l’université symbolise, au stade actuel du processus de civilisation en Occident, le suc qui garantit la régénérescence du corps social dont les citoyens, jetés dans l’histoire, ont prononcé le discret serment de s’engager toute leur existence dans une dynamique de poursuite de progrès et de bonheur.

Dans cet ordre d’idées, je tiens à démontrer tout au long de cet article, que la plupart des crises éclatées à l’UEH, notamment les trois dernières, à savoir celle de 2002- 2004 ayant abouti au GNB, celle de l’Ecole normale supérieure en janvier- février dernier dont l’un des aspects marquants a été l’occupation des locaux du rectorat par les étudiants protestataires et celle du 27 avril 2009 qui a fait intervenir le président René Préval, n’ont pas eu à l’origine des sous- entendus politiques. En conséquence, les événements qu’elles provoquent, s’ils sont le plus souvent interprétés comme des pions habilement déplacés par des hommes ou des secteurs avides de pouvoir politique, ont plutôt l’avantage de souligner à mes yeux l’échec nu de la société civile haïtienne conformément à ses missions essentielles qui consistent à contrôler les excès de pouvoir de l’Etat, à surveiller et dénoncer les déviations de ce dernier, à faciliter l’émergence de nouvelles élites, à susciter et à garantir le dialogue social en invitant les citoyens à participer à la vie publique. Donc, ni infantilisme, ni opportunisme et pas nécessairement de manipulation politique dans les récentes grèves des étudiants de l’UEH, mais désespoir et aventurisme caractérisés par un déni de responsabilité de la société civile. En faisant de la politique l’unique instrument de mesure des tensions sociales, la nation se dérobe à une partie de ses devoirs.

Les trois dernières crises n’ont pas eu à l’origine des motivations politiques

« Le GNB »

L’épisode du mouvement étudiant du commencement des années 2000 demeure célèbre pour avoir symbolisé fin 2003 début 2004 la résistance aux dérives totalitaires de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide. Son aboutissement politique et sa récupération médiatique habile par les politiciens et certains membres du secteur privé des affaires lui ont fait subir une dénaturation profonde suivie d’une perception qui passe totalement à côté de ce qu’il a essentiellement été. En clair, contrairement à l’opinion répandue d’une planification préalable entre les organisations estudiantines, les leaders politiques et des associations de la société civile, c’est sous le signe d’une remise en question de cette dernière que les étudiants ont placé leurs préoccupations. Le regain de bouillonnement d’idées souligné par madame Myrtha Gilbert dans son article paru dans les colonnes de Le Nouvelliste du 21 septembre 2009, # 38165, ramenait les réflexions sur la faiblesse de l’Etat autour des missions fondamentales de la société civile dans son acception moderne. Lesquelles missions, énumérées plus haut, n’ont jamais été accomplies lors des problèmes indiqués par l’éclatement des grèves en séries à l’UEH depuis près de douze ans. Il s’agissait par là pour la jeunesse universitaire d’attirer l’attention des nationaux sur les conditions de fonctionnement de son université. La carence de l’enseignement offert et la désuétude du cadre infrastructurel par rapport à ses objectifs fondamentaux qui sont de : dispenser un enseignement de qualité ; encourager la recherche ; servir la communauté. Mais il n’a jamais été question de motivations politiques. Ce que demandèrent en substance les étudiants, c’était la mise en application régulière des dispositions transitoires. Les grévistes de 2002 seraient considérés à tort comme le sujet de cet événement. Et l’opinion publique intéressée à cette étape importante de la lutte devra se rappeler que ce n’est pas la création de la fédération des étudiants, universitaires haïtiens ( FEUH ) qui a aménagé cet espace de réflexions qui bien vite permit la constitution d’une masse critique au sein de l’université. La FEUH peut être tenue jusqu’à présent et en grande partie pour responsable de cette destruction des idées et de cet appauvrissement de pensée constatés aujourd’hui à l’intérieur de l’UEH. J’y reviendrai dans un article consacré spécialement au fonctionnement des organisations étudiantes entre 1999 et 2005.

