L’analyse, la manipulation et l’éthique dans la diffusion de l’information

Comprendre l’analyse, la manipulation et l’éthique dans la diffusion de l’information revient dans un premier temps à bien cerner le processus complexe débouchant sur cette finalité. Selon Jean-Jacques Jespers, la transmission de l’information peut s’analyser comme un processus en quatre étapes essentielles, savoir la collecte des sources, la constitution d’un message virtuel, synthétisé dans une prémisse, la structuration de ce message virtuel pour en faire un message réel, grâce à des techniques de médiation, la communication du message réel par le public au média.

La conduite de ces différentes étapes déterminera en bout de course le type de journalisme qui est à l’œuvre. Aux premières étapes du processus sus-mentionné, le journaliste peut sembler évoluer dans une sphère privée qui le met face (seulement) à sa conscience. Mais à l’étape de la transmission ou de la diffusion de l’information, il (le journaliste) s’expose (tout à coup) aux opinions et aux regards. Il réalise du coup qu’il évolue dans le cadre d’un espace public, existant ou à construire. Aux différents niveaux de la schématisation de la transmission de l’information proposée par Jespers, nous pouvons chercher à comprendre les concepts polysémiques que sont l’analyse, la manipulation et l’éthique.

L’analyse et la diffusion de l’information

L’analyse est un concept qui peut revêtir de multiples acceptions, suivant qu’on l’applique à la philosophie, aux mathématiques, à la chimie, à la musique, aux arts plastiques, à la psychanalyse, aux sports et à la littérature.

Dans le cas qui nous concerne, nous pouvons choisir de la considérer comme un élément de la panoplie des genres journalistiques dont dispose le journaliste dans le cadre de l’exercice de son métier.

Genres journalistiques

Les genres journalistiques réfèrent à la variété des approches d’écriture, à la façon de traiter une information, un point de vue et de rendre compte. Les genres journalistiques sont des catégories utilisées par les journalistes pour caractériser la forme que prendra leur texte. A chaque genre correspondent, non seulement une forme précise, mais des fonctions bien distinctes. Le choix d’un genre (journalistique) requiert du journaliste la prise en compte d’un facteur essentiel, savoir le type de communication qu’il désire établir. Quand le journaliste acquiert la maîtrise des différents genres, il devient plus efficace et plus sûr de lui-même à la fois dans la recherche de l’information et le traitement de celle-ci.

L’analyse

L’analyse s’appelle parfois article de fond. Elle tente d’éclairer un sujet en l’analysant en profondeur. En rapportant les faits, le journaliste les replace dans leur contexte géographique, historique, économique, social, etc. Yves Agnès classe l’analyse dans la catégorie des études. Selon lui, le papier d’analyse tient de la synthèse parce qu’il s’appuie sur les faits, mais sur un mode plus personnel. Le journaliste dissèque les faits et cherche à leur donner un sens. Il ne donne pas son opinion, mais une explication. L’analyse politique ou économique est très répandue, mais on trouve ce genre dans toutes les rubriques et dans toutes les publications qui cherchent à donner au lecteur le maximum d’éléments d’appréciation de la réalité sociale.

Importance de l’analyse dans la diffusion de l’information

Le recours (sur une base régulière) à l’analyse - tout comme aux autres genres d’explication comme le portrait et l’enquête - peut aider à briser une sorte d’uniformisation du contenu informationnel (des médias) quant à la structuration des éléments d’information collectés. Comme genre explicatif, l’analyse peut contribuer à satisfaire les attentes d’une (bonne) partie du public soucieuse d’avoir les informations nécessaires à la connaissance de tous les contours d’une situation, d’un événement ou d’un problème. Dans l’analyse, comme dans les autres genres classés sous la rubrique Etudes, le journaliste se plonge dans la recherche des faits propres à éclairer un sujet et à étayer une thèse, se rapprochant ainsi du chercheur.

