Haïti : Plus dure sera la chute

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 16 mai 2008

Un mois, jour pour jour, après le vote de censure du Sénat contre Jacques Édouard Alexis et son gouvernement, c’est au tour du Premier ministre désigné, Éricq Pierre, d’essuyer un échec devant la Chambre des Députés.

Ces derniers ont, en effet rejeté, le 12 mai, sa nomination par cinquante et une voix contre, trente-cinq pour et neuf abstentions.

C’est le second camouflet infligé en onze ans par la Chambre basse à Éricq Pierre officiellement, en raison, notamment, d’une absence de cohésion « dans les pièces d’identité du récipiendaire, dont le nom (Éricq Pierre ou Pierre Éricq) apparaîtrait dans des arrangements différents selon le document consulté. [1] ».

Si cet échec ne nous étonne pas, il semble avoir choqué plusieurs partis politiques, autant qu’une grande partie du public. La population haïtienne, toutes couches sociales confondues, est durement touchée par la hausse du coût de la vie, du pétrole et des produits de première nécessité. Sur les ondes des différentes stations de la capitale, elle ne peut plus cacher une fatigue frisant l’écœurement, face aux pratiques sans éthique qui caractérisent certains parlementaires, en particulier certains députés.

Faisant fi des menaces qui ont pesé sur certains de leurs confrères pendant les émeutes d’avril et feu de paille des attentes du peuple face à la vie chère, le bloc des parlementaires « anti-Pierre » est allé « jusqu’au bout d’un scénario qu’on redoutait dans l’opinion publique depuis plusieurs jours » [2].

Haïti se retrouve donc face à une énième impasse politique qui risque de plonger le pays dans une nouvelle zone de hautes turbulences aux conséquences graves pour une population déjà à bout de souffle.

Quelles sont les raisons officieuses de ce rejet ? Quels sont les principaux mandataires qui n’ont cure de la faim qui tenaille leurs mandants dans ce jeu macabre ? Quelles en seront les possibles conséquences pour l’avenir du peuple haïtien ? Quels sont les enjeux politiques qui se profilent à l’horizon de part et d’autre ?

Telles sont les questions auxquelles nous tenterons de répondre dans ce texte.

Tractations dans les coulisses du pouvoir

Le 12 mai, à l’issue de plusieurs heures de débats souvent houleux, la Concertation des parlementaires progressistes (Cpp) a confirmé sa force politique au sein de l’assemblée en réunissant les 51 voix ayant permis d’écarter la candidature d’Éricq Pierre.

Cette décision a été qualifiée de « revancharde » par de nombreux partis politiques, et la population a clairement exprimé sa désapprobation face à ce rejet qui oblige le pays à faire face à une nouvelle impasse politique alors que la situation socioéconomique est critique.

Même son de cloche du côté de l’Église et du secteur privé : « C’est un jeu politique » a déclaré l’évêque de Jacmel, Monseigneur Poulard, pour qui cette sanction ne fera qu’aggraver la situation du pays. De son coté, le président de la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti (Ccih), Jean Robert Argant, a affirmé que le rejet du choix d’Éricq Pierre aura des conséquences négatives pour le pays, précisant « que l’absence d’un gouvernement légitime est un obstacle aux efforts des différents secteurs pour relancer l’économie nationale. Il est important que le vide soit comblé dans le meilleur délai [3] ».

Quant à la communauté internationale, alors qu’elle s’attelait à faciliter le déblocage de fonds d’urgence face à la crise alimentaire, elle a désormais les mains liées. L’Ambassadeur du Canada, Claude Boucher, a déclaré, cette semaine sur les ondes de Radio Métropole, que « le vide est préoccupant (…) Un mois sans gouvernement est une hypothèque très lourde pour le pays », a-t-il souligné en ajoutant que « les délais sont scandaleux et on connaît les enjeux », a lancé le diplomate canadien en espérant un sursaut des acteurs politiques pour normaliser la situation. D’autre part, il a précisé que « la crise actuelle suscite des interrogations de la part des autorités canadiennes désireuses d’accompagner le pays sur la voie du progrès économique. Il faut répondre à ces interrogations par des actions, telles le vote de la Loi électorale et la ratification du Premier ministre » [4], a-t-il conclu.