« La crise de l’ENS »

En janvier- février 2009, les étudiants de l’Ecole normale supérieure entrent en grève. Argument avancé : duplication de l’enseignement par le rectorat. Ils dénoncent le conseil exécutif de l’université qu’ils accusent d’implanter des programmes de maîtrise dans des facultés dont les disciplines de premier cycle n’orientent pas vers de telles spécialités. Quatre semaines chaudes dans les locaux du rectorat ont fini par forcer les responsables à rétracter leur décision. Là encore, on ne peut honnêtement pas parler de motivations politiques. Même si une visite suspecte de la Première Ministre Michèle D. Pierre-Louis a provoqué maints commentaires et prêté le flanc à de nombreuses critiques. Encore une fois, pas de questionnements en profondeur de la société civile sur ce malaise qui affecte le fonctionnement de l’UEH. Aucun effort pour faire river les yeux sur cette situation de dysfonctionnement chronique. Au lieu d’utiliser ses pouvoirs de contrôle et de surveillance afin de dénoncer cet état de fait et exiger ses mandants dans le cadre de l’obligation législative de prendre telles dispositions que de droit, elle s’amuse à faire le jeu de l’Etat, notamment de l’exécutif, en ne voyant dans ces tensions incessantes que de la manipulation politique.

« La crise de la FMP »

Cette crise laissera une empreinte particulière sur les esprits. Une ébauche des principaux faits a été restituée au tout début de l’introduction. Elle a déjà atteint sa dimension historique du fait de l’intervention du chef de l’Etat qui nomme un comité chargé de la juguler. Ce que la société civile accueille favorablement sans prendre acte dans cette décision de la nudité de son échec. En effet, la lettre du président rappelle : « … l’autonomie de l’université ne libère pas la nation de ses engagements envers son université, l’université non plus de ses devoirs vis-à-vis de la nation. » Quel est l’engagement de la nation envers son université ? Et quel est le devoir de cette dernière vis-à-vis de la nation ?

« L’engagement de la nation et le devoir de l’université »

C’est de bâtir une université libre qui trouve son fondement dans la diffusion d’une connaissance utile au développement national. Une université qui s’ouvre sur le monde sans se dérober à sa tâche capitale de produire des citoyens haïtiens en dehors de toute trace de racisme et de sous racisme primaire ; qui ignore en son sein toute forme de discrimination entre paysans et citadins, entre riches et pauvres, entre habitants des bidonvilles et ceux des quartiers résidentiels ; qui replace la lutte des classes et leurs expressions historiques dans une dynamique de compréhension de l’humanité en quête perpétuelle d’une existence de progrès et de bonheur ; qui cristallise les valeurs nationales et, considérée comme le dernier rempart de la cité, représente le miroir d’une société civile organisée, consciente de ses prérogatives essentielles. A travers ses obligations de former, de favoriser la recherche et de servir la communauté, l’université d’Etat d’Haïti est la matrice de structuration et de restructuration d’une société en pleine phase de mutations politiques et culturelles. L’un de ses principaux devoirs réside dans sa capacité d’orienter ce processus dans l’intérêt général.

Ainsi, ce n’est pas dans les manœuvres politiciennes, le chômage, encore moins dans la massification de l’éducation qu’il faut aller chercher l’origine des crises successives qu’a connues l’UEH durant cette dernière décennie. Ce n’est pas non plus dans la présence en son sein des filles et des fils venus de la paysannerie ou du rejet de cette dernière « le lumpen paysannat ». Ceci serait trop simpliste. D’ailleurs, personne ne remarque cette prétendue massification de l’enseignement, quand toutes les universités et écoles supérieures de la République ne peuvent absorber que 10% des élèves libérés du baccalauréat deuxième partie. Mais, de toute évidence, dans l’irresponsabilité de la société civile qui ne réussit pas à faire de son université le creuset et le défenseur né des valeurs républicaines que je viens d’esquisser en haut.

L’idée d’un courant « lumpen estudiantin » subsistant à l’état rampant à l’UEH est symptomatique de cette défaite de la pensée, conséquemment à l’échec des élites du pays dont les jeunes générations doivent décidément entreprendre l’étude archéologique comme étant leur contribution à l’avènement d’une nouvelle classe d’hommes et de femmes responsables. Car une crise, c’est connu de tous, n’est pas un problème en soi mais le signe avant-coureur d’une situation de malaise plus profonde. A l’éclatement d’une crise universitaire, le rôle de la société civile est de se mettre au chevet du malade et de lui prescrire les médicaments appropriés. Parce que dans l’idéal, je l’ai insinué en filigrane au fil du texte, c’est tout le corps social qui doit se sentir affecté. Il serait effectivement enfantin d’y voir en première analyse un scénario bien monté en vue d’objectifs politiques calculés. Ce qui n’écarte aucunement la velléité de certains politiciens d’en profiter pour augmenter la pression sur le gouvernement.