Précautions

Nous avons choisi de considérer l’analyse en tant que genre journalistique, c’est-à-dire à partir d’un clin d’œil sur la « cuisine » interne du journalisme. Mais on pourrait tout aussi bien tenter une explication de l’analyse (dans la diffusion de l’information) en tenant compte de la réflexion que le contenu (informationnel en particulier) des médias a suscité à travers les âges. En effet, le journalisme a toujours fait l’objet de critiques depuis ses premiers balbutiements où il arrivait difficilement à se démarquer de sa double origine, la politique et la littérature, en passant par sa période de professionnalisation à la fin du 19e siècle. Le traitement du sujet sous cet angle pourrait nous amener à revisiter plusieurs conceptions du journalisme. Par exemple, dans « Du journalisme en démocratie », Géraldine Muhlmann nous propose un exercice passionnant en passant au crible plusieurs approches (du journalisme) - à partir de compréhensions multiples de l’espace public dans lequel évolue le journalisme - décelées entre autres chez Emmanuel Kant, Karl Max, les sociologues de l’École de Chicago (R.E. Park, H.M. Hugues), et j’ en passe - pour aboutir à la construction d’un idéal critique du journalisme qui est à la fois en continuité et en distanciation avec les modèles étudiés. On pourrait poursuivre l’exercice à l’infini en voyageant à travers le champ de recherche très fertile que constitue l’étude des médias, ce depuis les années 30 aux Etats-Unis, en passant par les prémisses établies par Harold Dwight Lasswell en 1948, l’apparition d’une sociologie du journalisme vers les années 80, l’ère du soupçon (concernant les médias) évoquée par Ignacio Ramonet dans « La Tyrannie de la communication », la « corruption structurelle du champ médiatique » évoquée par Pierre Bourdieu jusqu’à des écrits sur la fabrication de l’information comme cet ouvrage de Florence Aubenas et Miguel Benasayag (Les journalistes et l’idéologie de la communication) paru en 1999.

La manipulation et la diffusion de l’information

De façon simpliste, la manipulation réfère à l’action consistant à amener (quelqu’un), par des voies détournées, à faire ce qu’on veut. Adaptée à la psychologie sociale, elle est considérée comme l’action de présenter la réalité d’une certaine façon afin de parvenir à influencer politiquement ou psychologiquement les personnes ; comme la rhétorique, la propagande, la démagogie, la diversion, ou encore la manipulation mentale, comme technique extrême.

Adaptée à la communication sociale, la manipulation peut être inscrite dans le cadre de la recherche d’influence. Andreas Freund, évoque, dans « Journalisme et mésinformation », trois éléments clés dans le cadre de la manipulation du public. Il s’agit de la séduction, le désir éperdu de gratification (entendre ce que nous souhaitons entendre) et la persuasion par la puissance des moyens mis en œuvre (matraquage propagandistique).

En relation avec la diffusion de l’information, la manipulation peut donc être exercée directement par les journalistes (ou leurs médias) - quand ils biaisent délibérément une information destinée au public - ou (indirectement) par les (différents) acteurs intervenant sur les ondes des médias ou les sources (potentielles) d’information avec lesquelles les journalistes sont en contact. La sociologie des médias s’intéresse par exemple à ce réseau de relations (entre les journalistes et leurs sources).

Selon Edmond Marc, beaucoup de communications ont pour visée d’influencer autrui ; de le convaincre, de le pousser à agir dans tel ou tel sens, de le commander, de le séduire, de le menacer. L’étude de l’influence des médias est particulièrement un sujet de prédilection des sociologues. Jean-François Dortier retrace dans « Comment se produit l’information » les principales phases menées à ce sujet depuis les années 30. Il fait remonter la première période aux années 30-45. La théorie dominante de cette période est que les mass media ont un effet immédiat, massif et prescriptif sur leur audience. Les sociologues de l’école de Francfort considèrent également que les médias (ou « industries culturelles ») sont l’instrument de diffusion de l’idéologie dominante. Cependant, Dortier souligne que les enquêtes détaillées menées dans les années 40 et 45 aux Etats-Unis ont bousculé l’image d’une toute puissance des médias sur l’opinion publique, faisant apparaître un modèle plus complexe d’influence et attirant l’attention sur le pouvoir du public dans le choix des informations qui l’intéressent. Dortier relève plusieurs autres études comme celles de Paul F. Lazarsfeld et Hazel Gaudet, des auteurs comme B. Berelson Charles Wright et Jay G. Blumler, de Georges Gerbner à partir de 1967 (« la cultivation analysis ») et d’Elisabeth Noelle-Neuman.

Précautions

Cette fenêtre ouverte sur « la manipulation dans la diffusion de l’information » reste ouverte. Car une analyse approfondie de la question nous demanderait sans doute d’explorer d’autres problématiques connexes à la manipulation ou entrant certaines fois dans celle-ci comme la sous-information, la sur-information, l’emballement médiatique, la para-information et la pseudo-information ; des concepts traités par Andreas Freund dans « Journalisme et Mésinformation ».

