Les réfugiés environnementaux : une menace réelle en Haïti

Par Nancy Roc [1]

Soumis à AlterPresse le 13 novembre 2007

« Vous arrivez devant la nature avec des théories, la nature flanque tout par terre. »
Pierre Auguste Renoir.

Agressée, conquise, maîtrisée, violée depuis le XIXe siècle par les méthodes expérimentales et les technologies, la nature prend aujourd’hui sa revanche. La modernité, selon Serge Moscovoci [2] , a abouti à un non sens et à deux figures de la mort au XXème siècle : les camps de concentration et la bombe atomique. En 1993 Moscovici pousse un cri de revanche : « Il apparaît que notre question sociale en cette fin de siècle et au siècle suivant sera la question naturelle. » Au XXIème siècle, le monde entier est désormais menacé par les conséquences du capitalisme sauvage exercé dans le passé et le réchauffement de la planète constitue désormais l’une des plus grandes menaces à laquelle doit et devra faire face l’humanité.

L’un des résultats de ce réchauffement climatique est l’apparition et l’augmentation rapide d’une nouvelle catégorie d’exilés : les réfugiés environnementaux. Le Programme Environnemental des Nations Unies (PNUE) définit les réfugiés environnementaux comme des personnes forcées de quitter leurs habitations traditionnelles d’une façon temporaire ou permanente, à cause (naturelle ou humaine) d’une dégradation nette de leur environnement qui bouleverse gravement leur cadre de vie et/ou qui déséquilibre sérieusement leur qualité de vie. Chaque changement physique, chimique et/ou biologique dans l’écosystème qui le rend temporairement ou en permanence inapte pour une habitation humaine est considéré comme une dégradation de l’environnement [3].

Plus de 20 millions de personnes ont déjà été déplacées par des problèmes liés à des formes diverses de dégradation de l’environnement, de l’érosion des terres arables à la pollution des nappes phréatiques. 50 millions de personnes pourraient devenir des réfugiés environnementaux au cours des trois prochaines années. C’est le constat établi par une étude de l’Institut pour la sécurité environnementale et humaine (ISEH) de l’université des Nations unies (UNU, Bonn) rendue publique le 11 octobre 2005.

Mais le scénario qui se profile à l’horizon prendra des proportions apocalyptiques si une réduction drastique des gaz à effet de serre n’est pas enclenchée. Les prévisions sont pour le moins effrayantes : certains experts estiment que dans les prochaines 50 années, le nombre de réfugiés environnementaux pourrait atteindre les 200 millions. L’Afrique et l’Asie seront les plus gravement touchées avec 80% des populations inondées. Les états insulaires des Caraïbes, du Pacifique et de l’océan Indien, dont Tuvalu, sont encore plus menacés car la plupart sont en moyenne à un mètre seulement au-dessus de la mer.

L’éco-catastrophisme haïtien

En 1985, le Commandant Jean-Yves Cousteau réalise un documentaire sur Haïti intitulé « Les eaux de la tristesse » où il tire la sonnette d’alarme sur les conséquences de la surpopulation et du déboisement dans notre pays. Les autorités haïtiennes restent sourdes à son message.

Vingt ans plus tard, en 2004, la catastrophe des Gonaïves vient concrétiser ses appréhensions et le bilan du passage de la tempête Jeanne équivaut à celui des attaques du 11 septembre 2001 à New York : près de 3.000 morts. En 2005, le pays a été à nouveau frappé par des intempéries. On peut citer, entre autres, les tempêtes tropicales Dennis, Wilma, Alpha.

Cette année, les pluies diluviennes d’octobre ont affecté la vie de 700.000 enfants et de 1.4 million d’Haïtiens selon Véronique Tavau, porte parole de l’UNICEF à Genève [4]. 45 morts ont été enregistrés et 7000 familles sinistrées. Quelque jours après, Noël frappait l’île de Kiskeya : le dernier bilan provisoire publié par le bureau de Protection civile en Haïti, ce lundi 5 novembre, fait état de 62 morts, 16 blessés, 105 disparus, 10 226 familles sont sinistrées, 18712 personnes ont été placées dans des centres d’hébergement, 1853 maisonnettes ont été détruites et 8735 endommagées [5].

Ce bilan est considérable car il ne s’explique pas par le passage d’un cyclone, mais juste une onde tropicale sur la région d’abord et une tempête tropicale ensuite. Cette population affectée par ces inondations entre-t-elle dans la catégorie des réfugiés environnementaux ? Oui, nous répond sans hésiter M. Jean Pierre Moïse, un des rares experts haïtiens en changements climatiques et consultant à la Direction de la Protection Civile (DPC) du Ministère de l’Intérieur. « Les victimes de ces catastrophes sont des réfugiés environnementaux compte tenu que ces personnes doivent quitter le lieu où ils habitent à cause des impacts catastrophiques causés par la dégradation de notre environnement qui constitue une véritable menace », nous a-t-il déclaré dans une interview cette semaine.

Le constat est désormais flagrant : les réfugiés environnementaux sont parmi nous et risquent d’augmenter avec le temps. Face à cette perspective et sachant qu’au niveau international les réfugiés environnementaux ne bénéficient encore d’aucun statut juridique, M. Moïse recommande qu’Haïti « appuye cette plaidoirie pour que les réfugiés environnementaux soient reconnus dans les conventions internationales relatives aux catastrophes naturelles et les conventions sur l’environnement. Cela facilitera une meilleure prise en charge de ces personnes car malgré toute la bonne volont1é qu’on pourrait faire preuve, force est de reconnaître que les actions à entreprendre pour réhabiliter l’environnement et réduire les catastrophes naturelles en Haïti prendra encore un certain temps », a-t-il conclu.

Et de fait, si le Premier Ministre lui-même a déclaré que « la protection de l’environnement, l’aménagement de nos bassins versants est une priorité pour le gouvernement afin de réduire les impacts négatifs des catastrophes naturelles sur la population dont les conditions d’existence sont déjà assez précaires », rien n’a été fait pour concrétiser ladite priorité. L’alerte rouge en matière d’environnement est largement dépassée et sans une prise de conscience nationale et politique immédiate, suivie d’actions urgentes et concrètes, le non-respect de la Nature (en Haïti) sera désormais sanctionné par la peine de mort, comme l’aurait dit Paul Ehrlich [6]