Pour cause, la crise actuelle qui ronge la FMP, à part l’exigence du départ du décanat, suivie de celle de la démission du rectorat, se justifie dans des revendications académiques on ne peut plus claires. Ce cahier de charges ne date pas d’aujourd’hui. Et c’est le cas pour toutes les autres entités. Soyons sérieux ! En douze ans, quatre grèves majeures, de nombreuses tensions internes entre rectorat, décanats, corps professoraux et étudiants, sans oublier la parenthèse GNB. Quel message plus éloquent que celui-ci sur l’état de santé de notre seule université d’Etat ! Toutefois, les diverses formes de dérives dans lesquelles a pu regrettablement verser cet épisode du mouvement étudiant lui ont valu le discrédit et les malédictions souhaitées par la vindicte populaire.

La République issue de la constitution du 29 Mars 1987, version René Préval II, creuse l’inquiétude et le désespoir au milieu de la jeunesse estudiantine. Lorsque les nuages s’amoncellent sur le ciel universitaire par suite du désengagement de la société civile, un comité présidentiel est enfin créé pour tenter de sortir da la crise. Dois-je rappeler au passage qu’un groupe de travail a été monté, il y a longtemps, par notre président, en vue de réfléchir sur le problème de l’enseignement supérieur. Il semble que ses travaux n’ont pas encore pris en compte l’université qui a donné à la plupart de ses membres leur formation de premier cycle. Durant ce second règne, aucune vision claire n’est définie dans une perspective d’intégration sociale des jeunesses du pays. Le chômage bat son plein : les deux gouvernements avec lesquels il a jusqu’ici partagé les rennes de l’exécutif n’ont pas su établir une politique de l’emploi, nonobstant, des « jobs » politiques ont été inventés aux fins d’apaiser les contestations dans les quartiers populaires. La corruption est au demeurant la toile de fond de l’administration publique : le rapport final sur l’utilisation des fonds d’urgence après le passage des quatre cyclones l’année dernière s’est révélé une insulte à l’intelligence au point que le Député Steven Benoît le qualifie d’album photos. Pas d’efforts en vue de rétablir l’ordre des valeurs. A quelques mètres du palais présidentiel, des enfants en âge de scolarisation s’exercent à la nage en plein jour dans le jet d’eau de la place de la constitution. Quant à l’école, le dernier message vient d’être envoyé avec les sénatoriales partielles du 21 juin écoulé. En clair, un développement par l’éducation ne préoccupe pas cette République. Alors, que peut-on espérer de ce comité présidentiel pour juguler cette dernière crise de l’UEH ?

Rien. Sinon du saupoudrage pour mieux éviter des infiltrations politiques dangereuses. Toutefois, les étudiants se raviseront définitivement que l’usage de la violence comme méthode de combat, même s’il est aujourd’hui récompensé dans certains secteurs de la vie nationale, ne doit être envisagé que dans le cadre d’une révolte générale où l’opinion publique, consentante, légitime, au nom de la sauvegarde des valeurs républicaines, les dommages matériels et humains causés. A chaque fois qu’ils ignorent cet aspect de la lutte, ils seront inévitablement perçus comme cherchant à exécuter un agenda obscur. Car la société civile, s’étant démise de ses multiples responsabilités, participe inconsciemment mais activement de ce processus de pulvérisation du corps social par l’Etat.

En conclusion, les demandes académiques et sociales par la voix des universitaires ces dernières années ne sont pas politiquement instrumentalisées parce que les dirigeants au pouvoir y suspectent une menace contre l’ordre établi, ou une occasion à saisir en vue d’appliquer leurs propres plans politiques, mais plutôt parce que l’Etat dont ils ont en mains les commandes évolue sans contrepoids d’une société civile organisée et responsable. Autrement dit, une fois qu’ils ont confié à l’Etat ses rôles et ses missions dans la charte de 1987, les citoyens oublient que leur devoir essentiel est de veiller au respect et à la stricte application du mandat qu’ils ont eux-mêmes défini. La seule possibilité d’ouvrir une brèche dans la pensée unique aujourd’hui dans notre pays, c’est l’existence et le fonctionnement d’une université libre, critique et adaptée aux besoins réels de la société en termes de demandes politiques, historiques et culturelles. Ce qui contribuera à redonner de l’espoir à notre jeunesse. Et c’est l’obligation de la société civile de se ressaisir afin d’y travailler sérieusement. En effet ! Il n’y a de pire mort que la fin de l’espoir.

26 septembre 2009

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