En Haïti trop de chemins n’ont pas d’issues !

Débat

Par François-Frantz CADET [1]

Soumis à AlterPresse le 16 décembre 2007

Vouloir apprécier le potentiel réel d’Haïti et sortir de Port-au-Prince pour à la fois explorer un environnement, découvrir un peuple et partager ses difficultés, relève d’un désir citoyen. Comme j’étais là à observer, de manière terriblement cruelle, la nature m’a invité :

- à découvrir l’insoutenable, l’inacceptable. Sur la route de Jacmel, confection d’un four à charbon de bois après une coupe sauvage des arbustes devant assurer le maintien de la Route de l’Amitié.

- à constater la résultante des années d’incurie du phénomène érosif lié au déboisement. Quand la gestion de la survie, conduit à détruire l’environnement, quand le paysan s’en va, la terre suit et comble de ses limons, le littoral.

- à ne pas oublier que notre pays caraïbéen est soumis à de fortes intempéries. Son positionnement géographique dans le couloir des tempêtes et des cyclones tropicaux favorise la destruction de son relief fortement fragilisé par le déboisement.

Ce furent mes constats, alors que j’étais en Mission de Formation et de Soins bucco-dentaires dans le cadre des relations tissées depuis 15 ans entre Dentistes et Assistants de soins d’une petite ONG haïtienne et Dentistes et Professeurs en Odontologie de Toulouse - France.

La délégation française présente durant 15 jours à la Clinique Dentaire de cette organisation, était venue coopérer au projet de l’équipe de soins et surtout répondre à leur demande de formation. Ce besoin exprimé depuis janvier 2007 correspondait moins à une attente de solution, que davantage à une nécessité de mieux assurer la fourniture quotidienne des soins dentaires, à près de 130 personnes/jour.

Ce lourd travail se réalise grâce à l’efficacité de 21 personnes, qui ont appris comment bien soigner dans le respect des patients, pour la satisfaction du plus grand nombre et dans le maintien du niveau de la qualité recherchée. Ce qui a permis, que depuis sa création, cet organisme n’ait jamais dévié de son objectif premier : fournir de soins aux démunis d’Haïti.

On aurait voulu s’y enfermer, mais on a préféré quitter le cadre de la santé bucco-dentaire et tenter de traiter de la satisfaction des besoins les plus élémentaires tels : se nourrir, se déplacer, se loger …qui occupent le quotidien des haïtiens. Un débat s’est instauré au sein des acteurs de la société haïtienne. D’une prise de conscience aiguë, se dégage le constat suivant : « Dans notre pays l’agriculture ne constitue pas une priorité et la protection de l’environnement encore moins » Or détruire nos « mormes » [2] c’est s’interdire l’accès à la couverture de nos besoins alimentaires : première fonction d’un peuple en devenir ».

Actuellement en Haïti des débats, réunissant des journalistes, intellectuels et surtout des jeunes diplômés, font apparaître qu’à travers une émergence d’idées nouvelles, une synthèse très consensuelle s’est faite autour de la nécessité - de revaloriser la paysannerie en lui confiant le soin de produire avec son savoir-faire et de nourrir la population avec ses produits traditionnels, et ainsi éviter que 40% du budget des ménages n’aillent enrichir les fournisseurs de denrées alimentaires en République Dominicaine ou en Floride ; - de confier la mission de réinstallation d’une économie domestique à des techniciens agricoles ou agents ruraux réduisant les espaces qui éloignent le paysan haïtien, autant de l’amont que de l’aval, de son activité (en créant des écoles professionnelles et en mettant en place des formations adaptées) ; - de restaurer les voies de communication pour pouvoir acheminer les produits vers les marchés régionaux et vers le marché national ; - de mettre en chantier ces ouvrages de façon à atteindre, autant le désengorgement de la capitale que la réduction de l’isolement des villes extrêmes. Ce sont donc les habitants de Anse-d’Hainault et ceux de Anse-à-Foleur qui doivent construire les voies de désenclavement et il reviendrait à ceux des getthos Sud et Nord de Port-au-Prince d’entamer la réalisation des voies de dégagement et peut-être de réussir ainsi l’exode vers Miragoâne ou Jérémie et vers St Marc ou Port-de-Paix, si tant est, que sous le vocable du Développement Durable, on ait pensé : exploitation des ressources naturelles existantes, limitation des intrants de confort, production d’outils, de produits artisanaux ou écotourisme, hors de la capitale.

L’analyse aurait été incomplète si nous ne nous posons par le problème du choix des ressources énergétiques, susceptible d’accompagner la lutte nécessaire, attendue concertée et programmée, contre l’érosion des sols en Haïti. Sans surface agraire, pas de production agricole. Sans paysan-producteur, l’espace rural se dégrade et s’appauvrit humainement et économiquement. Sans voie de communication, nos « madam’sara » [3] ne feraient l’effort de fournir, que la capitale, en denrées alimentaires. Sans un pouvoir doté d’un projet précis, refusant de se remettre à l’unique vision des organisions internationales, le développement qui se doit d’être endogène, ne peut s’engager vers l’évolution socio-économique des plus faibles. Sans un choix politique délibéré et prioritaire pour définir les conditions de l’appropriation de l’espace national par les Haïtiens, persisterait « la République de Port-au-Prince » et on ne saurait trouver d’issue à ce marasme économique qui enfante chimères et désillusions.

Au moment où je rentre d’une mission durant laquelle j’ai vu des hommes et des femmes, apprécier ce qu’ils font et se sentir utiles dans leur fonction de soigneurs, d’autres missions vont partir en Haïti. Ces actions sont trop parcellaires, trop isolées et sans effet sur le redressement souhaité d’un pays dépourvu de projets conçus et mis en oeuvre par une équipe décidée à s’attaquer aux maux qui assaillent son peuple. Un concours de circonstances m’amène à croiser le chemin d’une délégation en partance pour Haïti et projetant le reboisement du Nord d’Haïti dont la commune de Limbé. A la question suivante qui lui était adressée : « Est-il possible que l’on puisse imaginer ce noble projet sans avoir réfléchi avec les décideurs politiques d’Haïti, sur l’obligation de trouver, pour les populations concernées, cet imperceptible produit de substitution au charbon de bois ? » la réponse fut positive et insatisfaisante. Et c’est ainsi que naissent, en ce beau pays d’Haïti, des chemins aux issues incertaines !!!