Español English French Kwéyol

Haïti : Quelle stratégie de réduction de la pauvreté ?

Analyse

Par Wooldy Edson Louidor

P-au-P., 20 avr. 07 [AlterPresse] --- La préparation du Document de stratégie nationale pour la croissance et la réduction de la pauvreté (DSNCRP) a été lancé, jeudi 12 avril, par l’actuel ministre haïtien de la Planification et de la Coopération externe, Jean Max Bellerive.

Le contexte de cette démarche est caractérisé par la vie chère, l’augmentation ou l’instabilité des prix des produits de première nécessité, le scepticisme face aux multiples promesses des bailleurs de fonds internationaux et le désespoir qui pousse de plus en plus de citoyennes et de citoyens haïtiens à fuir la misère « croissante » en se dirigeant, au risque et péril de leur vie, vers les rives des États-Unis d’Amérique et la République Dominicaine.

L’administration du président René Garcia Préval et du premier ministre Jacques Édouard Alexis continue à attendre, impatient, le décaissement des fonds qui lui ont été promis par des pays, des organismes et autres donateurs de la Communauté internationale.

Par le DSNCRP, il veut se doter de ce dispositif fondamental qui « forme la base des opérations de prêts concessionnels et d’allègement de la dette » de la Banque Mondiale (BM) et du Fonds Monétaire International (FMI) en faveur des gouvernements des pays à faible revenu, dont Haïti.

Pour ce faire, le gouvernement en place entend ouvrir, « d’ici à septembre 2007 », un « dialogue national » autour des réalités et priorités du pays et des stratégies à mettre en œuvre pour promouvoir la croissance et surtout pour réduire la pauvreté, l’un des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) de l’Organisation des Nations Unies (ONU).

Ce nouveau projet constituera aussi tout un programme de coopération servant de cadre pour les relations d’Haiti avec ses partenaires financiers et pour ses besoins et sources de financement.

Le CCI, prédécesseur du DSNCRP

Le DSNCRP fait suite au Cadre de coopération intérimaire (CCI), créé par le régime de transition au lendemain de la chute de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide le 29 février 2004 et, par la suite, présenté par les autorités intérimaires, en juillet 2004, au cours de la conférence des bailleurs de fonds à Washington.

Le CCI était principalement axé sur l’organisation des élections pour mettre fin à la transition politique et sur l’opération de réformes structurelles dans les institutions étatiques en accord avec des objectifs macro-économiques spécifiques. En fin de période, il a aussi théoriquement intégré un Programme d’Apaisement Social (PAS).

Les réformes ont été orientées dans l’objectif de redresser la situation de la crise économique à laquelle étaient confrontés le pays et, d’une façon plus accentuée, les couches sociales des zones les plus défavorisées.

Le CCI était aussi créé pour servir de pont devant conduire le gouvernement issu des dernières élections vers l’élaboration et l’implémentation de la Stratégie de Réduction de la Pauvreté (SRP).

Cependant, au cours de la réunion des bailleurs de fonds tenue à Port-au-Prince le 25 juillet 2006, des mouvements sociaux nationaux et internationaux, tels que la Plateforme Haïtienne pour un Développement Alternatif (PAPDA), Jubileo Sur América (JSA) et le Mouvement Démocratique Populaire (MODEP), s’étaient manifestés contre tout prolongement du CCI qu’ils considéraient être « en adéquation avec la politique néolibérale » de la Banque Mondiale (BM), du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Interaméricaine de Développement (BID).

Dans ce même contexte, la Coopération Europe- Haïti (CoE-H) avait publié le 20 juillet 2006 un document où, entre autres points, elle relevait des faiblesses du CCI.

Cette plateforme mixte composée d’organisations européennes et haïtiennes critiquait « le manque de participation de la société civile » dans cette initiative « depuis ses débuts jusqu’à sa mise en œuvre, son suivi et son évaluation au cours des deux dernières années » (de 2004 à 2006).

Elle déplorait aussi l’absence de tout processus de consultation du comité de direction du CCI avec « les secteurs les plus pauvres et marginalisés de la société civile haïtienne, ceux qui sont supposés être les plus grands bénéficiaires du CCI ».

Questions et préoccupations des mouvements sociaux

Le lancement du DSNCRP rouvre le débat entre le gouvernement haïtien et des mouvements sociaux à caractère « anti-néolibéral » ou « alternatif » autour des politiques de développement à adopter et à mettre en œuvre dans le pays.

Il vient aussi soulever des questions encore en suspens concernant le CCI qui fait place au DSNCRP, par exemple, si « l’audit et l’évaluation indépendante du CCI auxquels s’étaient engagés les donateurs eux-mêmes en février 2006 avaient effectivement eu lieu » et quels en ont été les résultats.

Une autre question concerne la démarche qui sera adoptée dans le processus d’élaboration et d’implémentation de la stratégie « nationale » pour la réduction de la pauvreté dans un pays où plus de la moitié de la population vit avec moins d’un dollar par jour.

Quels secteurs de la vie nationale le gouvernement entend-il impliquer dans le dialogue « national » autour du DSNCRP ? Seulement le secteur privé, les cadres, les experts, les bailleurs de fonds et les institutions financières internationales, comme ce fut le cas avec le CCI ? Ou bien les organisations de la société civile, les citoyens et citoyennes, surtout les pauvres eux-mêmes, les principaux concernés, seront-ils aussi invités à participer au dialogue ?

Des mouvements sociaux commencent déjà à se préoccuper de ce que ce nouveau projet ne soit une réédition d’autres programmes gouvernementaux, comme le Programme d’Apaisement Social (PAS) et le programme de Démobilisation, Désarmement et Réintégration (DDR), qu’ils ont qualifié, à l’instar du CCI, d’ « échec total » dans leur conception et leur application et en termes de résultats concrets et structurels dans la lutte contre la pauvreté. [wel gp apr 20/04/2007 00:40]