Haiti-Mouvements étudiants et sociaux : Questionner les formes de luttes

Débat

Par Rodolphe Mathurin

Soumis à AlterPresse le 28 septembre 2009

« Quand un pouvoir politique ne peut ni convaincre ni délivrer la marchandise, il lui reste selon les circonstances (souligné par nous), la cooptation/domestication, la manipulation ou la répression des secteurs sensibles et combatifs, or l’université d’Etat est l’un de ces secteurs ».Réf : ‘’ Haïti : L’UEH entre infantilisme, opportunisme et manipulation politique ’’. Extrait : 2-« grève des étudiants » deuxième édition, revue et corrigée (huitième paragraphe). Par Myrtha Gilbert : AlterPresse-AlterForo, 21 septembre 2009.

Bien avant de revenir sur cette note, il faudrait avant tout expliquer que les guillemets à « lumpen estudiantin » ne suffisent pas à justifier cette façon pour le moins drôle de décrire un certain courant qui serait parmi les étudiants, et ceci depuis 1997, en branle une fois de plus en 2002 et, qui revient aujourd’hui à la charge avec encore plus de hargne sept ans plus tard ( nous citions un autre extrait du même texte ) ; ils ( les guillemets) n’aident pas non plus à comprendre ce qui s’est passé au cours de ces dernières années dans les luttes estudiantines et ce qui se passe aujourd’hui. Pas plus qu’ils n’aident à éclairer sur les mutations sociales survenues depuis quinze ou vingt ans dans notre formation sociale, et par ricochet, les incidences de ces mutations sur cette « catégorie sociale », appelée les étudiants. Ils n’apportent rien non plus à la compréhension de la dégénérescence survenue au niveau des luttes populaires, précisément tous les dévoiements qu’elles ont connus, ceux-là notifiés et dénoncés par les uns ou les autres et subséquemment leurs effets dans les luttes estudiantines. En plus, il faut dire qu’avec ou sans les guillemets, l’utilisation de la terminologie [courant « lumpen estudiantin »] nourrit beaucoup plus de confusions face à la nécessité de saisir la réalité estudiantine actuelle : dans sa dimension descriptive et aussi dans sa dynamique à travers les luttes sociales et politiques de ces dernières années ou des années à venir.

Nous devons aussi rappeler qu’en plus d’être floue, cette terminologie semble rejoindre la catégorisation « Lumpen-intelligensia » de Michel Rocard. Ce dernier en effet n’a pas trouvé mieux dans son arrogance et dans ses préjugés pour traduire son opposition à une certaine gauche identifiée, plutôt dite, trotskyste mais précisément, il s’agit là d’une arrogance et d’une opposition manifestes de Michel Rocard contre les mouvements de révolte des Verts et des Alter mondialistes. Mieux, c’est une dénotation qui s’enferme dans la lignée d’une vision qui voudrait que :

a) Le fait de penser soit l’apanage de certains initiés. Des ayant droits !

Toute pensée qui tente dès lors de sortir des prédéfinis, des paradigmes du cadre normatif établi par le pouvoir et par l’opposition officielle (admise) est perçue comme une intrusion au fait de penser « bien ».

b) Freiner toutes perspectives d’actions susceptibles de contribuer au développement d’une conscience sur des bases autres que celles admises par la gauche occupant des espaces de pouvoir.

Alors que la nécessité de mobilisation de masse, la nécessité de constructions de nouvelles manières de voir et de faire sont bien à l’ordre du jour : face à l’incapacité combien évidente du système dominant de promouvoir des décisions claires et des actions concrètes devant ouvrir la voie à la construction d’un monde plus juste où l’égalité entre les hommes demeure l’élément indispensable à la construction de la paix.

Mais laissons de côté cette négligence – je veux croire que c’en est une. Et contentons nous pour le moment, de dire que cette terminologie (lumpen estudiatin ?) se révèle impropre et tout à fait inappropriée pour décrire les mouvements de luttes ou les troubles éventuels dans la réalité estudiantine.

Revenons alors à la note clé signalée en tout début du propos d’aujourd’hui.

Nous y revenons pour rappeler (que) :

1- Ces étudiants engagés dans cette bataille contre la triste situation de nos facultés, situation intolérable et reconnue par plus d’un, et aujourd’hui mobilisés pour le départ du rectorat ne sont pas différents :

a) Des étudiants mobilisés dans les facultés : entre 86 et 91.

Parce que ce sont les mêmes raisons qui interpellent la conscience et qui poussent à la révolte. Rien n’a vraiment changé sur l’ensemble des conditions de la majorité des facultés.

