Haiti : Quand des choix démocratiques s’apparentent à un suicide collectif

« La démocratie a la prétention d’universalité, mais les peuples ne sont pas partout pareils »
(G.O, ‘ces paradoxes insoupçonnés‘)

Par Gary Olius

Soumis à AlterPresse le 13 aout 2008

Je déteste la dictature, je me méfie de la démocratie et l’haïtien désabusé que je suis - à cause de la décrépitude générale d’AyitiToma - me fait rêver d’un Etat fort pouvant servir de rampe de lancement à tout programme de sauvetage de la nation haïtienne. Ma position peut paraitre drôle en ce monde exagérément manichéen, vu que la raison politique dominante veut que l’on soit dictateur ou démocrate et que l’on prenne parti soit pour la démocratie soit pour la dictature. Renvoyer dos à dos ces deux doctrines et explorer d’autres voies est considéré, sans aucune forme de discussion, comme un acte de folie. Mais, où est la liberté de choisir dans tout cela ?

Quand les éléments de tout un système se liguent pour faire croire que tout ne peut être que blanc ou noir, c’est la liberté qui est remise en question ; car entre ces deux extrêmes il existe une gamme de couleurs qui, non seulement donnent du goût à la vie mais aussi aident à colorer l’existence de l’espèce humain. Et, comme pour subtiliser la liberté des individus, le monde de la politique conçoit la chose autrement. Ainsi, il faut croire que la dictature et ce qu’on appelle aujourd’hui démocratie sont, à divers points de vue, des dénis de la liberté individuelle.

Démocratie, pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple donne aussi au peuple le droit de se suicider souverai-ne-ment dans leurs choix insensés. Et le pire est que même ceux qui sont d’avis contraire sont obligés de subir, malgré eux, les effets pervers de ce suicide collectif. Réciproquement, la dictature comme tyrannie d’un individu supporté par une minorité peut aussi constituer une hypothèque de la liberté des masses ou de la majorité. Ceci dit, réduire l’être humain à une balle de ping-pong condamné à rebondir entre les pontons de la démocratie et de la dictature équivaut à l’introduire dans un cercle vicieux d’où il n’en sortira jamais. Face à ce constat navrant, j’ai envie de reprendre en mes termes l’anathème de Heidegger en disant : « les politologues ne passent pas… et sont en panne d’inspiration »

Plus on observe avec attention le merdier dans lequel Haïti s’est enfoncée, plus on a tendance à attribuer plus de valeur au système électoral américain, qui s’impose comme un cas d’école dans le monde politique. Comparaison n’est pas raison, mais la situation politique d’Haïti montre ce que peut la démocratie en milieu d’analphabétisme massif, tout comme la situation des Etats-Unis apporte la preuve la plus éloquente que la démocratie ne saurait fonctionner correctement sans garde-fous. La formule des grands électeurs est un probant témoignage que les américains sont pleinement conscients des risques inhérents à la démocratie. Ladite formule constitue une véritable digue destinée à contrôler les débordements du système et l’empêcher de déraper ou de porter préjudice à l’existence de l’Etat et à son bon fonctionnement. De fait, la démocratie à l’haïtienne fait aujourd’hui figure d’une rivière en crue et elle charrie du n’importe quoi dans nos institutions. Au nom du peuple ou de la sacro-sainte démocratie, des malades mentaux, des déviants, des narcotrafiquants, des crétins, des ignorants, des criminels, des dictateurs déguisés sont investis du plein pouvoir et imposent leur loi à toute une société et, cela, démocrati-que-ment.

Même dans ma posture critique, je concède volontiers qu’avec la démocratie libérale, on est capable du meilleur comme du pire. Ce système a fait ses preuves en Amérique du Nord et en Europe occidentale en plaçant, pour de bon, des pays comme les Etats-Unis, le Canada, la France et l’Angleterre (pour ne citer que ceux-là) sur les rails de la prospérité économique. Il a aussi montré ses limites dans la Caraïbe, en Amérique centrale, en Afrique etc. en plongeant, peut-être pour de bon, des pays comme Haïti, le Salvador, le Nicaragua, le Honduras dans le cercle infernal « Etat Irresponsable – Analphabétisme Instrumentalisé – Pauvreté ». Dans l’examen de la réussite des uns et l’échec des autres, il y a une vérité qui s’impose : la démocratie libérale demande des pré-requis indispensables dont un pays ne saurait se passer sans s’exposer à des risques socio-économiques d’envergure. Il faut croire que c’est en voulant prendre un raccourci pour passer directement de la dictature à la démocratie libérale qu’AyitiToma s’est cassée le nez. Vouloir intégrer un système aussi sophistiqué sans l’adoption préalable d’une politique éducative viable et un cadre légal adéquat, c’est faire le choix d’une intégration de force ou par la petite porte. Cette prise d’assaut, me semble-t-il, a valu à Haïti ce qu’elle est aujourd’hui : un espace socio-économique indigne d’un pays âgé de 200 ans.

Cette façon d’appréhender la question peut nous aider à comprendre pourquoi les dirigeants des 20 dernières années, soit disant élus démocratiquement, n’arrêtent pas de justifier leur échec en ayant recours à l’existence de la dictature duvaliérienne qui a dominé le pays pendant 29 ans. Les innombrables souffrances du système dictatorial ont rendu très tentantes les jouissances de la démocratie et les leaders de 1986, ne voulant pas en assumer les coûts y afférents, préféraient jouer aux roulibeurs en faisant sauter imprudemment tous les verrous sociaux et économiques placés par le régime déchu, pensant que ces dispositions libertaires accélèreraient l’intégration du pays dans la démocratie libérale. Bien compté, mal calculé ! En fait, ce qui s’est passé est que, sous la pression des douleurs de la dictature et de notre désir irrépressible de nous en débarrasser comme par miracle, nous nous sommes carrément suicidés.

Ce suicide est manifeste dans ce paradoxe que nous vivons au quotidien depuis plusieurs décennies : le peuple est fier de la démocratie et est toujours prêt à s’enorgueillir, tandis qu’il a foncièrement honte de ses dirigeants dont il trouve - encore et encore - des arguments pour en renouveler le mandat. Comme quoi, manichéisme oblige, on est porté à aimer une caricature de démocratie rien que par dégout pour la dictature et, sachant cela, les nouveaux dictateurs se cachent sous un apparat démocratique pour tromper le peuple analphabète et souverain.

J’aurais aimé vivre dans une société où l’on apprécie la démocratie non pour sa dimension électoraliste mais pour ce qu’elle produit comme résultat. Ainsi, les dirigeants démocratiquement élus comprendraient qu’ils sont investis de plus de responsabilités que de privilèges. Pour cela, il faudrait que le souverain peuple accepte d’utiliser son pouvoir de sanction contre ceux qui ne se sont pas montrés à la hauteur de leur mandat. Mais je doute qu’il puisse le faire étant donné son extrême dénuement, car ici le vote dans une élection n’a que le prix d’un petit plat de riz et généralement les politiciens les plus malintentionnés sont soit les plus fortunés soit les bénéficiaires privilégiés de l’élite économique crasseuse qui ne vit que combines et de monopole. Tant que perdure ce cercle vicieux, ce qu’on persiste à appeler démocratie en Haïti finira toujours par être une conspiration contre le pays…