L’Homme haïtien, trimbalé entre l’espoir et la peur, grandeurs et misères

Débat

Par Charles Joseph Charles

Soumis à AlterPresse le 14 novembre 2007

Je veux réagir à l’article de monsieur Loty Malbranche (Haïti – Culture : Pour une nouvelle axiologie haïtienne) par un texte que j’avais pris le soin d’écrire - il y a quelques mois - pour crier mon mal et rendre compte de quelques vérités. À travers ce texte, j’ose, à partir de ma compréhension des réalités haïtiennes, esquisser un schéma axiologique de l’Homme haïtien, dont moi-même. Car lorsque quelqu’un écrit, il se dévoile tel qu’il est, même inconsciemment.

« L’axiologie est l’échelle des valeurs par lesquelles un homme ou une société se détermine et se juge », dit monsieur Loty Malebranche. Certes, je suis d’accord. Cependant, il y a un autre aspect à ne pas négliger, ce que j’appellerais le « vivre pour les autres et avec les autres au sein d’une Haïti naufragée, exposée et explosée » C’est un fait incontournable qui conditionne aussi l’axiologie haïtienne dans une espèce d’humanisme apparent. Car l’axiologie pourrait signifier : Théorie des valeurs morales ou science de ce qui est valable. L’axiologie haïtienne, depuis 1804, est fondée, selon moi, sur le schema dialectique suivant : Espoir et peur, grandeurs et misères dans un espace de cohabitation inégale des forts et des faibles d’un seul et même pays.

L’être humain est « être » de raison et de cœur, de pensées et d’instincts. De ce fait, il est capable du « meilleur » comme du « pire », de choses merveilleuses aussi bien que de misérables activités. Aujourd’hui, on l’applaudit, demain on le boude. S’il n’est pas capable de prévoir les conséquences de ses actes ou de ses « dire », il demeurera longtemps misérable et angoissé. En fait, le cœur du misérable bat en chaque Homme ; et ce cœur est riche. Le crépitement du cœur de l’Homme produit un réveil. Un réveil d’aventure dans un monde naufragé, exposé et explosé. Cette aventure ressemble à un vieux rêve. Le fait d’y croire m’accable déjà ! Dans ce vaste monde, je ne connais rien. Je le dis sans faire de phrase. Ma révolte est flagrante. Car je veux savoir, je veux connaître. J’ai faim et j’ai soif. Je veux vivre comme l’Homme qui veut conserver le sentiment de son utilité. Il exploite ses talents naturels. Il ouvre ses facultés aux valeurs véritables. Il déploie tous ses efforts afin de pouvoir reprendre goût à la vie, quelles que soient les circonstances.

Je suis à la fois homme et enfant. Homme intelligent et enfant dépendant. Je suis né dans une société bâtie en trompe-l’œil. Une société qui n’offre à l’Homme aucune possibilité d’exercer ses droits élémentaires et fondamentaux. Je crois qu’il faut à l’homme plus que le pain et le gîte. Il lui faut une vie digne de l’humain. Dans le monde d’aujourd’hui, l’Homme vit entre l’espoir et la peur. Il entretient l’idée qu’il fera beau demain. Cependant avant même d’y penser, une peur morbide s’en empare. L’Homme espère. L’Homme a peur. Il a peur des profondeurs. Il a peur de ce que sera demain. Il a peur de perdre sa place. Il a peur de perdre son nom. Il a peur de perdre son pain. Il a peur pour l’avenir de son enfant. Il a peur de la guerre. Il arrive même d’avoir peur de la religion voire la politique. Pourtant, il espère contre toute espérance.

L’Homme est un être merveilleux. Il se trouve très souvent entre l’émerveillement et l’abattement. Il s’émerveille pour un rien. Il regarde une chenille ramper, il est effrayé. Plus tard, il est tombé en admiration devant l’envol d’un papillon. Pasteur disait : « Lorsque je vois un enfant, je suis toujours saisi de respect à la pensée de ce qu’il sera un jour. » Je suis Homme et enfant. Tout Homme est en devenir. Il sera quelqu’un demain même sans aucun rêve, sans aucun objectif spécifique. Une chose est certaine, l’homme a tendance à préférer le clair-obscur de la pénombre à la lumière brillante de la vérité sur soi-même. Cette pénombre que j’invoque ici résume l’espoir et la peur dont il est question au cœur du monde.

Entre la pénombre et la lumière

Le cœur de l’homme est toujours aux prises avec la pénombre et la lumière. Cet homme même qui demeure le grand inconnu. On ne sait vraiment ce que vaut un homme, affirme le père Sertillanges, que si on l’a vu réagir au malheur. Cela pourrait vouloir dire que les hommes se reconnaissent au moment des grands chocs. Il poursuit « Frappez un bronze avec un gant, il ne rend aucun son ; mais frappez-le d’un marteau, il retentit. » Le pauvre dont le cœur bat quelque part se reconnaît dans son frère voué au malheur. Il fait l’expérience de la souffrance, du mépris et du malheur ; il devient l’artiste qui s’émerveille devant l’œuvre d’art qu’il a créée à partir de ses douleurs. Il est l’auteur qui ne sait ni lire ni écrire, mais qui invente toute une littérature. Le pauvre accomplit un devoir dans la douleur, entre l’espoir et la peur. Il a compris avec Goethe que la vie n’est pas plaisir mais devoir.