L’éthique et la diffusion de l’information

L’Ethique réfère à l’ensemble des règles de conduite (code de conduite) alors que la déontologie renvoie à l’ensemble de règles et de lois. Selon Alexandre Civard-Racinais, la déontologie relève de la sphère publique, à la différence de l’éthique - ensemble des idées de quelqu’un sur la morale - qui appartient à la seule sphère privée. Civard-Racinais inscrit la déontologie dans le cadre de l’affirmation de la responsabilité sociale des médias. Cette doctrine d’inspiration libérale, importée des Etats-Unis, recommande, souligne l’auteur, l’autorégulation des médias en réponse aux attentes et doléances éventuelles de leurs usagers. Nous avons aussi évoqué la déontologie, parce que dans certains écrits les deux concepts (éthique et déontologie) se confondent (et se complètent parfois). Par exemple, Jespers, paraphrasant le philosophe anglais Jeremy Bentham (qui a forgé le terme déontologie) assimile la déontologie à la théorie des devoirs et présente comme son prototype le Serment d’Hippocrate (qui fixe les règles de la pratique de la médecine et donne une identité au corps professionnel des médecins). « La déontologie se fonde sur des convictions éthiques partagées par le corps professionnel qu’elle concerne, mais aussi plus largement, par la société dans laquelle ce corps est inclus. Elle est liée à une culture et donc soumise aux évolutions de cette culture ». Jespers propose ainsi de concevoir la déontologie comme « une morale pratique et quotidienne se référant à des valeurs, en l’occurrence celle des sociétés démocratiques modernes telles qu’elles sont énoncées dans la Déclaration universelle ou dans la Convention européenne des droits de l’homme. Dans la même foulée, Jespers indique que « la liberté de la presse et les droits à l’information et à la vérité de l’information sont considérés comme les fondements de la déontologie professionnelle du journaliste ». Selon cette conception, le droit du public à être informé, sans omission ni mensonge, impose au journaliste des devoirs. La liberté de la presse lui donne, en outre, des droits.

Des codes d’éthique ou guides déontologique existent de façon formelle dans certains pays alors qu’ils n’existent que de manière tacite dans d’autres. D’une manière générale, les codes d’éthique reprennent, à quelques nuances près, les principes universels du journalisme en ce qui concerne la responsabilité et l’honneur professionnels, le respect de la vie privée et de la dignité humaine, l’exactitude et l’équilibre, la diffamation, l’indépendance, la neutralité, l’incitation à la haine et à la violence.

Il y a un lien direct entre l’éthique et la qualité du journalisme, donc entre l’éthique et la qualité de l’information transmise au public. Comme le mentionne André Noël, président (à l’époque) de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec dans « Questions d’étique », lorsque les journalistes se laissent manipuler, ils ne font tout simplement pas leur travail.

Références bibliographiques

Agnès, Yves, Manuel de journalisme (Ecrire pour le journal), Ed. La Découverte et Syros, Paris 2002

CABIN, Philippe et al, La Communication (Etat des savoirs), Ed. Sciences Humaines, 2005

CIVARD-RACINAIS, Alexandre, La déontologie des journalistes (Principes et pratiques), Ed. Ellipses, 2003

FREUND, Andreas, Journalisme et mésinformation, Ed. La Pensée sauvage, 1991

http://presse.cyberscol.qc.ca/ijp/observer/genres/genres.html

http://presse.cyberscol.qc.ca/ijp/observer/genres/genres_exemples.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Journalisme

JESPERS, Jean-Jacques, Méthodologie du journalisme télévisuel, PUB, Bruxelles, 1997

MUHLMANN, Géraldine, Du journalisme en démocratie, Ed. Payot et Rivages, Paris 2004

Noël, André, Questions d’éthique (Les droits et les devoirs des journalistes), Ed. La ruche, mars 1998

Normes et pratiques journalistiques, guide déontologique de la Société Radio Canada (SRC)

PROT, Robert, Dictionnaire de la radio, PUG, Grenoble 1997

SERANT, Vario, Sauver l’information en Haïti, Imp. Media-Texte, Mai 2007

-  « Il faut sauver le journalisme en Haïti », in AlterPresse et Le Nouvelliste, Nov. 2005

-  « Liberté de la presse et responsabilité des médias », Panel organisé par le PNUD et l’UNESCO, 3 Mai 2005

-  « 10 conseils pour mal couvrir une élection », conférence à Saint-Marc, Espas Lib de Ramak, 27 Janvier 2005