Haïti- Littérature : Paroles d’un poète engagé

Par Alain St-Victor

Soumis à AlterPresse le 12 septembre 2007

En compagnie de Jean-Pierre St.-Victor et d’Éric Dutès, j’ai rencontré Paul Laraque durant l’été 2004 avec l’intention de réaliser un entretien enregistré portant sur sa vie et ses œuvres. Depuis la mort de sa femme et compagne de longue date Marcelle Pierre-Louis, Paul vivait seul dans son petit appartement à Queens (New York), où il nous accueillit avec une telle chaleur et une telle convivialité que nous eûmes tout de suite l’impression d’être en présence d’un ami de toujours. Dans son salon, des livres débordaient de sa bibliothèque et s’empilaient çà et là sur le plancher. Des photos-souvenirs ornaient le mur, certaines prises à l’occasion d’une visite à Cuba, d’autres en compagnie de personnages célèbres tels que Angéla Davis et André Breton. Il nous fit asseoir autour d’un guéridon sur lequel il déposa quelques feuilles couvertes de notes ; nous nous sommes mis d’accord pour réaliser l’entretien en deux parties : d’abord en commençant par la période allant de 1930 à 1960 et, ensuite, nous couvrirons la période de l’exil, période marquante pour le poète. L’entretien que voici couvre la première période, malheureusement nous nous sommes arrêtés là, puisque, pour différentes raisons, principalement le manque de temps, nous n’avons pas pu aborder la deuxième période.

Paul Laraque est mort le 8 mars 2007. Il fut pendant toute sa vie un intellectuel engagé à la manière de Jacques Roumain et de Jacques Stéphen Alexis. L’engagement intellectuel a été pour lui une manière d’être ; il ne cessa jamais, à la moindre occasion, de dénoncer l’oppression multiforme que subit le peuple haïtien. Mais en tout temps son militantisme fut guidé, comme le dit Bourdieu parlant de l’intellectuel engagé, par « des valeurs de vérité et de désintéressement [1] ».

Je tiens à remercier mon frère Jean-Pierre St.-Victor et mon ami Éric Dutès sans l’aide de qui cet entretien n’aurait pas eu lieu.

« …après la danse
les tambours sont lourds
la femme a cassé les eaux
mais ne peut accoucher
il faut le couteau
pour que naisse la liberté
organisation et résistance
sont les seules clés de la délivrance
la révolution n’aura pas avorté… »

Paul Laraque, La saison des comptes, juin 2005

A.S.V. Paul Laraque, pouvez-vous nous parler de votre vie, particulièrement sur les plans familial et social ? Vous êtes né dans un contexte particulier, celui de l’occupation américaine ?

P.L. Je suis né en 1920 à Jérémie. Je suis l’ainé de cinq enfants, parmi eux Guy Laraque assassiné sous le régime Cédras-François. Je suis donc né en pleine occupation américaine, et cette occupation m’a marqué profondément. À Jérémie, l’occupation fut dénoncée et combattue par le mouvement national de 1929-1930, représenté par le poète engagé Jean Brierre. Ce mouvement organisait des grèves, et mon père participait à ces grèves. Il a même été l’instigateur d’une d’entre elles à l’école primaire que mon frère Frank et moi fréquentions.

J’adore Jérémie, je l’aime comme une femme ! Mais à l’époque où je suis né, c’était une ville bourrée de préjugés. Préjugés de couleur, préjugés de classe. Mais cela dit en passant, ça ne justifie pas le massacre qui eut lieu [sous le régime de Duvalier] contre les bourgeois mulâtres, mais ça l’explique. ... J’ai vécu à Jérémie jusqu’en 1936, cette année-là, je suis allé à Port-au-Prince pour terminer mes études au lycée Pétion.

A.S.V. À Port-au-Prince, qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la littérature ?

P.L. Avant mon arrivée à Port-au-Prince, j’avais beaucoup lu les auteurs de la mouvance « Harlem Renaissance », particulièrement Langston Hughes, Claude Mckay et Alain Locke. Mais c’est à Port-au-Prince que j’ai pris connaissance du mouvement indigéniste. René Bélance, un autre poète venu du Sud, et moi, nous lisions et étudiions beaucoup les auteurs indigénistes.

