Perspectives

Littérature : "L’Enigme du retour", le grand roman d’Ayiti Toma


mardi 1er septembre 2009

Par Rodney Saint-Éloi

Soumis à AlterPresse le 1 septembre 2009

Dany Laferrière vient de publier son grand roman L’énigme du retour aux éditions Grasset cet automne. L’ouvrage est publié conjointement au Québec par les éditions du Boréal, qui l’annoncent ainsi « Si, dans Je suis un écrivain japonais, Dany Laferrière s’était donné pour but de vider le concept d’identité de tout son contenu, il poursuit ici l’objectif contraire.

Qu’est-ce qui fait que nous venons indéniablement d’un lieu, d’une culture ? Pourquoi sommes-nous toujours le fils de notre père ? Un roman à la forme neuve, originale, qui mêle haïku et narration. Un livre grave, poétique, onirique, réaliste. Le livre d’un très grand écrivain. »

A partir du mercredi 2 septembre, Dany Laferrière est à Paris pour le lancement de L’énigme du retour. Le 16, l’édition québécoise sera lancée à Montréal à la librairie Olivieri. Pour Dany Laferrière, qui a répondu à nos questions, ce livre n’est pas un retour :

« Il n’y a pas de retour en Haïti puisque je n’ai jamais quitté ce pays. Même un livre comme Je suis un écrivain japonais où il ne devrait pas se trouver je lui ai fait une petite place.

C’est ainsi : ce pays m’habite. J’en ai parlé sur tous les tons : en hurlant ma douleur de me séparer de lui dans Le Cri des oiseaux fous, en évoquant toute la tendresse de ma grand-mère Da dans L’Odeur du café, en rappelant la dureté des rapports de classe dans La Chair du maître. Ce n’est pas le retour, j’ai déjà décrit un retour dans Pays sans chapeau. Cette fois c’est l’exil, la figure du père et aussi un voyage presque mystique au coeur du pays natal.

Tout est tamisé. Les sentiments vécus dans une douce pénombre. L’intimité d’un homme d’âge mûr qui mêle chant d’allégresse et cris de douleur. Mais je chante pour toute une génération qui a passé sa vie dans un paysage autre que celui dans lequel il a vécu son enfance. Et aussi pour ceux qui n’ont pas pu quitter - et qui n’ont fait que rêver le voyage. Pire que l’exil est ne pas pouvoir partir quand on le désire -vivre un exil intérieur. »

Considéré comme un livre capital, L’énigme du retour cumule toutes les expériences de l’auteur. Livre de maturité qui montre ce dernier au plus haut de sa forme. Cependant Laferrière n’écrit pas de roman, mais un seul grand et unique livre, nous confie-t-il :

« On va dire que ce roman est capital dans mon œuvre, mais en fait je n’écris pas de roman. Ce sont des chapitres d’un seul livre qui tente de raconter mon époque sous tous les angles possibles. Bien sûr, on peut voir d’autres de mes livres à l’intérieur de celui-ci. Mais j’ai toujours écrit ainsi. J’avance en crabe : un pas en arrière pour faire deux pas en avant. Je reviens constamment sur mes pas. J’avance avec ma maison sur mon dos - comme une tortue.

Quand à la forme - es haïkus - Je suis un écrivain japonais annonçait ce style d’une certaine façon. Vous voyez c’est un crabe. Ce livre devrait être à l’intérieur de Je suis un écrivain japonais. Il en est l’opposé aussi. Puisque l’un dénonce les questions identitaires ; l’autre est un hymne aux origines. Je suis ainsi : paradoxal. Je crois que la vie ne va pas en ligne droite. Montrer tous ses aspects nous empêche de tomber dans le dogmatisme. »

Au centre de ce roman, il y a une figure centrale, celle du père qui s’efface souvent au profit d’une galerie de femmes : grand-mère, mère, tantes, etc. Pour Laferrière, le propre de sa génération est le père absent. Donc, c’est normal que vienne le pays sous la forme du père.

« Cela fait longtemps que je voulais évoquer la figure de l’Absent dans mon travail d’écrivain. C’est le propre de ma génération : le père absent. C’est en ce sens un chant collectif. L’hommage au père est hommage au pays. Le père c’est le pays - la patrie. La mère c’est la langue - la langue maternelle. Cette langue m’habite le corps puisque je n’écris pas en créole tout en le parlant constamment. Le pays m’habite. »

L’énigme du retour, ce grand roman d’Ayiti Toma vient de confirmer encore une fois le rôle de porte-parole de l’écrivain Dany Laferrière, au meilleur de son art, qui nous plonge, dans la complexité, les labyrinthes, les misères et les grandeurs d’une histoire qui fait encore rêver.