Haïti-Élections : Pour une rationalité politique réparatrice

Débat

Par Camille Loty Malebranche

Soumis à AlterPresse le 13 avril 2009

En pensant aux élections qui viennent, je n’ai pu - malgré ma promesse à moi-même de ne plus écrire sur la politique haïtienne trop déroutante et par trop dégoûtante - m’empêcher de cracher ces mots d’alarme sur le sort de ce pays que j’aime. En effet, avec la chute de Jean-Claude Duvalier, d’il y a vingt-trois ans, l’avènement du multipartisme libre sur la scène politique haïtienne, tout citoyen était en droit d’imaginer et d’attendre une ère nouvelle d’intelligence politique des partis désirant d’accéder au pouvoir pour instaurer un nouveau mode de gouvernance susceptible de rebâtir le pays selon l’élaboration d’idées et de stratégies ingénieuses refondant sur d’autres bases, l’échiquier tant sociopolitique qu’économique.

Vingt ans après, le pays est dans bien pire que l’expectative, au cœur d’une chute libre dans un abysse vicennal sans fond où le pire supplante le mauvais par la toxicité d’un populisme totalitaire, un affaissement complaisant dans l’anarchisme chaotique, la balourdise et l’abjection les plus bêtes. Après l’encanaillement politique de l’État par les militaires qui infligeaient le sinistre burlesque des présidences jetables à la semaine à travers leurs coups d’État quasi hebdomadaires, le peuple fatigué, désorienté, s’est rabattu sur le premier messie venu qui, fort de son statut hiératique, a galvanisé les foules, persiflé la soi disant intelligentsia technocratique des partis politiques amorphes, et conquis le pouvoir. Malheureusement, comme le messianisme quel qu’il soit, en dehors de celui du Christ, est pervers, le pays s’en est ressorti déchiré d’un côté, par l’infantilisme même du populisme qui croyait changer le monde sans avoir à affronter les terribles obstacles intérieurs et extérieurs, sans mesurer le coefficient des défis à surmonter, et de l’autre, par notre soi disant « bourgeoisie » rétrograde, plus apte au chambardement, qu’à la construction d’un mode économique social.

Aujourd’hui, après les camouflets de l’occupation, après les hontes de la mise sous tutelle, après la paupérisation aggravée, après la perte totale d’image de marque du pays et tout cela gangrenée par la dispersion de l’intelligence haïtienne forcée d’émigrer pour survivre loin d’un pays rendu charnier par l’insécurité, la misère de toute sorte, le malaise social permanent, à quoi pensent nos électoralistes, nos partis pourvoyeurs de candidats ?

Je crois qu’au-delà de la démagogie des simulations indécentes de disponibilité pour la patrie, nos politiciens doivent se scruter eux-mêmes par ces temps d’extrême crise, s’ils veulent au moins retrouver une stature humaine par delà l’abêtissement général en cours dans cette faune que constituent la plupart d’entre eux. Je le dis toujours, c’est dans les temps de crise que se révèle l’état des consciences... Une conscience abominable de rapaces ou vautours de leur propre pays, habite hélas, bon nombre de nos dirigeants potentiels ! Où sont les vrais hommes et femmes politiques de ce pays ? Je sais qu’il y en a, il leur faut néanmoins aujourd’hui dans l’érèbe haïtienne, avoir le mâle courage de se manifester !

Hélas ! Les vingt dernières années nous auront apportées une kyrielle de crapules, les unes mégalomanes gigantesques jusque dans l’âme, les autres singes acrobates et hurleurs et même des larbins de ces singes sans mots ni actes qui déferlaient sur un espace politico-étatique saturé de bêtises et d’incohérences. Ils s’emparaient d’un pouvoir déjà dénaturé par leurs prédécesseurs qu’ils ont dépassés dans le simiesque de leur posture, le vide de leur discours ou l’ironie de leur silence, bref, leur inaptitude avérée ! Ainsi, au-delà des baragouins politiciens cycliques des élections, la question qui se pose est celle-ci : à quand un nouveau mode du penser et du faire politique en Haïti ?

Alors qu’aujourd’hui l’indécence et l’inaction totales règnent au palais et à la primature, l’arrogance destructrice d’un (René) Préval qui, dans son veule amorphisme, n’ose rien entreprendre de bon, pas même la quête de nouveaux partenaires internationaux pour le pays, tout est à faire. Le président et les siens comme nos grands bourgeois gonflés et constipés s’amusent, se plastronnent dans le bourbier qu’ils entretiennent ne serait-ce que par leur omission maintenant voire aggravant le faciès patibulaire de notre société. D’ailleurs, ils ne comptent que sur les colons et la Minustah - (car en fait si la Minustah a un sens pour 3 ou 4 ans, elle ne saurait s’éterniser au pays) - pour garantir l’ordre de leur impéritie dans une société où ils osent se dire l’élite. Qui donc va faire la nouvelle politique haïtienne pour un autre pays haïtien ? Chose certaine, il y a encore des hommes et des femmes dans ce pays, pas seulement des histrions imposteurs qui se jouent cyniquement du destin de l’État et du peuple comme le nihiliste politique René Préval actuellement président, étrangement sans devoir ni responsabilité. Les lambeaux du populo-fascisme et leur morbide camarilla doivent être évacués par une nouvelle rationalité qui saura porter le peuple au-delà des manipulations de ses émotions dont usent ses profiteurs le berçant de vains et faux espoirs pour mieux l’utiliser, l’étrangler tout en s’enrichissant à ses dépens. Nous attendons donc tous que nos vrais hommes et femmes politiques se manifestent non en messies ni en prophètes ou théocrates mais en hommes et femmes d’écoute, de rassemblement, d’idées et d’action pour la nouvelle vision politique possible, la vision de l’altérité sociopolitique et de la réinvention étatique d’Haïti. Altérité sociopolitique qui doit naître sur la fin de l’histoire de déchéance humaine de la plupart des dirigeants politiques du passé. Que tel un phénix étatico-national reprenant vie et s’envolant loin au-dessus des cendres de l’avanie des coteries fasciste et populiste des cinquante dernières années, Haïti soit vraiment orienté dans une toute nouvelle vision politique de l’accomplissement collectif. Sinon, cessez de berner les masses, candidats abjects, avec vos élections ironiques qui n’ont été jusque là que félonies et abominations.

Que de nouveaux leaders dignes - refusant le simiesque et sordide visage de la politicaillerie haïtienne du dernier demi-siècle - par leur vrai leadership du sauvetage collectif, mettent en route ce simple rêve possible, non utopique, d’un pays réel et non fantôme pour tous les haïtiens !