La désapprobation est donc générale, et l’intérêt mesquin et personnel des députés de la Cpp est fustigé de toutes parts. Ils ont voté pour leurs intérêts et à l’encontre de ceux d’une nation en état d’urgence. « En mercenaires », a même lancé un port-au-princien, outré par l’attitude des députés, lors d’un micro-trottoir diffusé cette semaine sur Radio Métropole.

Que s’est-il donc passé dans les coulisses du pouvoir et de la Chambre basse ?

Les dissensions entre les députés pro-Éricq Pierre et anti-Éricq Pierre ont rapidement fait surface, notamment à travers les déclarations du député Dorson Jean Beauvoir. Ce dernier a révélé que « des députés de la Concertation des parlementaires progressistes (Cpp), tombeurs du Premier ministre désigné Pierre Ericq Pierre, ont, à travers des maires, des Casecs et des organisations bidon de leurs circonscriptions, obtenu de la Primature, à l’initiative de Jacques Edouard Alexis, des chèques allant de 400.000 à 600.000 gourdes pour financer des projets fictifs, dont la réhabilitation d’écoles ».

« Ce sont des accusations gratuites. Il faut faire de la politique autrement », a rétorqué le député Gasner Douze de la Cpp. « À la primature, il y a une liste de projets. Cela ne date pas d’aujourd’hui », a-t-il ajouté, en rejetant les accusations de favoritisme et de corruption. « C’est normal. Les fonds ont été débloqués. Il faut maintenant vérifier sur le terrain si les travaux sont réalisés [5] », a-t-il conclu.

Selon certains observateurs, à travers ce jeu macabre et cruel qui démontre le désintérêt total des députés de la Cpp par rapport aux préoccupations d’un peuple affamé, c’est bien la course à la présidence de 2011 qui est déjà lancée, et une course contre la montre a donc poussé les députés à cet acte irresponsable.

En effet, les élections pour le renouvellement de la Chambre basse auront lieu dans un an et les présidentielles dans deux ans, pour aboutir à la mise en place du prochain chef de l’État en 2011.

Or, c’est sous la gestion du prochain Premier ministre que seront organisées ces élections.

Il n’est donc pas étonnant que ces députés- qui avaient déjà été accusés d’avoir été monnayés par Jacques Édouard Alexis pour l’obtention du vote de confiance du 28 février dernier- se soient, une fois de plus, laissés tenter mais, cette fois-ci, en se désolidarisant du président. Ils veulent désormais assurer leurs arrières autant que leur éventuelle réélection.

Les déclarations du député Dorson Jean Beauvoir ne viennent que confirmer les rumeurs de monnayage de certains parlementaires par Jacques Édouard Alexis qui n’a certainement pas avalé le vote de sanction qui lui a été décerné par le Sénat le 12 avril dernier.

Homme orgueilleux et ambitieux, il avait tenu à souligner que sa chute « ne signifiait pas la fin de sa carrière politique » [6], en promettant au peuple de ne jamais l’abandonner en chemin. Les ambitions présidentielles d’Alexis sont connues de tous.

Y a-t-il eu un affrontement à distance entre Préval et Alexis à la Chambre basse ?

Oui, répondent sans hésitation certains observateurs. Pour eux, cet affrontement démontre aussi que Préval a sous-estimé Alexis et que ce dernier a conforté sa base au détriment de celle de Préval, au sein même de Lespwa [7].

Ainsi, trois tendances s’annonceraient-elles pour les prochaines élections :

D’un côté, Jacques Édouard Alexis pourrait se présenter comme candidat avec une base plus solide et former son propre parti. Une source parlementaire nous a d’ailleurs confirmé l’existence de conciliabules au sein de la Cpp pour que cette Concertation se transforme en parti politique. De plus, certains observateurs avaient avancé l’hypothèse que Préval aurait pu avoir laissé les émeutes d’avril s’empirer pour démettre Alexis. Ce dernier aurait donc pris sa revanche à travers le rejet du Premier ministre désigné par le Chef de l’État ;

