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Retour sur une soirée littéraire en mémoire d’un grand poète

Haïti : Gerbe du souvenir et d’amitié pour Paul Laraque

Par Frantz Latour

Soumis à AlterPresse en septembre 2008

Ce 21 septembre 2008, Paul Laraque aurait eu une quatre-vingt-huitième récolte d’étincelants vers ciselés au délicat burin d’une merveilleuse inspiration célébrant, encore et encore, encore et toujours, l’amour, la liberté et la révolution, s’il n’était parti, trop tôt pour ceux qui l’aiment tant, vers les rivages lunaires, froids et déserts de notre mythique Guinée. Paul Laraque, né le 21 septembre 1920 aurait pu souffler sur ses quatre-vingt huit lumineuses bougies pour éclairer la ronde fraternelle des parents et amis venus célébrer avec lui la vie et l’espoir d’un monde plus solidaire.

C’est Berthony Dupont, directeur du journal Haïti Liberté, camarade proche de Paul qui a eu l’idée généreuse de commémorer l’anniversaire de naissance de Paul Laraque et qui me l’a communiquée ainsi qu’à Franck, le frère de Paul. Dès lors a commencé à tourner le caroussel d’une heureuse rencontre entre parents, amis et admirateurs. C’est avec grand plaisir, joie et respect qu’on s’est mis en train pour venir dire à l’ami Paul, à notre frère Paul, par delà l’éternité, notre attachement à toutes ces valeurs de bel humanisme et de pure générosité qu’il a incarnées, qu’il a représentées et continue de représenter pour sa génération, celle des plus jeunes et celles à venir.

Aussi, ce dimanche 21 septembre écoulé, jour anniversaire de naissance de Paul, en début de soirée, nous étions un peu plus d’une cinquantaine dans la petite salle de conférence du journal Haïti Liberté. Nous étions venus nous asseoir autour de la mémoire de Paul, autour des principes de rectitude morale et de fidélité au socialisme qui ont été les lignes directrices de sa vie, sans oublier Marcelle, ce croissant de lune dans le ciel de la toujours renaissante féérie de l’accouplement des corps, Marcelle-femme-amour-merveille-floraison d’éternelles saisons amoureuses, miracle sans cesse renouvelé, souveraine des sables de l’exil / et des quatre saisons.

Danielle Laraque Arena, la fllle de Paul, a été la première à saluer « Papa » dont elle a rappelé la fidélité à une lutte infatigable pour l’émergence d’une Haïti où le pain serait partagé, l’avenir plus prometteur pour ceux et celles qui contribuent à donner au pays sa force de résistance dans le malheur. Elle a encouragé à « continuer la lutte », celle pour laquelle étaient voués toute entière la poésie et les écrits de « Papa ». Marc Arena, le fils de Danielle, a pour sa part contribué à renforcer le petit cercle de famille présent en récitant deux poèmes de son cru. De toute évidence, les gènes poétiques ne se sont pas perdus durant ce voyage des chromosomes du grand-père au petit-fils.

Plusieurs poètes étaient au rendez-vous, comme on pouvait s’y attendre, les uns aussi talentueux et émouvants que les autres : Paul Tulcé, Tony leroy, Josaphat Large, Claudel Loiseau et Denizé Lauture. Parfois inspirés par Paul, parfois puisant à la source de leur propre inspiration, ils ont communié avec les amis dans ce bel et généreux élan de devoir de mémoire, particulièrement en cette date du 21 septembre, date anniversaire de naissance de Paul. Bob Garoute, un intime de Paul, pour sa part, a parlé de l’homme : entier, sans détour aucun, d’une générosité à nulle autre pareille. Le trait-d’union, pour ainsi dire, entre les poètes et Garoute, a été la voix de Jocelyne Gay. Timide au tout début, comme Garoute du reste, elle s’est laissée emporter par son naturel en nous chantant une de ses compositions qui tombait à pic pour l’occasion et dont le refrain disait : fòk nou selebre, jou nou va rive.