Le journal « La Relève » dirigé par Emile Roumer a joué un rôle important dans le développement de ce mouvement. Emile Roumer, auteur des « Poèmes d’Haïti et de France », publié à Paris en 1925, s’intéressait aux langues française et créole et à la littérature produite dans ces deux langues. Il a écrit des sonnets en créole qui à l’époque paraissait plus proche de la prosodie française que celle du créole. Cependant dans ses poèmes, même ceux écrits en français, on retrouve la verve et la veine haïtiennes.

J’ai été influencé par des poètes de La Génération de La Ronde, particulièrement Etzer Vilaire et Edmond Laforest. Mais j’ai surtout été influencé par les poètes et écrivains de la génération de « La revue Indigène » : Philippe Thoby-Marcelin, Jacques Roumain, Carl Brouard, Antonio Vieux et Georges Sylvain. Ils ont beaucoup contribué à l’épanouissement du mouvement indigéniste.

En fait, l’indigénisme eut deux sources : « La Revue indigène » publiée entre 1927 et 1928 et le livre « Ainsi parla l’oncle » de Jean Price-Mars publié en 1928.

La « Revue indigène » était formée de jeunes écrivains ; le plus jeune fut Jacques Roumain. La plupart avaient étudié en France. Ils ont eu une formation littéraire très française, et pour avoir vécu dans ce pays, ils savaient qu’ils n’étaient pas Français, contrairement à certains membres de la bourgeoisie haïtienne qui se prenaient pour des Français colorés. Ils savaient par expérience que cela était faux, et qu’ils étaient des Nègres, des Noirs semblables à tous les Noirs. Ils sont revenus avec l’idée de fonder une littérature authentiquement haïtienne. Pour cela, ils ont dû renoncer aux préjugés de leur classe pour défendre les valeurs du peuple, qui forment les valeurs fondamentales de la nation.

A.S.V. Vous pensiez que le mouvement indigéniste s’inscrivait dans le mouvement nationaliste ?

P.L. C’est Jacques Roumain et d’autres camarades du Parti Communiste qui m’ont fait comprendre que la résistance haïtienne [face à l’occupation américaine] avait commencé avec le mouvement des Cacos dirigé par Charlemagne Péralte, assassiné en 1918. Jacques Roumain a reconnu que ce mouvement, qui était un mouvement nationaliste, s’est poursuivi avec « La Revue indigène ». C’était passé du plan de la lutte armée à celui de la résistance intellectuelle.

De 1928 à 1929, un mouvement nationaliste a émergé et a porté Vincent au pouvoir. Mais, comme le remarquait Jacques Roumain dans le « Cahier schématique », arrivé au pouvoir, le nationalisme se décomposait parce qu’il y avait des contradictions en son sein, particulièrement la plus fondamentale était celle entre la base qui était populaire et la direction du mouvement, qui était représentée par des éléments petits-bourgeois et bourgeois. Face à cette contradiction, le nationalisme ne pouvait survivre et se décomposait rapidement. On s’est donc rendu compte que les solutions aux problèmes du pays passaient par le socialisme.

A.S.V. À cette époque, est-ce que vous aviez déjà commencé à publier ?

P.L. Quand j’ai commencé à publier, j’étais dans l’armée. En tant qu’officier, je ne pouvais pas publier sans l’autorisation du Quartier Général. Je ne voulais pas obtenir cette autorisation parce que je pensais qu’elle allait être donnée par des gens qui ne s’y connaissaient pas. Ils n’avaient aucun droit de me dire ce qu’il fallait écrire ou publier parce qu’ils ne s’y connaissaient pas, et que moi, j’en savais d’avantage. Mais je ne pouvais pas non plus publier sans leur autorisation. La solution était soit de démissionner, soit d’utiliser un pseudonyme. L’armée était pour moi un moyen de gagner ma vie ; alors j’ai choisi d’utiliser le pseudonyme : Jacques Lenoir.

A.S.V. Pourquoi Jacques Lenoir ? Était-ce une façon d’affirmer votre indigénisme ?

P.L. Vous savez Stendhal, qui m’a beaucoup influencé, a écrit « Le Rouge et Le Noir. » J’ai hésité entre le Rouge et le Noir. Le rouge, bien sûr, pouvait représenter la couleur de mon idéologie. Mais ça pouvait indiquer aussi la couleur de ma peau. Je ne voulais pas en arriver là. Puisque la couleur noire, c’est la couleur de ma race, la couleur du peuple haïtien, et nous sommes la première république noire du monde, le seul État jamais créé par des esclaves, alors je me suis dit à choisir entre le rouge et le noir, je préfère le noir.