D’un autre côté, 72 heures après le rejet de son Premier ministre désigné, René Préval n’avait toujours pas fait de déclaration, malgré le grave blocage que pourrait entraîner la décision de la Chambre basse dans une situation de crise déjà alarmante. Or, les noms de trois personnes pouvant remplacer Éricq Pierre sont déjà cités au plus haut niveau. Le Ministre sortant de la Planification et de la Coopération externe, Jean Max Bellerive, Robert Manuel et Joanas Gué, Secrétaire d’État à l’Agriculture, font figure de favoris pour occuper le prochain poste de Premier ministre désigné. Tous les trois sont proches du président et, à travers le choix du prochain chef de gouvernement, Préval révèlera son poulain pour les prochaines élections ;

Enfin, l’ombre d’Aristide persiste sur l’échiquier politique haïtien. Selon certaines sources, Préval ne souhaiterait pas le retour de l’aile dure de Lafanmi [8] au pouvoir. Or, le Père Gérard Jean-Juste est cité ouvertement sur les ondes des stations lavalassiennes de Floride comme le poulain d’Aristide pour 2011.

Le rejet d’Éricq Pierre : quelles conséquences ?

Le rejet d’Éricq Pierre par les députés de la Concertation des parlementaires progressistes (Cpp) prouve que ces derniers ne sont, contrairement à leur appellation, non seulement pas progressistes, mais ils ont confirmé l’échec de la Chambre basse comme institution de la République.

D’autre part, après la déception du vote de confiance accordé le 28 février à Jacques Edouard Alexis, certains émeutiers avaient clairement montré leur hostilité à l’encontre de certains députés. Cependant, ces derniers ont bien vite oublié qu’en démocratie, la politique est l’art de supprimer les mécontentements [9].

L’acte posé le 12 mai par les députés de la Cpp a aussi renforcé le constat de l’échec de la Plateforme Lespwa, n’en déplaise aux présidents des deux Chambres, qui ont qualifié « d’exercice démocratique » le rejet du 12 mai, alors que Lespwa est l’objet de toutes les critiques. Ainsi, si Alexis avait été un fusible en avril dernier, à l’avenir, lors de l’éventuel -et très prévisible- éclatement de nouvelles émeutes, les nouveaux fusibles seront-ils certainement les députés de la Cpp et même, possiblement, René Préval.

Quant aux accusations du député Dorson Jean Beauvoir, elles sont virtuellement soutenues par la circulation, sur l’Internet, des copies de chèques de la BRH [10]signés par Alexis. Voilà donc une occasion en or de vérifier si l’allégeance, fièrement proclamée du Commissaire de Gouvernement Claudy Gassant à Préval, est réelle, autant que ses prétentions de vouloir lutter contre la corruption !

Au moment où l’on évoque la possibilité de représenter Éricq Pierre devant la Chambre basse, il faut espérer que cet homme de savoir-faire et de bonne volonté, ne se laissera pas humilier une troisième fois à la face du monde entier !

Alors que Joseph Jasmin, coordonnateur de Lespwa et ministre chargé des relations avec le Parlement a affirmé que la page Éricq Pierre a été tournée après le vote de la Chambre basse, l’ex-Premier ministre désigné a donné une conférence de presse à l’Hôtel Montana le jeudi 15 mai.

Avec une rare élégance, Éricq Pierre a remercié tout le monde : du Président de la République jusqu’à la Concertation des parlementaires progressistes (Cpp), en passant par les partis politiques, la société civile et la presse objective. Toutefois, il a aussi mis les points sur les « i » en révélant ceci : « dès le début du processus, je me suis heurté aux forces de la corruption. Mon refus de pactiser avec elles me vaut aujourd’hui d’être écarté par la Chambre des Députés. Les mots « patrie » ou « intérêt du pays » n’ont jamais été présents dans les messages des émissaires qui me pressuraient pour négocier en faveur de leurs protégés des postes de Ministres, des enveloppes d’argent ou des projets pouvant faciliter leur réélection. J’ai toujours professé que je n’accepterais pas d’être Premier Ministre à n’importe quel prix. Et je ne pouvais pas non plus prendre des engagements qui hypothèqueraient les ressources du Trésor Public avant même d’entrer à la Primature. J’ai aussi voulu jouer cartes sur table, refusant d’entrer dans le jeu de ceux-là qui pensent pouvoir se cacher indéfiniment derrière un masque anti-néolibéral ».