Chaque Homme devrait avoir pour devoir de changer la vie. C’est-à-dire l’améliorer. Changer la vie suppose changer le monde. Changer le monde doit nécessairement passer par le changement opéré en l’Homme. Connaît-on assez l’Homme pour le changer ? Comment changer le monde sans changer l’Homme ? Autant de questions que je me pose en ce moment même où l’Homme réalise de grands projets et commet d’horribles bêtises à la fois. L’Homme a-t-il vraiment changé ? Si oui, il n’a pas beaucoup changé : il entretient ses préjugés, il garde ses passions et ses espérances. Il était jadis comme il est aujourd’hui. Je reconnais le même homme nu, dit Alain, le philosophe ; je le vois courir à ses plaisirs, courir à ses vengeances, et s’enflammer, et s’emparer, et se fatiguer, et enfin dormir, comme il fait maintenant…Enfants, adultes et vieillards menaient leur jeu selon les ressources de l’âge, s’irritaient aux mêmes injures, et se persuadaient aux mêmes raisons…Je ne vois rien de changé que les machines, qui ne changent rien [1].

Sa technologie limitée et provisoire

Un fait est certain : l’Homme a développé de manière considérable son intelligence et jouit ainsi d’un certain pouvoir sur le monde dans lequel il évolue. Le monde, écrit le Carthaginois Tertullien, est chaque jour mieux connu, mieux cultivé, plus riche. Les routes s’ouvrent au commerce. Les déserts sont transformés en domaines féconds. On laboure là où s’étendaient des forêts. On sème là où l’on ne voyait que des roches arides. Partout des maisons, des peuples, des cités. Partout la vie [2]. J’ai bien dit : un certain pouvoir ! Un pouvoir technique provisoire puisque toujours en perfectionnement. Un pouvoir de destruction de ses semblables, puisque l’Homme invente la bombe et la poudre à canon. Un pouvoir d’appauvrissement, puisque l’Homme est avide de richesses matérielles. Un pouvoir belliqueux, puisque l’Homme fait la guerre au nom de la paix.

L’Homme est expert dans la guerre, sous toutes ses formes. À l’heure qu’il est, l’Homme frappe l’Homme. Les hommes s’entredéchirent et s’entretuent. Pourtant, ils ne cessent de discourir sur la civilisation, la mondialisation, la paix dans le monde, le renforcement des solidarités de fait, le respect des identités culturelles, la protection de l’environnement, la défense des droits de l’homme et des minorités. Ils disent et ne font pas. Du moins, c’est leur profit qu’ils cherchent. Ils n’ont aucun projet de société équitable. Les hommes en perdront liberté et dignité. La seule chance de l’homme est qu’il pense, donc il réfléchit. « La réflexion, nous dit André TUNC, c’est l’aptitude pour la pensée à se penser elle-même, à observer et, par conséquent, l’aptitude pour l’homme à manier ses idées, à les combiner et à les organiser comme il organiserait des choses, donc à raisonner, à bâtir, à dépasser les données premières [3]. »

Si l’Homme n’est même pas capable d’assouvir sa faim ni étancher sa soif, ni satisfaire ses instincts pleinement, il demeure que ses prétendus pouvoirs le rendent encore plus affamé et assoiffé dans un monde qui lui échappe. Alors, il expérimente les limites de ses capacités. Il doit se contenter de ce qu’il est en se soumettant à la faveur de la Toute Puissance. « À l’homme agrandi par la technique, il faut un supplément d’âme », écrivait Bergson. À nous d’agir aujourd’hui, afin de combattre ensemble nos ennemis communs : la maladie, la faim, la misère, la division, les conflits, la guerre, l’égoïsme, l’ignorance, le mépris, l’exclusion, etc.

La nouvelle axiologie a pour but premier d’instaurer une culture d’élite non élitiste, parce qu’intégrant tous, où enfin l’individu haïtien aura un sentiment de propriété-appartenance par rapport à son pays, où il ne sera plus ni un étranger, ni qu’un individu, mais un vrai citoyen assumant en toute liberté ses droits et ses devoirs au sein de la nation que l’axiologie nouvelle aura ainsi contribué à créer dans son effectivité. Alors, la nation ainsi sortie des limbes de l’univers fantomatique traditionnel, où l’assigne l’État moloch uniquement répressif et phagocytant, sera nouvelle et marchera vers le progrès humain et social global, intégré et généralisé. [4]

Le dicton dit qu’« il faut réfléchir avant d’agir. » Comment agir quand on a peur ? Comment réfléchir si on est privé de sa capacité d’agir ? Priver quelqu’un de sa liberté, de ses droits, c’est lui crever les yeux, lui couper les mains et les pieds, lui brûler le cerveau, en un mot, c’est lui enlever ses facultés vitales. Il est vrai que l’Homme vit dans la peur, mais l’espoir qui le fait vivre et le tient debout dans l’existence l’emmènera un jour – j’y crois fermement – à vraiment prendre conscience de sa destinée aux dimensions du globe de manière responsable et autonome.