Parce que c’est encore la revendication pour une université fonctionnelle, équipée de matériels nécessaires pour ses missions ; pour une université ouverte à tous, et à jour sur la dynamique du monde ; pour une université tournée vers le questionnement de notre société haïtienne, avec tous ses maux, et aussi avec toutes ses possibilités de réponses face aux grands défis qui nous enfoncent tous. Il s’agit aujourd’hui encore, de la même revendication autour des acquis démocratiques pour plus de participation, pour plus de concertation pour la construction de la chose commune : l’Université d’Etat d’Haïti.

Remarque 1- : S’il faut profiter de cette traversée des luttes estudiantines, amorcée dans le texte de Myrtha Gilbert, tout en gardant en mémoire plusieurs victimes de ces mobilisations, l’on peut arriver à se dire :

i)-Peut-être que nous, des années 86-91, nous nous étions tous trompés en brandissant ce drapeau pour une autre vie universitaire, pour ces relations plus organiques entre les luttes des étudiants et celles des masses populaires ?

ii)-Peut-être que nous étions incapables de prévoir qu’un jour nous serions de l’autre côté de la barricade, et encore avec les mêmes problèmes dans la Galère. Lesquels problèmes, cette fois-ci, brandis par d’autres avec leur histoire et leur façon de faire, avec leur rage et leur colère face à une réalité où aucune perspective ne semble annoncer vers un lendemain meilleur. Pour l’Université. Pour Haïti.

iii)-Peut-être que tout simplement nous avons menti. Parce que c’était Regala, Namphy…Mais nous n’y croyions pas réellement. Ou encore nous ne pensions pas à cette possibilité qu’un jour nous serions responsable des choses de l’État. De l’État tout court.

2- Ils ne sont pas différents- devons-nous rappeler, des étudiants mobilisés en 2002 en face d’autres jeunes de quartiers populaires, traités à l’époque de « chimè » qui devaient aller à l’école. Alors que c’était tout à fait faux, et insensé : bon nombre de ces jeunes partisans du Président Aristide étaient aussi à l’université ou à l’école. Mais mieux : le fait pour l’espace universitaire de tenir de tels propos comme étant des injures à l’autre traduisait clairement l’incapacité de cet espace à se penser d’abord ; son incapacité aussi à approcher la question « école, en Haïti » dans toute sa complexité, avec beaucoup plus d’intelligence, au-delà des préjugés et des débilités que notre société continue de nourrir. Cette même maladresse est reproduite lorsque nous entendons des étudiants crier haut et fort à des policiers : pourquoi n’allez-vous pas de préférence à l’école, comme nous ? Alors que bon nombre de policiers sont des diplômés de l’université en Haïti ou dans d’autres pays. Sauf qu’à tel moment précis ils répondent à une mission qui les met en pôle opposé face à l’étudiant. Et, le plus surprenant dans cette bêtise commune : ceux accusés de n’avoir jamais été à l’école, disaient les mêmes choses qu’aujourd’hui d’autres (parmi eux d’anciens militants très engagés dans les mobilisations des années 86 et 91) reprennent sur une base moralisante et trompeuse : le rôle de l’étudiant c’est d’étudier. Intéressant, hein !

Mais cette non différence que nous sommes en train de signaler est aussi le témoignage d’images encore présentes dans les enregistrements de l’époque où l’on voyait des étudiants du haut de la faculté des sciences humaines, répondre à violence égale à l’agressivité des jeunes partisans du Président Aristide, et encore avec une égalité dans les costumes : chemisette et bandeau de palestinien à la tête. Image d’ailleurs que nous retrouverons des années après avec les étudiants de l’école normale supérieure dans leur lutte pour avoir des cours. Réf : Journal le Nouvelliste. Une revendication académique, juste mais soutenue par une violence de jeunesse.

A l’Haïti d’aujourd’hui !

Remarque 2- : Face à cette nouvelle façon d’entreprendre de notre jeunesse estudiantine, un recul est nécessaire. Il nous faut ce recul sans préjugés ni arrogance, sans cette démarche de facilité politicienne ni ce mépris pour quiconque afin de chercher à comprendre pourquoi les étudiants réagissent comme ils le font. Et nous devons refuser toute arrogance en cherchant au départ, à leur attribuer une étiquette. De notre lieu, déjà de vieille garde.

Selon nous ce recul aiderait peut-être à revoir et aussi comprendre enfin, que les tapages de 2002 montrent bien qu’il s’agissait de deux groupes de jeunes dans un pays comme Haïti, de provenance identique : enfants de sous-prolétaires et de petite bourgeoisie défavorisée. Répartis à ce moment en pôles opposés dans la galère.