Franck le frère d’exil de Paul n’avait pu faire le voyage du lointain Colorado jusqu’à New York. Il avait toutefois fait parvenir un texte « Paul frère de soleil et camarade de lutte » qui a été lu par Bernier Achille, du staff du journal, en l’absence de Tontongi qui lui non plus n’avait pas pu rejoindre la famille des poètes, parents et amis proches de Paul. Franck, a évoqué cette « seule grande blessure au coeur » qu’a été la perte de sa femme Anne-Marie, de sa fille Marie-Hélène, de son frère Guy sous Cédras et de Paul. Il a rappelé « leur courage face à la vie et au seuil de la mort [qui lui] donne la force de vivre, de poursuivre l’idéal d’une Haiti plus juste envers les masses et de célébrer aujourd’hui la vie et les oeuvres de Paul avec les nombreux parents et amis réunis pour lui dire adieu..

L’enfance à Jérémie est le premier tableau des réminiscences de Franck. Il évoque l’enfance, cette « période captivante qui se prolonge dans notre vie d’adulte plus longtemps que nous le croyons ». Malgré une « question troublante : Jusqu’à quel âge la mémoire peut- elle remonter ? », Franck se rappelle bien « Jérémie, la destinée des petites voitures, la grève contre l’occupation (l929-l930), le partage de la même chambre de l’enfance jusqu’à son départ [de Paul] pour la rhéto à Port-au-Prince (à un moment, nous étions plus d’une vingtaine dans la même maison ), la lecture dans le grenier de la vieille maison des Clérié de revues sur les films muets, des romans interminables d’Alexandre Dumas père, la danse dans les bandes carnavalesques( bandes de Bèdè et de Numéro Deux) ». Autant de gamineries, d’adolescenteries si je peux dire, et d’espiègleries que partageaient les deux frères et qui allaient les souder l’un à l’autre jusque sur les sables de l’exil.

Jérémie, pour Paul et Franck, comme pour tous les Jérémiens du reste, c’est la « ville de grands poètes, d’une génération à l’autre », et pour quelques médisants, la « ville des poètes qui parlent du soleil et de la lune ». Mais, bien plus tard, Paul allait rendre à Jérémie (et à ses poètes) ses titres de majestueuse grandeur :« la ville est une cathédrale que dominent les ombres de deux poètes : Etzer Vilaire témoignant du désastre moral d’une génération ; Edmond Laforest qui ne put survivre à la honte de l’occupation. » Terrible destin pour ce digne Laforest qui « s’est noyé dans un bassin avec 2 gros dictionnaires au cou ».

« Jérémie, ville des héros :
Légende et vérité
les frères Mauclair
héros populaires
au yanqui coupent la tête
à la machette »

Des fères Mauclair, Franck n’a pu résister à une plongée dans les profondeurs d’une histoire plus récente, évoquant la « ville des cinq Jérémiens Géto Brierre, Milou Drouin, Yvon Laraque, Marcel Numa et Guslé Villedrouin, qui font partie des l3 héros de Jeune Haïti qui débarquent en Haïti et à coups de mitrailleuses et de grenades défient l’effroyable dictature, sèment la peur chez les macoutes et leur chef, François le couard. Drouin et Numa sont fusillés au grand jour au cimetière de Port-au-Prince ».

Vite, Franck est revenu aux souvenirs, à « la destinée de deux petites voitures, pareilles, mignonnes comme tout avec leur couleur verte… Paul et moi étions émerveillés… Après les avoir essayées dans notre cour, nous avons décidé de faire nos copains partager notre joie sur “le Carré- La Place” face à l’église… Elles n’ont pas tardé à craquer sous des poids trop lourds qui pédalaient avec rage.. » Quoique très jeunes, Paul et Franck avaient été initiés par Papa aux manifs de grève à Jérémie, contre Borno. Même, après la grève de Jérémie, Franck, passant devant le Palais national, en voiture, avec son père, avait crié : « A bas Borno, gros cochon ». C’était déjà une préfiguration des manifestations à venir plus tard, à l’âge adulte, et surtout à l’âge de l’exil. Et combien d’autres souvenirs !

