Montréal : Lancement du livre- événement « Haïti, économie politique de la corruption » Tome IV

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 14 novembre 2007

Dans le cadre de ses activités de réflexion et d’actions citoyennes, Tradutex Communications Inc. lance pour la première fois à Montréal, le Tome IV de la série d’ouvrages de Leslie J.R. Péan autour du thème : Haïti, économie politique de la corruption. Ce livre qui vient de paraître aux éditions Maisonneuve & Larose à Paris s’intitule « L’ensauvagement macoute et ses conséquences (1957-1990) ».

Cet ouvrage, qui couvre la période 1957-1990, porte une réflexion critique sur la gestion du pouvoir en Haïti, en examinant les rapports de corruption entre la société haïtienne et la communauté internationale sous le gouvernement des Duvalier père et fils et de leurs successeurs. Il démontre comment l’avalanche de corruption est le prix payé par Haïti pour différer la destruction d’un système pourtant condamné.

Au moment où certains célèbrent cette année le centenaire de la naissance du dictateur François Duvalier alias Papa Doc, Tradutex Communications Inc., dans un souci de mémoire, invite tous les Québécois, d’origine haïtienne ou non, à s’interroger sur les causes qui ont poussé tant d’exilés politiques à se retrouver sur les rives hospitalières du Saint-Laurent. Ainsi, la vente signature de l’ouvrage de Leslie J.R. Péan donnera lieu à une conférence-débat le 17 novembre à 18h, au Complexe Christina, 6566 Jarry Est, coin Langelier. Des panélistes de renom parmi lesquels, Viviane Barbot, députée fédérale à Ottawa, Porte-parole du Bloc Québécois en matière de Francophonie, d’Affaires intergouvernementales canadiennes, Gary Victor, l’écrivain le plus lu d’Haïti, Prix du Livre Insulaire à Ouessant (2003) et prix RFO du Livre (2004), et Patrick Lemoine, auteur de Fort Dimanche- Fort la Mort, ancien prisonnier politique, accompagneront Leslie J.R. Péan dans son analyse autour de l’ensauvagement macoute et ses conséquences. Cet événement hautement attendu par la communauté haïtienne a été organisé par Robert Berrouët-Oriol et Chantale Gaston [1]. Interview exclusive avec l’organisateur et l’auteur :

N.Roc : Cette vente-signature soulève déjà le mécontentement des duvaliéristes à Montréal. Comment faites-vous face à cette réaction ?

R. B. Oriol : Il y a très peu de duvaliéristes notoires et/ou de tontons-macoutes non-criminalisés à Montréal. Ils sont connus du ministère de la Justice du Québec et du ministère de la Justice du Canada qui peuvent, en tout temps, et à la demande de l’État haïtien et/ou du TPI (Tribunal pénal international de l’ONU), les traduire devant les instances juridiques compétentes pour crimes contre l’humanité et/ou complicité dans la commission de crimes de génocide et/ou pour association mafieuse en territoire canadien...Le fisc canadien et québécois peut en tout temps enquêter sur la fortune de ces messieurs et passer au crible leurs déclarations d’impôt couvrant ces 25 dernières années, s’interroger sur la légalité des ’’taudis’’ qu’ils habitent ostensiblement à Ville Mont-Royal et ailleurs, ou encore sur la légalité de leurs ’’entreprises’’ commerciales (maison d’édition, salons de massage, salons de beauté, etc.)...

Il ne faut pas non plus perdre de vue que ces quelques rares tontons-macoutes, ex-super ministres de Jean-Claude Duvalier notamment, qui se prélassent sur la couche douillette de la pacifique démocratie canadienne, sont bien connus des services secrets canadiens : ils sont fichés et répertoriés, comme d’ailleurs ils ont demandé et obtenu que ces mêmes services secrets canadiens fichent et surveillent les ’’kamoken’’ qui luttaient, dans les années 1970-1986, contre la dictature des Duvalier.

Alors, aujourd’hui je ne dirai pas, sur un ton inutilement vengeur, que ’’la peur a changé de camp’’ : j’assume plutôt que moi, citoyen canadien d’origine haïtienne, je vis dans un État de droit dans lequel chacun a des droits, des devoirs et des privilèges. Nous sommes tous égaux devant la loi ; nul n’est au-dessus de la loi (comme c’était le cas sous Duvalier père et fils) et toute personne soupçonnée de malfaisance, de crimes économiques et/ou politiques et/ou de crimes contre l’humanité a le droit de se défendre devant les instances juridiques compétentes jusqu’à ce qu’un tribunal la déclare coupable selon la loi ou la déclare innocente faute de preuves attestées. Cette règle primipare du droit s’applique aussi bien au linguiste Robert Berrouet-Oriol qu’au ’’tyoul’’ (serviteur zélé) de la dictature, ancien super ministre ou préfet départemental...
Je ferai face à tout éventuel ’’mécontentement’’ des duvaliéristes de Montréal, ’’woulibeurs’’ de la démocratie canadienne, ’’armé’’ d’un poème dédié à la mémoire de Jean Dominique, de Clément Magloire St-Aude et de Jacques Stéphen Alexis. J’aurai également, dans mes mains pacifistes, le code civil du Québec et la Charte canadienne des droits de la personne...