Notre galère !

Ce sont les mêmes qui livrent bataille dans un match de foot-ball, à Christ-Roi ou à place St Anne dans un championnat de vacances. Et sur base de cette identité commune quant à leur provenance sociale, les deux groupes n’avaient donc rien à voir avec les prétendus intellectuels ou/et groupes politiques mobilisés contre le Président Aristide sous l’obédience des nantis ayant toujours profité de cette triste réalité d’Ayiti. Précisément ces étudiants tout comme ces jeunes aristidiens ont subi la même violence des quartiers populaires quand ils devaient avoir entre 5 et 10 ans. Ce sont des étudiants qui ont surtout assisté entre 14 et 20 ans à toute la déchéance des responsables politiques : de droite ou de gauche.

Qu’ont – ils donc compris ?

Qu’ont – ils appris ?

Qu’ont-ils donc à faire valoir quant à leur façon de résister ou de proposer : Contre l’état lamentable de l’université. Contre cette déchéance tous azimuts de l’état global du pays ?

Et quels effets cette montée de violence qui gagne tous les milieux de jeunes dans le monde peuvent-ils bien avoir sur notre milieu haïtien. Y compris sur nos étudiants, en majorité très jeunes, avec toute leur fougue face à l’autorité, face aux défis.

Et s’il faut revenir au texte lui-même taxant les étudiants protestataires d’être à la solde d’un courant « lumpen estudiantin » mobilisés contre la façon de faire et de comprendre d’anciens alliés- aujourd’hui, placés à la tête des choses publiques, des choses de l’Ėtat, l’on se demande pourquoi ces étudiants seraient-ils, subitement devenus des marionnettes ou cette sorte de « lumpen estudiantin » alors que pas plus tard que hier, il y a juste sept ans à peine, l’étiquette « étudiants » leur donnait un statut dûment reconnu et même vénéré. Nous ne parlerons pas ici de tous les mauvais réflexes de bassesse et de crapulerie que certains dirigeants politiques ont tenté d’inculquer à certains étudiants de provenance défavorisée. C’est un autre débat qui exigerait un tribunal : Au Nom de la morale en politique !

Mais nous sommes en train de dire qu’il s’agit de la même clientèle. A laquelle nous avons manifesté notre solidarité lorsque la cible était autre.

Il nous faut, tout de même, rendre justice au texte de Myrtha qui rappelle que les étudiants présents à l’université d’Etat d’Haïti en 2009 sont bien différents de ceux des années 90 pour plusieurs raisons, telles : massification de l’éducation ( ?) ; explosion démographique ; destruction de l’économie haïtienne… Et ajouter que les enfants des professionnels, un niveau relativement moyen de la petite bourgeoisie haïtienne ayant choisi, depuis les crises de fermeture de l’université d’Etat (certainement à partir de 90), d’intégrer deux ou trois universités privées du pays lorsqu’ils n’ont pas les moyens pour la République Dominicaine ou pour des universités de l’Amérique du nord.

3- Toutes les réalités décrites dans le texte et reprises ou augmentées par nous, quant à la vie de l’étudiant d’aujourd’hui indiquent qu’ils (la majorité des étudiants de l’université d’Etat d’Haïti) ont un rapport physiquement plus étroit avec les couches les plus défavorisées, et aussi avec un certain prolétariat urbain.

En effet, il s’agit de cet étudiant qui rentre chez lui, dans les mêmes conditions de misère de la majorité de la population haïtienne et là, doit faire face à la même misère frappant de plein fouet la mère ou l’oncle qui vient de laisser son sang soit au parc industriel, soit comme petit personnel dans un magasin ou chez une madame X, un monsieur Y.

En d’autres termes, il s’agit d’un étudiant qui- après les cours, rejoint tout naturellement ce même jeune qu’il venait d’appeler « chimè ». Tous deux réunis dans le même trou. A deux, pas besoin de grande littérature pour comprendre et vivre cette saleté des tenants de pouvoir.

Ceci dit, les étudiants d’aujourd’hui - à partir de cette matérialité - n’ont pas besoin d’être « lumpen » ni d’être liés à un quelconque courant politique pour comprendre la nécessité de revendiquer aux côtés des chômeurs et des ouvriers pour les 200 gourdes.

Quoi de plus naturel !