Il est vrai que ce pseudonyme Jacques Lenoir reflétait l’idéologie indigéniste, mais je croyais comme Jacques Roumain à la solidarité de tous les travailleurs dans le monde. Mais comme la couleur noire était celle de mon peuple, et que je voulais être un poète engagé, engagé dans la lutte quotidienne en défendant les intérêts fondamentaux du peuple haïtien, alors c’est pourquoi j’ai choisi le pseudonyme Jacques Lenoir.

Vous savez, en ce qui a trait à la question de couleur, on a fait des reproches à Jacques Roumain. D’un côté, certains Noirs disaient qu’il était un mulâtre déguisé, qu’il voulait porter un masque noir, mais que fondamentalement il était un Mulâtre. D’un autre côté, les Mulâtres l’accusaient d’avoir pris position contre sa couleur, et même les marxistes lui reprochaient d’avoir été trop loin dans ses positions. Moi, j’ai suivi la voie tracée par Roumain parce que, pour lui comme pour moi, le véritable marxisme est une vision du monde qui tient comme secondaire la question de la couleur et celle de la race. Jean-Jacques Acaau, paysan haïtien, sans connaitre le marxisme a posé les problèmes fondamentaux du peuple haïtien comme s’il connaissait le marxisme.

Acaau dit en 1843 : la terre doit appartenir aux paysans qui la cultivent, que nous devrons produire et cultiver pour nous d’abord avant de penser à l’exportation. On connait son dicton célèbre : « Milàt pòv se nèg, nèg rich se milàt [2] », ce qui veut dire que pour lui, la question de la classe sociale prédominait celle de la couleur de la peau. Tout ceci montre, qu’il avait compris sans l’avoir lu le « Manifeste communiste » de Marx et d’Engel, publié en 1848.

A.S.V. Étiez-vous influencé par le marxisme lors de votre inscription dans l’armée ?

P.L. Je ne suis pas sûr. J’avais une idée bien définie de la littérature. Et particulièrement, de la littérature haïtienne engagée, qui prenait parti pour la cause du peuple. J’étais ce qu’on pouvait appeler un adolescent progressiste, mais je n’étais pas encore marxiste.

A.S.V. Étiez-vous conscient à cette époque que l’armée constituait un instrument de répression ?

P.L. Non. Pas à cette époque. Je l’apprendrai plus tard. À cette époque, ce qui était important pour moi, c’était de trouver un emploi, et l’armée m’offrait cette opportunité. Mais il faut rappeler que les Américains ont créé la Gendarmerie d’Haïti pour combattre les Cacos et que cette Gendarmerie s’est transformée après l’occupation en une armée ayant à sa tête un gouvernement pro-impérialiste. L’objectif de cette armée était d’assurer la domination de l’élite et à travers celle-ci la domination étrangère sur le peuple haïtien.

A.S.V. Parlons maintenant de la visite d’André Breton en Haïti. Quelle est l’importance de cette visite ? Certains journalistes de l’époque en ont parlé comme d’un événement historique, qui a contribué à précipiter la révolte de 1946.

P.L. D’abord, à propos de ce qu’on disait en France à cette époque, à savoir que Breton était l’élément déterminant de cette révolte, je dois dire que cette assertion est fausse. Sa visite a contribué à précipiter les choses, mais le mouvement existait déjà. Quand il est arrivé en Haïti, au début de décembre 1945, il y avait déjà le journal « La Ruche » ayant à sa tête René Dépestre et Jacques-Stéphen Alexis.

Bien sûr, Breton a contribué aussi à la chute de Lescot : il a rencontré les jeunes de « La Ruche » et il a fait un discours au Rex Café dans lequel il critiquait la dictature de Lescot. Puis, avec les manifestations étudiantes qui se produisirent, il y eut un concours de circonstances.

Il faut dire aussi qu’Aimé Césaire était venu en Haïti en 1944 ou 1945. Césaire était invité par l’attaché culturel de la Légation de France. C’est Césaire qui ouvrit une fenêtre sur le surréalisme. Mais c’est Breton lors de sa visite qui a fait le lien entre le surréalisme et le marxisme. Vous savez, le surréalisme français, c’est surtout Breton, mais c’est aussi Paul Éluard et Louis Aragon, tous les deux, à cette époque, étaient membres du Parti Communiste français.

