Haïti : Les déportés venus des Etats-Unis d’Amérique, les nouveaux stigmatisés

Par Wooldy Edson Louidor

P-au-P, 10 janv. 07 [AlterPresse] --- Alors que les ressortissants « rapatriés » massivement par l’Etat dominicain passent presque inaperçus en Haïti, les « déportés » haïtiens venus de l’Amérique du Nord, surtout des Etats-Unis, sont stigmatisés par un pan de la société et du gouvernement qui tendent de plus en plus à faire d’eux les principaux responsables des actes de violence et d’insécurité en vogue à la capitale Port-au-Prince depuis environ deux années, observe l’agence en ligne AlterPresse.

Est-ce la meilleure manière d’aborder la question sécuritaire en Haïti ?

Les « rapatriés » et les « déportés »

Tandis que les migrants haïtiens et leurs descendants expulsés par la République Dominicaine vers Haïti, généralement appelés « rapatriés », font pitié, les ressortissants haïtiens déportés par les Etats-Unis d’Amérique font peur.

Les premiers arrivent à la frontière haïtiano-dominicaine, sales, en guenille, affamés et souvent entassés dans des autobus. Les seconds, auxquels la société donne le nom de « déportés », débarquent, menottés comme des criminels, à l’Aéroport international de Port-au-Prince.

Depuis le dernier trimestre de l’année 2006, des dirigeants de l’actuel gouvernement haïtien, notamment le premier ministre Jacques Edouard Alexis, des médias et l’opinion publique en général n’ont pas cessé de pointer du doigt l’implication des « déportés » dans des actes et des réseaux criminels en Haïti.

Des rumeurs vont jusqu’à faire comprendre que des bandes armées de la Capitale haïtienne auraient eu des contacts et des liens avec des réseaux mafieux aux Etats-Unis d’Amérique et au Canada, en vue de faciliter l’intégration des criminels et bandits haïtiens déportés de ces deux pays dans leurs rangs.

Les « déportés », l’État et l’industrie de la criminalité

Le dernier rapport annuel (2005) publié par le Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés (GARR), organisme haïtien de défense des droits humains, a signalé qu’ « une étude des déportations des Etats-Unis d’Amérique vers les Caraïbes, couvrant la période de 1997 à 2003, montre que Haïti, avec 2 138 déportés, occupe la troisième place derrière la Jamaïque (12 366 personnes) et la République Dominicaine (8 001 personnes) ».

Cependant, pour la période allant d’octobre 2005 à octobre 2006, le classement établi par le ministère de la Justice des Etats-Unis d’Amérique situe Haïti comme deuxième pays des Caraïbes ayant reçu plus de déportés (743) après la Jamaïque (1 364).

Si, effectivement, le nombre de déportés haïtiens en provenance des Etats-Unis d’Amérique va passer de 25 à 100 par mois, comme l’a récemment annoncé le gouvernement américain aux autorités nationales, Haïti deviendra un potentiel concurrent de la Jamaïque dans les Caraïbes.

Les Etats-Unis d’Amérique expulsent de plus en plus vers Haïti des repris de justice, dont des bandits et des criminels. Par exemple, pour le mois de décembre 2006, 39 des 50 personnes déportées étaient réputées dangereuses.

Il faut souligner que tous les déportés ne sont pas des criminels. Certains d’entre eux sont expulsés pour avoir pénétré et/ou demeuré sans papiers (de manière « illégale ») aux Etats-Unis d’Amérique. D’autres ont commis des délits « mineurs ».

Certainement, il y a des déportés qui ont des « dossiers lourds », dans le sens qu’ils ont un « casier judiciaire » après avoir perpétré des actes criminels et purgé leur peine aux Etats-Unis d’Amérique. Ayant acquis une certaine expérience criminelle sur le territoire américain, y inclus dans les prisons de ce pays, ces derniers pourraient représenter un danger au plan sécuritaire pour Haïti.

Haïti ne dispose même pas d’un centre carcéral au standard acceptable, c’est-à-dire qui réunit le minimum d’infrastructures, de conditions et de ressources (en termes matériels, logistiques et humains). En outre, l’État haïtien n’a mis en place aucune structure officielle sur le plan de la réintégration sociale et professionnelle des prisonniers, notamment des déportés dont la grande majorité ont laissé le pays dès leur tendre âge.

Le processus de réception et d’accueil des Haïtiens expulsés des Etats-Unis d’Amérique reflète, de manière éloquente, la négligence des autorités haïtiennes envers cette catégorie de personnes. Reçus à l’Aéroport par des fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur et du Ministère de la Justice, ils sont pratiquement abandonnés par la suite dans le pays.

Celles et ceux qui sont déportés pour des raisons non criminelles sont relâchés immédiatement, sans trop savoir où aller. Mais, les repris de justice sont conduits au Pénitencier National, le plus grand centre carcéral du pays, où leurs dossiers et leurs comportements seront évalués et leur réinsertion sociale planifiée avant d’être libérés.

La prison est-elle le lieu adéquat pour maintenir ces citoyennes et citoyens qui ont déjà purgé leur peine ? N’est-ce pas une violation de leur droit et une conséquence de la discrimination résultant de la stigmatisation sociale, juridique et politique dont ils souffrent ?

En fait, les deux groupes, repris de justice et non criminels, deviennent prisonniers d’un pays, qui ne leur offre rien, et d’un État qui n’exécute aucun programme concret de sensibilisation, d’éducation, d’orientation, voire de réhabilitation psychosociale et de réintégration économique en leur faveur.