Éricq Pierre a tenu aussi à avouer qu’il avait sous-estimé le poids des forces de la corruption. D’un calme olympien, il a précisé qu’il ne vivait pas la décision de la Chambre des Députés comme un drame personnel. Il a noté qu’après sa rencontre avec les députés de la Concertation des parlementaires progressistes, qui avaient accepté de le rencontrer sur demande du Premier ministre Jacques Édouard Alexis qui, lui-même, avait acquiescé à la requête du Président de la République, il était convaincu que la Cpp n’allait pas l’appuyer : « à moins que le Président de la République et le Premier ministre Jacques Édouard Alexis arrivent à persuader les membres de la Plateforme Lespwa et les membres de Cpp de m’accorder leur vote. Ceci n’a pas eu lieu et je ne veux pas spéculer sur ce qui s’est passé ».

Éricq Pierre a donc, semble-t-il, tiré sa révérence, et il l’a fait avec courage et une grande classe, malgré la bassesse des différentes autorités en place qui l’ont amené à la boucherie.

En effet, Préval sachant pertinemment qu’Éricq Pierre ne disposait pas de base politique, aurait dû faire campagne pour la candidature de son Premier ministre désigné, autant auprès du public qu’auprès de la Plateforme Lespwa. Mais il n’a rien fait, absolument rien, ce qui prouve encore l’acuité de la pensée de Sénèque qui disait qu’ « aucun vent n’est favorable à celui qui ne sait pas où il va ». D’autre part, les déclarations d’Éricq Pierre viennent confirmer les informations de corruption contre la Cpp, notamment celles qui évoquaient que ces derniers souhaitaient obtenir cinq ministères au sein du prochain gouvernement.

Une chose est certaine : plusieurs masques sont tombés après ce rejet du Premier ministre désigné. De plus, le mécontentement est palpable à tous les niveaux de la société et les signes d’exaspération de la population pourraient facilement s’envenimer.

En effet, on apprenait le 5 mai dernier que « des leaders populaires de la Savane des Cayes, la zone la plus défavorisée de la région du Sud, avaient lancé un ultimatum au Parlement haïtien et au président René Préval pour qu’ils s’assurent de la ratification d’un nouveau Premier Ministre ». Ces « leaders populaires » - qui avaient organisé les émeutes de la faim dans la ville des Cayes au début du mois d’Avril - ont prévenu que des manifestations plus violentes que celles tenues récemment pourraient avoir lieu si, d’ici le 12 mai, « un nouveau Premier Ministre n’était pas ratifié, pour que ce dernier puisse commencer au plus vite à s’attaquer aux problèmes de la faim, du coût élevé de la vie et de la hausse vertigineuse des prix des produits de première nécessité » [11].

Enfin, dans cette nouvelle impasse politique dans laquelle se trouve Haïti, comme stipulé par l’économiste Marc L. Bazin, « nous sommes une fois de plus à la croisée des chemins. La conjoncture est pleine de périls. Entre un président omni présent et un Parlement divisé, de plus en plus décidé à ne pas céder la moindre parcelle de son pouvoir, un nouveau Premier ministre va devoir se frayer sa voie vers l’efficacité. La crise alimentaire va certainement s’aggraver, car les causes qui l’ont engendrée -notre faiblesse de production et la montée des prix internationaux- ne vont pas disparaître du jour au lendemain » [12].

Les conséquences du prolongement du vide gouvernemental actuel risquent donc d’être incalculables, et plus dure sera la chute pour tout le monde.

Charles Péguy disait que « la politique se moque de la mystique, mais c’est encore la mystique qui nourrit la politique même [13] ».

Connaissant le côté mystique qui domine l’imaginaire haïtien, si l’on se réfère à l’image du récent naufrage du bateau dénommé « Dieu soit loué » en provenance de Pestel… alors, nous préférons ne pas nous prononcer sur la vision de la catastrophe nationale qui se profile à l’horizon.

À bon entendeur, salut !

Nancy Roc, Montréal, le 14 mai 2008