Le « Premier manifeste du surréalisme » a été publié en 1924, le deuxième en 1930 et le « Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non », en 1942. Avant de venir en Haïti, Breton est passé par la Martinique où il a découvert Césaire ; il écrivit « Un grand poète noir » qui devait servir de préface à la réédition de « Cahier d’un retour au pays natal. »

À son arrivée en Haïti, Breton fut accueilli par une délégation conduite par René Bélance (et dont je faisais partie) Il fut impressionné par Magloire St Aude qui lui récita textuellement la définition que Breton avait donnée au surréalisme en 1924. Il voulut savoir qui était Magloire St.-Aude, et quand il a lu ses poèmes, il déclara que St.-Aude était l’un des plus grands poètes au monde.

A.S.V. Magloire St.-Aude, a-t-il toujours été un surréaliste ?

P.L. En réalité, nous n’avons jamais eu de poètes et de mouvement surréalistes en Haïti. Nous avons eu des poètes modernes à tendance surréaliste. J’en ai parlé dans mon livre : « Œuvres incomplètes » ; je pense qu’on peut parler de la tentation surréaliste et ensuite l’option marxiste, puisque la plupart d’entre nous étaient devenus marxistes.

Il faut dire, à cette époque, que le surréalisme faisait figure de mouvement révolutionnaire. D’autant plus que Breton dans son discours au Rex Café, non seulement avait reconnu Magloire St.-Aude comme l’un des plus grands poètes au monde, mais également avait retrouvé dans l’expérience du peuple haïtien les données fondamentales du marxisme, à savoir qu’un peuple pour se renouveler et se perpétuer doit à tout moment se replonger dans ses racines historiques et esthétiques. Breton à reconnu que le peuple haïtien voulait la liberté et qu’il était prêt à lutter pour avoir la liberté.

Alors quand il a prononcé ce discours, devant la jeunesse haïtienne qui l’avait déjà rencontré, c’était l’euphorie. Lescot était présent au Rex Théâtre, en compagnie de ses ministres, et à la fin, Breton s’est retiré sans le saluer.

Le lendemain, quand je suis rentré au Casernes Dessalines, mon chef hiérarchique, Paul E. Magloire m’interpella et m’a appelé : le surréaliste. Mais Prosper, le chef de la police fit comprendre à Magloire qu’il ne fallait pas m’appeler surréaliste parce que surréalisme veut dire communisme.

Peu de temps après, je fus muté en province. L’armée est intervenue en 1946 pour couper les herbes sous les pieds de la jeunesse, et une junte militaire prit le pouvoir avec Lavaud comme président et Magloire comme ministre de l’intérieur. Pour la première fois dans notre histoire, il y avait une autre sorte de doublure : les doublures qui se faisaient dans l’histoire de notre pays, c’étaient des doublures de présidents noirs par l’élite mulâtre, qui économiquement et politiquement dirigeait le pays. Magloire a renversé la situation : il est venu avec une junte dirigée par un mulâtre (Lavaud), alors que lui et Prosper, deux commandants noirs, détenaient le pouvoir.

Vous connaissez la suite, Estimé a été élu à la majorité à la Chambre des députés et au Sénat, non pas par le peuple. À l’époque, il y avait plusieurs mouvements politiques. Les Authentiques, par exemple, un regroupement qui préconisait que le pouvoir devrait appartenir aux Noirs parce que depuis l’occupation américaine il n’y avait que des présidents mulâtres. Ce mouvement reprenait l’idéologie des Nationaux, qui s’était perpétuée avec les Griots, la Revue Indigène, idéologie que Roumain a finalement combattue en 1934. Les Authentiques utilisaient la question de couleur pour créer une bourgeoise noire capable de partager le gâteau avec la bourgeoisie mulâtre, au dépens des masses. Ils escamotaient la vraie question qui était celle des classes sociales. C’est dans ce contexte que Roger Dorsinville déclara : « Je préfère recevoir une gifle d’un noir que d’un mulâtre. »

A.S.V. Y a-t-il eu d’autres courants politiques ?

P.L. Il y avait bien sûr le Parti communiste fondé par Jacques Roumain en 1934. De son vivant, Roumain en était secrétaire général et l’auteur de l’ « Analyse schématique 1932-1934 ». Il y avait aussi Étienne Charlier et Christian Beaulieu, tous les deux co-fondateurs du Parti. Charlier était économiste et historien, Beaulieu, lui, était éducateur, un éducateur qui à cette époque réclamait l’utilisation du créole dans l’éducation populaire.

