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XIIe Colloque International des Etudes Créoles

Haiti : L’UEH, prête a s’investir dans la mise en place de l’Académie Nationale de la Langue Créole

Par Fritz Deshommes [1]

Soumis à AlterPresse le 29 novembre 2008

Du mardi 25 au samedi 29 octobre dernier s’est tenu au Club Indigo (Nord de Port-au-Prince) le « XIIe Colloque International des Etudes Créoles » organisé par le Comite International des Etudes Créoles, le Centre de Recherches Normes, Echanges et Langages (CRENEL) en collaboration avec des partenaires nationaux dont l’Université d’Etat d’Haïti.

Il revenait au Vice-Recteur à la Recherche, le Professeur Fritz Deshommes de déclarer ouverts les travaux. A cette occasion, il a relancé la question de l’Académie Nationale de la Langue Créole prévue par la Constitution de 1987. « L’UEH est prête à s’investir dans cette entreprise. Elle en appelle à tous les chercheurs, écrivains, haïtiens et étrangers, aux membres du CIEC, du CRENEL, notamment à s’y engager résolument », déclare le Vice-recteur. AlterPresse publie ci-après le texte de son intervention.

Avant de partager avec vous mon sentiment sur ce que représente pour nous l’accueil en Haïti de ce 12ème Colloque International des Études Créoles, j’aimerais, au nom du Conseil Exécutif de l’Université d’Etat d’Haïti et en mon nom propre, vous adresser mes plus chaleureuses salutations. J’aimerais dire combien nous sommes heureux de la présence en Haïti des prestigieux membres du Comité International des Etudes Créoles. J’aimerais aussi rendre un hommage spécial aux dirigeants du Centre de Recherche Normes, Échanges et Langages, qui ont eu l’audace de présenter en 2006 la candidature d’Haïti pour l’organisation d’un tel évènement. Je dis « audace » car à cette époque, le pays traversait une situation particulièrement difficile.

C’est pour moi un grand plaisir de prendre part ce matin à la cérémonie d’ouverture du douzième « Colloque des Études Créoles ». Cet événement international se tient, depuis déjà plus de trente ans, dans un état créolophone différent. Or, c’est pour la première fois que nous, en Haïti, avons l’opportunité de l’accueillir. Et cela, en dépit du fait que nous sommes la plus grande nation créolophone en plus d’être la plus ancienne. Vous comprenez que ce plaisir est d’autant plus intense que nous avons dû attendre longtemps. Nous sommes donc heureux de pouvoir accueillir cet événement, ici, en Haïti, dans le plus vaste et le plus dynamique laboratoire du créole.

D’autant plus que nous, Haïtiens, sommes très sensibles et très concernés par les précieux acquis du Comité International des Etudes Créoles qui a su, entre autres réalisations :

- Créer et imposer une nouvelle discipline scientifique, au sein de la linguistique, la créolistique ;

- Elaborer et diffuser un vaste travail de description des langues créoles ;

- Rendre disponible des instruments pertinents de défense, d’illustration et de développement de la langue créole, lesquels ont pu faire leurs preuves dans la mise en place de réformes éducatives, notamment aux Seychelles et en Haïti.

Dans le même temps des pas importants ont été franchis en Haïti durant ces 30 dernières années dans le domaine de la promotion et de la valorisation de langue nationale.

A part les travaux académiques et didactiques produits en Haïti et à l’étranger, il faut noter les points suivants :

-  Le créole est devenu langue officielle depuis la Constitution de 1987 ;

-  Le créole est reconnu comme langue et objet d’enseignement depuis la Réforme Bernard ;

-  L’enseignement supérieur s’est mis de la partie avec la création de la Faculté de Linguistique Appliquée de l’UEH ;

-  A la radio, dans les discours politiques, le créole a acquis droit de cité ;

-  La dernière rentrée littéraire a été consacrée à la littérature créole.

Nous sommes donc loin, très loin, de cette période où le Directeur du Quotidien Gouvernemental « Le Nouveau-Monde », un intellectuel de belle eau pourtant, le Dr. René Piquion, pour ne pas le nommer, pouvait réclamer, « au nom de la raison d’Etat », de condamner au silence tous ceux qui osaient promouvoir et défendre la langue maternelle.

Cela dit, il nous reste encore beaucoup à faire pour que la langue créole acquière sa vraie place en pays d’Haïti et cesse d’être l’objet des discriminations de toutes sortes que nous connaissons :
-  au niveau de la justice,

-  au niveau de l’enseignement,

-  au niveau de l’administration,

pour ne citer que cela. Le créole attend encore d’être consacré effectivement langue officielle.

Au niveau de mentalités, au niveau des valeurs, nous avons encore du chemin à parcourir pour que ce patrimoine riche et divers, ce socle fondamental de notre identité, ce véhicule et réceptacle de nos savoirs, nous l’assumions pleinement, avec toute la fierté et tout l’orgueil qui lui sont dus.

Dans cette perspective, nous souhaitons ardemment un rapprochement entre ce prestigieux Comité International des Etudes Créoles et nous. Plus encore, nous espérons fermement que la tenue de ce colloque en Haïti soit le point de départ d’un nouveau mouvement de défense, de promotion, de valorisation du Créole en Haïti.

Il faut que le Créole trouve en Haïti la place qui lui est due.

Il faut que Haïti trouve dans le Créole, dans le mouvement Créole, le mouvement créole international, la place qui lui est due.

Haïti, où pour parodier le poète, le Créole, ou la « créolitude », « s’est mise debout pour la première fois ».

Le créole, ce ciment qui unit tellement de peuples du monde, tant de nations de la Caraïbe, le créole qui devrait être l’une des langues officielles du CARICOM.

Au moment où vont débuter les travaux de ce XIIème Colloque, historique par le lieu de son déroulement, je lance un appel solennel aux chercheurs, aux officiels et à tous ceux ici présents pour que l’Académie de la langue créole, prévue par la Constitution 1987, puisse voir le jour prochainement.

Oh !, je sais, qu’entre chercheurs, entre académiques, les violons ne sont toujours pas accordés sur ce point. Il y a des peurs, des incertitudes, des suspicions de toutes sortes.

Mais si nous voulons disposer d’un instrument prestigieux de promotion, de développement, de valorisation de ce patrimoine, témoin et dépositaire de notre identité et de nos savoirs locaux les plus pertinents, nous devons mettre en place cette Académie.

L’UEH est prêtre à s’investir dans cette entreprise. Elle en appelle à tous les chercheurs, haïtiens et étrangers, aux membres du CIEC, du CRENEL, à s’y engager résolument.

Nous voulons profiter de ce moment pour rendre un vibrant hommage aux infatigables fondateurs du CIEC, dont les professeurs Robert Chaudenson, Lambert Felix Prudent, Ulrich Fleischmann, Anagret Bolle, et bien sur, le Doyen de la Faculté de Linguistique Appliquée de l’Université d’Etat d’Haïti, le professeur Pierre Vernet.
De manière encore plus spéciale, je tiens à souligner le travail inlassable, substantiel et combien pertinent du professeur Robert Chaudenson, Président du Comité depuis sa fondation, qui a su mener sa barque à bon port. Je vous demande de bien vouloir reconnaître ce travail de titan et l’applaudir chaleureusement.
Au nom du Conseil Exécutif de l’UEH et en mon nom propre, j’ai donc le privilège et le plaisir de déclarer ouverts les travaux du Colloque International des Etudes Créoles que je souhaite fructueux.

25 octobre 2009


[1Vice-Recteur à la Recherche / Université d’État d’Haiti