Et ce n’est pas maintenant, en 2009, avec toutes les faillites enregistrées dans ce pays tant sur le plan social que sur le plan politique que nous allons stigmatiser des secteurs défavorisés (y compris ces étudiants) en lutte pour un autre pays, une autre université. Ne pas les stigmatiser n’équivaut pas un cautionnement total de leurs actes, ni ne traduit pas un appui aveugle à leur stratégie de lutte. D’ailleurs du lieu où nous essayons de comprendre ce qui est en train de se passer dans ce milieu universitaire et de le replacer, en même temps, dans un cadre global de compréhension de la dynamique politique et de l’évolution de la formation sociale haïtienne, il nous serait tout à fait incongru d’appuyer ou de désavouer une quelconque stratégie.

Par contre notre vision des choses jointe à notre engagement pour la construction d’un autre pays – plus juste, et surtout en rupture parfaite avec l’ancien mode d’exclusion et d’exploitation outrageante, nous interpelle et nous dicte l’urgence d’interpeller d’autres aussi. Afin qu’ensemble nous puissions prendre la distance qu’il faut et se demander ensemble : où avons-nous péché pendant ces vingt dernières années ?

Ce faisant, il ne s’agira pas d’un mea culpa de sages mais plutôt d’une sagesse au nom de la foi qu’il est possible de faire autrement. C’est-à-dire de faire mieux.

De ce point de vue, l’opportunité nous est offerte de questionner :

• La fixation manifestement dominante dans nos stratégies de lutte, sur le départ d’une personne ou d’un groupe de personnes comme seule perspective de lutte.

Un « fò l ale » réitéré, à chaque situation d’éclatement de contradictions, de conflits ou de divergences de vue sur le possible dans notre fardeau collectif.

• Questionner aussi les formes de luttes que nous avons choisi d’utiliser au cours de ces dernières années et voir comment celles-ci ne s’ouvraient nullement à des inquiétudes sur l’évolution du mouvement social ni sur des considérations quant au possible changement dans la formation sociale haïtienne.

Après vingt ans, nous devons le reconnaitre : le pays a vraiment changé.

• Un troisième questionnement important dans la perspective de ce recul pour un bond en avant, c’est peut-être aussi l’absence ou l’incapacité d’un courant politique progressiste ou révolutionnaire à canaliser toutes ces énergies en déroute au cours de ces dernières années et de les porter vers des perspectives de construction de l’état de nation.

Et précisément, cette incapacité à construire cette articulation a eu pour effet, entre autres, l’expression d’un mouvement revendicatif désarticulé, segmenté où le ras bol des uns et des autres même dans sa forme de lutte sectorielle finalement ne s’enferme que sur des personnes, des individus vus comme étant le problème ( alors que c’est totalement faux) ; sur une immédiateté nulle de toute consistance. Sans substance donc.

Avec tout ce paquet, pour revenir à cette note clé nous devons demander :

1- Y a-t-il raison de se révolter aujourd’hui devant toutes les indécences soumises à l’appréciation de notre quotidien ?

2- Le pouvoir politique actuel peut-il convaincre ? Convaincre de quoi ?

3- Le pouvoir politique actuel peut-il délivrer la marchandise ? De quelle marchandise s’agit-il ? Avec toutes les réserves que nous gardons à l’emploi du terme « marchandise » en pareil cas.

4- Qui du milieu intellectuel et politique, le pouvoir a-t-il pu domestiquer, manipuler ou coopter ? Et surtout quelle est la base (idéologique ? politique ? ou matérielle) rendant possible cette collaboration plutôt soumission s’il faut, pour nous reprendre, constater l’indécence flagrante, au quotidien, en tout lieu, de certains responsables actuels de la chose publique. De la question de l’Etat !

S’il est vrai que ces quatre interrogations suggérées par le texte de Myrtha Gilbert doivent interpeller toutes les forces progressistes et combattives du pays, afin que celles-ci tentent de formuler une autre alternative face au désespoir généralisé dans le pays, et face à la déchéance de toute une génération de militants qui, jadis, représentaient l’espoir,… il est évident que les étudiants subissent une répression inadmissible sur demande des responsables de l’université.

Et ça, aucun progressiste ne peut le cautionner, sous prétexte que les étudiants sont violents ou parce qu’ils seraient sous l’obédience d’un courant « lumpen estudiantin ».

Ce serait trop facile !

Ce serait aussi avoir le courage de justifier toutes les interventions anti-Ayiti de l’international. Et ainsi assumer que Vous irez beaucoup plus loin que Sudre Dartiguenave. C’est-à-dire vers cette liquidation totale du pays, vers la destruction parfaite de toutes les énergies pour qu’Ayiti ressurgisse, un jour. Vivante, debout, avec les poings serrés. Pour tous.

28 septembre 2009