Mais c’est en 1946 que les vrais partis politiques ont été formés.

A.S.V. On sait qu’en 1946, Magloire était l’homme fort de l’armée. Il a quand même décidé de mettre Estimé au pouvoir. Quelle est la logique derrière cette décision ?

P.L. Comme l’armée ne pouvait pas prendre le pouvoir de façon définitive, il fallait choisir entre les forces en présence. À l’époque, les trois forces en présence, c’était Déjoie, qui n’était pas candidat, mais sénateur, mais qui quand même était très populaire. Déjoie était le candidat de la bourgeoisie mulâtre. Il y avait le mouvement des Noirs avec les Authentiques, il y avait le mouvement socialiste avec le PSP (Parti Socialiste Populaire) d’Étienne Charlier et d’Anthony Lespès.

L’armée a tranché pour Estimé pour deux raisons : d’abord, parce qu’elle voulait prendre position pour les Noirs, pour la bourgeoisie noire contre (pas seulement les Mulâtres) les masses dont les organisations pouvaient avoir une avant-garde mulâtre. Deuxièmement, l’armée ne voulait pas un gouvernement fort, elle voulait un gouvernement dépendant, c’est-à-dire un gouvernement qu’elle pouvait démettre à tout moment

A.S.V. Il parait que Magloire n’a pas pris le pouvoir en 1946, parce qu’il était trop jeune.

P.L. Ce n’était pas la raison fondamentale. En fait, après le gouvernement mulâtrophile de Lescot, l’armée voulait jouer un rôle d’arbitre entre le mouvement noir, qui revendiquait la formation d’une bourgeoisie noire, et la bourgeoisie mulâtre. La raison de l’âge de Magloire était peut-être un prétexte pour ne pas prendre le pouvoir. Il devait se faire connaître, mais l’objectif de l’armée à cette époque était de mettre et de démettre les présidents au pouvoir.

A.S.V. En tant qu’officier de l’armée, viviez-vous avec une double conscience ?

P.L. Je n’ai jamais eu de double conscience. Si l’armée d’Haïti ne pouvait pas être une armée populaire comme celle de la Chine [de Mao], elle pouvait le devenir, mais dans le contexte d’une révolution qui n’a pas été réalisée. Mais si cette armée n’était pas au service du peuple et du pays, un individu pouvait, en tant qu’officier ou soldat, être un militaire honnête, un patriote qui ne volait pas, qui ne tuait pas, qui ne maltraitait pas.

Bien que j’aie passé vingt ans dans l’armée, et que j’aie été promu du grade de sous-lieutenant à celui de colonel, je veux être jugé non pas à partir du corps [de l’armée], mais à partir de mes actes, de mes écrits, de ma vie. Je ne veux pas être confondu avec une institution. Je vis maintenant aux États-Unis. C’est un pays capitaliste. La vie ne m’a pas permis de choisir autrement. Mais dans ce pays capitaliste, il y a des progressistes, il y a des Américains et des immigrants qui n’acceptent pas de vivre avec des valeurs capitalistes et qui arrivent à mener leur vie selon leur propre conscience. Dans la mesure du possible, ils prennent position contre ce monde et, même dans leur vie privée, ils n’agissent pas en dehors de leurs principes.

Mais il faut comprendre, en tant qu’officier j’écrivais des poèmes qui véhiculaient des valeurs complètement opposées à celles que l’armée inculquait. En 1981, j’ai été invité à Cuba pour participer à un jury littéraire. Là-bas, j’ai rencontré un poète argentin dont j’ai oublié le nom, et qui vivait à l’époque en Italie. Un soir, il est venu souper chez nous, et il m’a dit : « J’ai lu vos poèmes que j’aime beaucoup, mais je ne comprends pas comment une telle poésie ait pu être écrite par un officier de l’armée traditionnelle. » Et quand il a vu la photo sur laquelle j’étais en uniforme militaire en compagnie d’André Breton et les autres poètes, alors il m’a dit que c’était tout à fait une photo surréaliste !

A.S.V. Vous avez pris conscience du rôle oppresseur de l’armée lors du mouvement de 1946 ?

