Haïti : « Mon Roumain à moi »… Notre Roumain à nous est-il à partager ?

Soumis à AlterPresse le 3 juillet 2007

Par Faubert Bolivar

Tiré à 500 exemplaires aux éditions des Presses Nationales d’Haïti, l’ouvrage collectif Mon Roumain à moi est une grande réussite et un bel hommage à Jacques Roumain.

La Direction nationale du Livre, qui a réalisé ce travail, mérite tous les compliments de la société. Pour avoir eu l’idée. Pour avoir rassemblé trente et un auteurs de différentes tendances, de différentes générations autour de l’idée. Pour avoir fait, comme signalé plus haut, un livre d’une grande qualité, bien présenté, un bien précieux.

Les auteurs aussi méritent d’être remerciés, qui, à regarder les textes, ont manifestement répondu enthousiastes, avec leurs cœurs, et de belle manière.

A ce stade, il faut souhaiter que l’ouvrage soit réédité, traduit et diffusé partout à travers le monde, partout où on cite encore Roumain. Et, que le monde prenne acte de ce travail, fait par les Haïtiens à la mémoire d’un des leurs. Qu’il devienne un livre de référence sur Jacques et qu’il soit désormais lié à la légende des Gouverneurs !

Plus n’est besoin d’ajouter que j’ai lu le livre avec bonheur et fierté.

Trop souvent, en Haïti, on a l’impression que rendre hommage à un mort illustre, c’est une manière habile de salir sa mémoire, le réduire à la crasse des vivants, le tourner en dérision, en lui dédiant une école sans banc ni professeur, ou une rue qui sent ...

Mon Roumain à moi échappe à ce travers du paysage : c’est un livre digne de la mémoire de Jacques Roumain.

Le lire, c’était aussi l’occasion d’avoir la nouvelle des amis et d’écrivains que je n’ai pas vus ou entendus depuis longtemps.

Il est agréable de lire un poème de Georges Castera vieux de près d’un demi-siècle, « Kanmarad Woumen pase w anba tè / N ap pral fouye tè ».

Délicieux de redécouvrir la verve d’un Frankétienne, proposant ses variations poétiques sur la rosée en clamant que « c’est mourir que nous mourrons de mort totale capitale ».

Rester pensif devant le pessimisme lucide de Jean - Euphèle Milcé, pour qui Manuel ne symbolise pas Roumain, comme le suggèrent d’ailleurs beaucoup de textes du collectif, mais le personnage du coopérant arrogant ou du politique messianiste à la langue gonflée d’eau et de promesses d’eau et qui finit toujours par cracher tempêtes de chimères et de morts sur le peuple qu’il baigne de sang ; invitant ainsi à la réflexion sur la mort de Manuel comme l’événement qui ait pu sauver Fonds Rouge du devenir de Manuel. « Son destin m’aurait échappé. Peut-être ? Tous les monstres naissent, vivent, gouvernent et meurent pareils, égaux à eux-mêmes ».

Evidemment, Gary Victor n’est pas trop loin, qui utilise l’imagination qu’on lui connaît pour camper un professeur de province rêvant d’être Manuel, mais qui devra abdiquer devant les maîtres de cocaïne qui règnent sur les vies, les rêves et les biens. « Le rêve de Roumain, le sacrifice de Manuel ne devraient pas être vains. Il devait exister encore des hommes désireux de se battre, de se donner la main, pour trouver l’eau sans se vendre au profit de cette poudre qui semait la folie et la mort dans le pays ».

Intéressant de se rappeler avec J.J. Dominique que, sous la dictature des Duvalier, certaines lectures étaient déconseillées, certains noms tus.

Tenu de prendre acte du courage de Gary Klang, « ni adorateur, ni iconoclaste », ne supportant pas le procédé, qui semble faire l’unanimité chez les commentateurs de la réussite du chef d’œuvre de Roumain, la création d’une langue nouvelle qui réconcilie les imaginaires des deux langues historiques haïtiennes, le français et le créole. « Ou l’on écrit en français, ou l’on écrit en créole, mais le mélange systématique des deux produit une espèce de sabir. On peut le faire dans certains cas, mais jamais sans nécessité ».