N.Roc : Vous souhaitez former un comité contre la corruption suite à cette conférence débat. Quels sont vos objectifs ?

Plusieurs personnalités du Québec (hommes et femmes politiques, écrivains, artistes, professionnels de tous les milieux, d’origine haïtienne ou pas) nous ont demandé de contribuer à la formation d’une instance de suivi de la conférence-débat. Un comité d’action contre la corruption est l’une des options à laquelle j’ai demandé à mon équipe de réfléchir. Pareille option me semble d’autant plus intéressante à étudier qu’elle serait, éventuellement, en phase avec la vision de Monsieur René Préval qui, j’en suis convaincu, désire sincèrement combattre la corruption dans notre pays natal.

N.Roc : Leslie Péan, est-ce que le centenaire de la naissance de Duvalier père a motivé votre vente-signature à Montréal ? Pourquoi ?

Leslie Péan : Ma motivation est plurielle. Il fallait marquer le coup du centenaire de la naissance de Duvalier père mais aussi celui du 50ème anniversaire de la prise du pouvoir par ce régime d’éteignoir. L’idée est d’offrir une mémoire de la déchéance haïtienne au 20ème siècle en n’étant ni dupe ni complice de la course au pouvoir qui a pour nom "politique" en Haïti. Plus fondamentalement, j’ai voulu faire un trou pour appeler à déchirer le linceul de la pensée duvaliériste dont est recouverte toute la société haïtienne. Il ne faut pas oublier que le duvaliérisme a investi la justice, l’université, l’enseignement en général, la religion et bien d’autres secteurs. Combien de familles dans leur intimité sont complices, parfois sans le savoir, de ce pouvoir tyrannique ? Un discours dénonciateur qui n’aborde pas cette complicité, ce partenariat avec les bourreaux, passe à coté et est objectivement solidaire de cette machine destructrice. La vie dans la rue et la pensée des gens restent encore sous l’influence de la religiosité totalitaire archaïque sur laquelle le duvaliérisme a surfé. La protestation sociale qui a utilisé le langage religieux pour faire partir les Duvalier en 1986 a tourné court dans un gauchisme chrétien qui n’a pas fini de descendre aux enfers.

N. Roc : Vous offrez dans ce livre-événement une véritable relecture de l’histoire d’Haïti qui ne donne pas beaucoup d’espoir d’un avenir meilleur car nous semblons répéter les mêmes erreurs de pouvoir absolu et de corruption. Qu’est-ce qui pourrait changer cette descente aux enfers décrite dans votre livre ?

Leslie Péan : D’abord la connaissance. Il faut que chacun prenne ses responsabilités. Les parents, les professeurs, les journalistes, qui enseignent le mensonge aux jeunes et aux moins jeunes participent malgré eux au renforcement et à la reproduction du dispositif de corruption qui bloque tout changement sérieux. Essentiellement, c’est l’ignorance et le refus de savoir qu’il faut traquer pour amorcer un renouveau. Une approche scientifique de la question sociale est nécessaire avec tout ce que cela implique de réflexion et d’écriture. L’avancement technologique exige la précision et la mesure dans les moindres détails.

N. Roc : À la lumière de vos recherches, peut-on croire encore en une lutte efficace contre la corruption aujourd’hui comme la campagne lancée en mai dernier par M. Préval ?

L. Péan : Pour qu’une lutte contre la corruption soit sérieuse et pas seulement une simple mode dictée par les besoins de politique de l’empire, il faut des pré-requis. D’abord, il faut une approche qui ne soit pas superficielle et partisane. Les institutions de lutte contre la corruption doivent être indépendantes du pouvoir. Ensuite, il s’agit de voir que la corruption n’est pas que le résultat de comportements individuels déviants, mais bien celui d’un système politique global. Ensuite, il faut libérer la parole sur les silences entretenus autour des combines de l’Haïti d’hier et d’avant-hier. Ces silences s’expliquent d’ailleurs par les avantages que le pouvoir d’aujourd’hui a tirés sur la corruption d’hier. L’impunité observée aujourd’hui permet de préserver des situations acquises et de ce fait de protéger le système lui-même. Enfin, il importe de comprendre que la corruption n’est pas qu’un détail de l’histoire. Elle est consubstantielle au pouvoir. D’où la nécessité de contre-pouvoirs vigilants. Sans ces choses-là, la lutte contre la corruption est un trompe-l’œil. Une mascarade.

Selon vous, l’apport et le transfert de connaissances de la diaspora pourraient-ils changer les choses pour Haïti ?

L. Péan : La diaspora peut contribuer si elle arrive à démontrer que des Haïtiens peuvent avoir d’autres valeurs qui ne sont pas celles du « bacoulou » et du « ticouloute ». Si la diaspora est capable de produire un discours de vérité, sans ironie et euphémisme, alors les jours du consensus de corruption qui existe en Haïti sont comptés. Alors le devenir haïtien lui sera propre et ne sera plus liée à l’extrême pesanteur de la communauté internationale.