P.L. Un peu avant, lors de l’affaire Calixte. Sous Vincent, Calixte était commandant de la Garde d’Haïti, mais le pouvoir réel se trouvait entre les mains de deux officiers mulâtres : le colonel Armand, commandant des Casernes Dessalines et le capitaine Merceron, qui était commandant de la police. Ces officiers contrôlaient les hommes, les armes et les munitions qu’il fallait pour imposer la volonté de l’armée et de la police sur le peuple.

Calixte était chef, mais n’avait pas de pouvoir réel. À un certain moment, les officiers noirs des Casernes Dessalines qui étaient sous le commandement d’Armand jugèrent la situation inacceptable et ils décidèrent de restituer à Calixte l’autorité qui lui était due. Ils montèrent un complot (je ne sais pas si Calixte était au courant) et firent feu sur les deux officiers mulâtres. Ces derniers furent blessés et conduits à l’hôpital général, où ils reçurent la visite de Vincent. Par la suite, un seul officier, Péralte, fut reconnu coupable et fusillé, mais on n’a jamais pu établir la responsabilité de Calixte dans cette affaire.

C’était flagrant que la question de couleur, qui à ce moment là sous Vincent, était sous le boisseau, se manifestait au sein même de l’armée. Vincent qui voulut couper court à ce mouvement de revendication a envoyé Calixte à l’étranger. Il devint, je crois, responsable d’un Consulat.

Comme on le sait, Vincent pratiquait la politique « roule m de bò [3] » : il était près du peuple parce qu’il avait vécu une partie de sa vie dans la pauvreté, mais son gouvernement défendait les intérêts de la bourgeoisie et des Américains.

Pour vous donner un exemple, sous son gouvernement sept sénateurs ont protesté contre la décision d’accorder au Standard Fruit le monopole de l’exploitation de la figue banane. Vincent les a révoqués. Il n’avait aucun droit comme président de la République de révoquer des sénateurs qui avaient été élus par le peuple, mais il l’a fait avec l’assentiment de la bourgeoisie haïtienne, avec l’assentiment de la petite bourgeoisie noire, qui commençait à revendiquer et qui allait demander plus tard à former une bourgeoisie noire avec les mêmes avantages que la bourgeoisie mulâtre.

Contrairement à Vincent, lorsque Lescot arriva au pouvoir, il pratiquait une politique ouvertement mulâtrophile. La plupart des ministres et des ambassadeurs sous Lescot étaient des mulâtres. Il pouvait y avoir des exceptions dont je ne suis pas au courant.

Mais, je le répète, la question de couleur n’est pas déterminante, et comme le disait Jacques Roumain, lorsqu’on parle de bourgeois et de prolétaires, on parle de classes sociales non pas d’individus. La situation d’un individu peut changer : il peut appartenir à la classe bourgeoise et être un patriote ou appartenir à la classe prolétarienne et être un traître à sa patrie. Mais si nous basons notre analyse en fonction de la classe sociale, dit Roumain, on peut dire que la bourgeoisie a trahi et que les masses ont résisté [à l’occupation américaine].

A.S.V. Depuis les années 1940, vous préconisez l’apprentissage du créole en tant que langue écrite. Pourquoi ?

P.L. J’ai été l’un des premiers écrivains de ma génération à vouloir écrire en créole. La question du créole est assez complexe. Certaines gens du peuple pensent que si l’on préconise le créole, c’est pour les empêcher de « monter », parce que c’est la connaissance du français qui peut porter un individu à des stades supérieurs. Mais, en réalité, un peuple apprend dans sa propre langue, il n’apprend pas d’abord dans une langue étrangère. Il crée et il apprend à lire et à écrire dans sa langue. C’est à partir de cette langue qu’il acquiert d’autres connaissances. Une langue ne tombe pas du ciel, elle est inventée par le peuple dans le but d’exprimer ses besoins fondamentaux et d’ouvrir une porte sur l’avenir.

Le véritable mouvement littéraire préconisant l’utilisation du créole est apparu en 1950 avec Félix Morisseau-Leroy et Frank Fouché. Morisseau-Leroy est connu pour avoir publié Dyakout, recueils de poèmes en créole. Il a aussi adapté Antigone en créole, pièce qui a été jouée d’abord en Haïti et ensuite au théâtre des Nations à Paris en 1959. Frank Fouché est connu surtout pour sa pièce en créole « Bouki lan Paradi », mais il a aussi écrit des poèmes en créole.

(Fin de l’entretien)