Que dirai-je du travail de Claude Pierre, projetant la lumière sur la poésie de Roumain ?

Enfin, il s’agit quand même de trente un textes, ce n’est pas en moins d’une page que j’en ferai le tour.

Trente et un textes : c’est une belle œuvre de mémoire et d’unité sociale et politique que permet la mémoire, quand elle est partagée et assumée.

Trente et un citoyens à peu près d’accord sur un même sujet, c’est un événement à célébrer.

Trente et un citoyens ayant lu le même livre, avec le même amour, la même tendresse, c’est une histoire à raconter aux enfants. Pour l’exemple.

Mais, cette fête de la mémoire n’est tout de même pas exempte d’écueils. J’en retiendrai deux.

Premièrement, c’est une mémoire arrachée au système haïtien.

L’Etat haïtien n’a pas préparé ses citoyens à avoir souvenance de Jacques Roumain. Aucun des trente et un, Lyonel Trouillot et James Noël sont d’accord sur ce point, n’a admis avoir rencontré Roumain sur les bancs de l’école grâce à l’Education Nationale.

Justement, parlant d’école, l’évocation par James Noël d’un papillon noir, qui était venu apporter le baiser de la mélancolie à Coriolan Ardouin sur son berceau, m’a fait me rendre compte que cet épisode de mon parcours scolaire était sorti de ma mémoire. Ce qui me fait me demander : lequel, des textes haïtiens enseignés à l’école haïtienne (enseigne t-on des textes haïtiens à l’école haïtienne ? ), pourrait susciter autant d’enthousiasme et de réminiscences chez les créateurs ?

Deuxièmement, ils ne sont que trente et un. Ils auraient certainement pu être plus, mais pas un million, voire, idéalement, huit.

La mémoire de Jacques Roumain - qui semble être l’affaire des Haïtiens, à lire l’aisance avec laquelle les auteurs s’expriment sur Jacques Roumain et le propos introductif du Ministre de la culture présentant « le patrimoine légué par Jacques Roumain comme vivant et bien partagé » - n’est en réalité que l’histoire d’un petit groupe de privilégiés, une clique de bienheureux ayant le français en partage et un peu d’intérêt pour la littérature. Jacques Roumain n’habite pas encore Haïti, ses campagnes superstitieuses, ses bidonvilles pauvres, ses bidonvilles riches.

Un souvenir douloureux pour illustrer et pour finir : j’ai accueilli récemment un jeune compatriote, dans le cadre d’une classe de conversation que j’anime à l’Alliance française de la Jamaïque.

Comme j’avais, à maintes reprises, parlé de Roumain, son action, son parcours, des Gouverneurs, ses traductions, son importance, sa célébrité, de l’autre Jacques aux yeux crevés, une de mes étudiantes, médecin de son Etat et jamaïcaine, honteuse selon ses propres mots de ne pas avoir lu ces Jacques, a profité du passage du jeune haïtien pour lui demander s’il connaissait Roumain, Alexis, ces gens-là.

Et, vous devinez la réponse : l’autre a dit non. Jamais entendu parler.

Je me suis rendu brutalement compte que nous avons si bien monté, huilé la machine de l’injustice que deux frères, grandis dans le même lit, peuvent au final ne pas avoir les mêmes langues pour vivre le monde.

Bon, après tout, Roumain n’est pas le meilleur exemple, j’ai vécu pire à douze ans.

C’était en octobre 1991, nos parents nous avaient envoyés en exil en province pour échapper à la hargne des militaires-tueurs du Général Cédras et ses acolytes. Là, j’ai dû apprendre que mes cousins paysans ne connaissaient pas Languichatte…

Languichatte, oui, je vous dis ! Languichatte, la religion laïque de ma petite enfance, le vendredi saint du Port-au-Prince des années 80 ne franchissait pas les portes de Baie-du-Mesle sans électricité ni eau courante.

Alors, messieurs et dames, partageons. Roumain, Alexis, Languichatte, l’eau courante, la lumière, les couleurs de peau, les langues, la santé… Etcetera era. Partageons.

Faubert BOLIVAR

flotht@yahoo.fr

Kingston, juillet 2007