Un autre aspect de la participation de Franck à cette rencontre du souvenir a été son évocation de la « générosité de Paul. Il s’agit d’une générosité dans le sens d’aide financière et surtout de dévouement et de désintéressement… la générosité de la bourse et du cœur… il a défendu le colonel Villedrouin et le colonel Haspil traduits en ,justice pour des motifs de revanche et dont aucun militaire n’osait assurer la défense… Sa générosité s’est manifestée dans sa poésie dont nous mentionnons rapidement certains des thèmes principaux : l’amour, la liberté et la révolution.

Son amour pour Marcelle est presque légendaire. Il s’étend à toutes les femmes, particulièrement aux femmes des pays exploités. L’amour entre deux êtres [qui] s’élève à l’invulnérable (Breton). Le thème liberté est difficilement détachable des autres :

Lè ou grangou e pa gen manje
Pa gen libète

« Paul opine que la révolution pour la destruction des structures semi-féodales dominantes est indispensable. Quelle forme adoptera-t-elle ? Pacifique si possible, violente si nécessaire :
Partout où la douleur comme un levain
Fait gonfler notre colère
ah tonnerre de tonnerre
nous porterons la hache et le flambeau »

« Paul, partisan irréductible du socialisme, jusqu’au dernier souffle, tient à la liberté autant qu’ à la révolution. Pour nous tous, Paul Laraque est resté « un guide, une lumière, une flamme. Une flamme que nous tiendrons toujours vivante dans l’interminable lutte pour les droits économiques et politiques de tous. Sa fidélité à toute épreuve à la terre natale se traduit dans son vœu ultime :

Si je meurs en exil
Les courants sous-marins m’emporteront aux rives natales
Où mon fantôme invincible aux balles
Se mêlera aux hommes et aux femmes de mon île »

A ce texte de Franck, il convient d’ajouter ceux, remarqués, de Frantz Antoine Leconte et de Josaphat Large. Ce dernier a lu sa Préface à un recueil d’hommages adressés au poète Paul Laraque à l’université York College le vendredi 30 mars 2007. L’idée de ce recueil avait été émise par Max Kénol « pour immortaliser en quelque sorte la mémoire du poète Paul Laraque ».

Large nous présente un Paul Laraque « Fixé désormais dans une place enviable de l’histoire littéraire de notre pays, [et qui] nous laisse l’image d’un homme dont le profil pénètre dans la nuit des âges, sans tache, sans regret et la tête haute », Josaphat Large a retracé la vie tant intellectuelle que politique de Paul tout en ayant eu soin de noter « la dimension intellectuelle qui a fait jaillir, dans les pensées de Max Kénol, l’idée merveilleuse de la couture de cet ouvrage avec le fil des idées de tant de représentants importants de l’intelligentsia haïtienne » venus « dire un bel et dernier adieu à Paul Laraque, l’homme intègre dont la mémoire restera gravée en lettres poétiques dans nos cœurs ».

Au centre de la présentation de Frantz Leconte : « Paul Laraque : l’instrumentalisation de la littérature », il y a, on peut dire, ce poème de Paul, « Le pays du grand guignol » qui projette « de puissantes et terrifiantes évocations, parle de cauchemars afin que le pays se réveille de la fin pour qu’il puisse renaître. ». Pour Leconte, Paul Laraque est « un contemporain capital… qui sait passer par le prisme de la poésie pour exprimer le prosaïsme aliénant d’un espace condamné à une transhumance désespérée, un contemporain capital qui communique des pulsions patriotiques, des intentions, des vœux qui se muent surtout en une véritable vocation, celle de rebâtir la cité avec plus de courage, de candeur, de générosité et d’humanité ».

Pòl Larak, w ale, kilè w a vini wè n ankò, w ale ? Kilè w a vini wè n ankò ? Nou renmen w anpil, ki lè w a vini wè n ankò ? Nou sonje w anpil… Ainsi, sur l’air folklorique bien connu « Wangòl », l’auteur de cette rubrique et maître de cérémonie, clôturait cette émouvante soirée du souvenir, cette rencontre autour de la mémoire de Paul Laraque parti retrouver sa souveraine et qui nous a laissé pour mission de garder intacte et brillante la flamme du courage et de l’honneur.