L’opinion publique n’est pas encore informée de la suite donnée au programme de réinsertion sociale au profit de 1 200 déportés réputés dangereux, annoncé le 28 septembre 2006 par le titulaire du Ministère des Affaires sociales, l’économiste Gérald Germain.

D’un autre côté, les déportés sont très appréciés et recherchés par les gangs haïtiens pour des raisons fondamentales, entre autres : ils sont supposés avoir une expérience criminelle « internationale » et parlent l’anglais, langue utilisée pour communiquer avec les otages étrangers et pour négocier avec leurs parents et/ou autres représentants.

A travers le monde, aujourd’hui, la criminalité, notamment le kidnapping, devient de plus en plus une industrie bien organisée, très rentable, jouissant d’un grand capital politique, de l’impunité, arc-boutée sur des gangs puissants et liés à des secteurs politiques et idéologiques de plusieurs tendances.

Les déportés, les « bases » déjà existantes et les arguments de Jacques Edouard Alexis

Il est certain que des « déportés » font partie des gangs et dirigent des opérations criminelles dans quelques quartiers de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Cependant, faire d’eux les principaux responsables des actes de kidnappings, de violence et d’insécurité qui font rage en Haïti, c’est dévier le problème.

Ceux qui ont choisi de s’intégrer dans les gangs ont déjà trouvé dans le pays des « bases » qui ont existé et fonctionné bien avant leur déportation. Par exemple, avant de kidnapper et de procéder à tout autre acte criminel « organisé », ces « déportés » ont besoin d’un minimum : des armes, des cachettes, des informations et un réseau de bandits et de complices.

Bon nombre de dirigeants des bandes armées et des gangs sont des personnages très connus de l’opinion publique haïtienne, y compris du gouvernement, de la police et de la justice. Le Premier Ministre Jacques Edouard Alexis, en accord avec le président René Garcia Préval, n’avait-il pas choisi, dans un premier moment, de dialoguer et de négocier avec eux ? Quand des citoyennes, citoyens et organisations de la société haïtienne ont élevé la voix contre « cette stratégie » du chef du gouvernement, celui-ci s’en est pris aux déportés.

Pour étayer son argument, il a fait référence au kidnapping de l’ex-ministre des Finances, Fred Joseph, qui avait affirmé que « ses ravisseurs parlaient anglais et consommaient de la marijuana pendant qu’ils le torturaient ».

Jacques Edouard Alexis a même avancé, sans présenter aucune preuve à l’appui jusqu’à date, que deux déportés auraient participé au kidnapping et à l’assassinat de la jeune Farah Natacha Dessources.

Pour toutes ces raisons, il estime que les déportés « créent beaucoup de problèmes dans la stabilité du pays » et contrecarrent les efforts consentis par les autorités haïtiennes pour remettre de l’ordre.

Le kidnapping, la nouvelle forme multidimensionnelle d’un problème complexe et profond

S’il est évident que le gouvernement américain est en train de compliquer la situation sécuritaire en Haïti en déportant davantage de criminels vers le pays, il n’en reste pas moins vrai que le gouvernement haïtien actuel, au lieu de continuer à stigmatiser ses ressortissants expulsés par les Etats-Unis d’Amérique, doit endosser ses responsabilités envers eux, sans compromettre la sûreté de la nation et la sécurité de ses citoyennes et citoyens, à l’instar des autorités de certains pays des Caraïbes et de l’Amérique latine, comme la Jamaïque, le Salvador, le Guatemala…

La stigmatisation des déportés n’a conduit nulle part, sinon à la fabrication d’un bouc émissaire pour justifier une certaine incapacité à mettre de l’ordre dans le chaos se perpétuant en Haïti, fruit de la vague de kidnappings et de la terreur qui en résulte.

Le problème de l’insécurité en Haïti plonge ses racines dans les soubassements et les interstices politique, économique, psychologique et historique de la société haïtienne. Il faut aborder ce phénomène très profond et complexe, dont le kidnapping constitue la nouvelle forme qui a pu articuler plusieurs dimensions : politique, économique, sociale, symbolique…

Des secteurs politiques l’utilisent pour terroriser la population afin de faire passer leurs revendications. Des groupes de bandits et d’assassins en profitent pour exercer, en toute impunité et latitude, leurs activités criminelles. De jour en jour, il devient une industrie florissante qui offre des milliers d’« emplois », surtout à des jeunes des milieux défavorisés, et des services spéciaux à toutes sortes de trafiquants (de drogues, d’armes illégales, etc.) et de réseaux criminels.

En Haïti, le kidnapping constitue une manière de faire de la politique, de l’argent, de contrôler la société et de prendre la revanche à tous les niveaux. Ainsi, les kidnappeurs se sont-ils transformés en des acteurs très puissants à multiples visages sur l’échiquier national, parce que dotés de plus en plus de capital politique, économique et symbolique.

Stigmatiser les ressortissants haïtiens expulsés par les Etats-Unis d’Amérique, sans les encadrer et les aider à se réintégrer dans la société, constituerait une erreur (commise par ignorance ou par mauvaise foi ou par les deux à la fois ?), susceptible de contribuer à déplacer le problème de l’insécurité, ce qui risque de continuer à avoir des conséquences très désastreuses pour toutes les Haïtiennes et tous les Haïtiens. [wel rc apr 10/01/2007 0 :00]