Haïti-Rép. Dominicaine : La Musique comme possible facteur de rapprochement des deux peuples

Par Pieter Van Eecke et Wooldy Edson Louidor

P-au-P., 27 nov. 06 [AlterPresse] --- La deuxième édition du festival « Voix et Percussions”, ouvert le 17 novembre et cloturé le 24 novembre 2006 à l’Institut Français d’Haïti, a réuni à Port-au-Prince, la capital haïtienne, plusieurs musiciens, chanteurs-compositeurs et artistes haïtiens et d’autres nationalités : dominicaine, cubaine, suisse, française et espagnole. Ce festival est une initiative de l’Institut Français d’Haïti et du réseau des Alliances Françaises en collaboration avec le Service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France, l’Ambassade d’Allemagne, l’Institut Haïtiano-Allemand, le Consulat général de Suisse, l’Ambassade d’Espagne et le Ministère de la Culture et de la Communication d’Haïti.

Les musiciens et groupes haïtiens qui ont participé à ce Festival sont Boukman Eksperyans, Ram, Boulo Valcourt et Souf. Le public pouvait admirer aussi deux groupes dominicains, Marasa et Batey 0.

Les concerts en plein air dans le jardin de l’Institut Français ont connu beaucoup de succès avec la participation d’un public, composé d’Haïtiens et d’étrangers - majoritairement des français, des belges et des canadiens - qui s’est montré très enthousiaste et satisfait pendant et après les concerts. En effet, ces concerts, qui ont généralement débuté à 18h pour se terminer vers 22h, se sont transformés en lieux de rendez-vous de mélomanes et de fanatiques non seulement de la bonne musique, de la danse et du spectacle, mais aussi de la bière et d’une atmosphère détendue et amicale.

Le vendredi 17 octobre, le jour même de l’ouverture du Festival, le groupe dominicain « Marasa » a eu l’honneur de jouer. Il a séduit le public de l’Institut Français avec sa musique de « Fusion », un rythme afro qui fait une mixture de tambours et autres instruments de percussion traditionnels, modernes, de clavier, de vent et de guitares. Le chanteur principal de ce groupe, Roldán Mármol, a su bien animer le public et le faire danser aux rythmes « Fusion », Rara, Merengue et Batchata. L’ambiance a été tellement chaude que quelques jeunes filles haïtiennes sont montées sur le podium pour danser avec le chanteur Roldán. Le concert de Marasa a vraiment montré que la musique est une langue universelle qui est capable d’unir et de mettre en communication des gens de différents pays, au-delà de leur langue, leur couleur, leur culture…

Convaincu de ce pouvoir de la musique, Roldán, ami d’Haïti et de quelques uns de ses artistes et producteurs culturels depuis plus de 20 ans, avait déjà lancé dans le passé plusieurs tentatives conjointes entre musiciens et artistes haïtiens et dominicains afin de chercher à renforcer les liens entre les deux peuples partageant une même île à travers la musique. Par exemple, il a collaboré en 1986 à l’organisation d’une rencontre entre musiciens haïtiens et dominicains à Santo Domingo, avec l’appui de deux institutions haïtienne et dominicaine : le Groupe Haïtien de Recherche et d’Appui Pédagogique (GHRAP) et Centro Dominicano de Estudios de la Educación (CEDEE) – en français, Centre Dominicain d’Études en Éducation.

Profitant de sa présence en Haïti, il a renoué le contact avec le public haïtien et avec ses amis, artistes, musiciens et producteurs culturels, et, du même coup, il a fait la promotion de ses deux nouveaux projets, à savoir : l’organisation d’un festival annuel permanent, « Le Festival de l’Île », avec des groupes, musiciens et artistes d’Haïti et de la République Dominicaine et ensuite la production d’un CD, « Le CD de l’ l’Île », en deux langues, le créole et l’espagnol.

Dans une interview accordée à AlterPresse, Roldán nous a parlé plus en détail de ce projet.

Roldán, d’où vient cette idée de faire une rencontre musicale entre les deux pays ?

- Au moment où je commençais mes études de sociologie, j’étais membre d’un groupe musical qui s’appelait « Combite », un groupe pionnier dans la recherche de nos racines africaines. Donc, j’entrais en contact avec des syncrétismes haïtiano-dominicains, comme le Vodou, le Gaga (l’équivalent du Rara en Haïti). En même temps, je commençais à travailler dans des bateys. Un peu plus tard, je jouais dans un groupe de « gaga » qui sortait des bateys et qui commençait à jouer dans le carnaval et à faire des concerts et des festivals. Nous avons commencé un spectacle « Artistes pour le gaga » qui a duré 9 années. L’idée était de récolter de l’argent pour appuyer les groupes Gaga. Beaucoup d’artistes qui s’étaient engagés dans la « Fundación Cultural de Bayahonda » ont collaboré à ce projet. C’était un succès ! Entre 8 et 10 mille spectateurs, ainsi que de grands groupes musicaux alternatifs du moment, ont participé aux concerts.

À la fin des années 80, nous avons créé une revue trilingue (en français, en créole et en espagnol) « Tocayo - Tokay », avec le CEDEE et le GRHAP. Cette initiative était très intéressante, parce que c’était la première fois que quelque chose de semblable se réalisait sur l’Île. On pouvait y trouver de la poésie, des analyses politiques, économiques, culturelles et sociales. Nous avons seulement réalisé 3 à 4 revues, à cause de l’instabilité en Haïti. La revue était finalisée à Santo Domingo, mais élaborée et distribuée par GRAHP et CEDEE dans les deux pays.

Et ceci, malgré un climat non favorable aux Haïtiens en République Dominicaine ?

- En République Dominicaine, il y a tout un mouvement de solidarité avec Haïti. Comme en Haïti où beaucoup de gens, d’artistes et d’institutions continuent à travailler et à appuyer les secteurs populaires dans des conditions très difficiles, un tel travail est aussi possible en République Dominicaine malgré le climat de racisme. Beaucoup d’organisations dominicaines travaillent pour défendre les Haïtiens, pour l’amélioration de leurs conditions de santé, pour l’éducation de leurs enfants, pour promouvoir des projets culturels entre les deux peuples et pour renforcer les organisations sociales des Haïtiens vivant sur le territoire dominicain.

Aujourd’hui, vous avez de nouveau le désir de monter un projet musical binational ?

- Le projet n’est pas neuf. Déjà en 1999 nous avions organisé un festival à Santo Domingo avec Boukman Eksperyans. Avant, nous avions invité Manno Charlemagne. L’idée était de lancer un festival permanent sur notre île qui se réaliserait une année en Haïti et l’autre en République Dominicaine et ainsi de suite. Mais, ce n’était pas possible d’organiser ce festival en Haïti à cause de la situation politique de ce pays. Nous avons malheureusement dû abandonner le projet. Mais dans cette période, nous avions encore un autre projet qui était de produire un « CD de l’île », une création conjointe entre artistes haïtiens et dominicains après chaque festival.

Maintenant, nous voulons relancer les deux projets. Le Ministre de la Culture en République Dominicaine s’est déjà montrée favorable à l’idée. L’Ambassade dominicaine a promis de participer activement pour la réussite de ces projets. Nous avons déjà fait des réunions avec le ministre de la culture en Haïti, mais il n’a rien promis ; cependant, nous pouvions sentir chez lui une certaine ouverture et nous espérons pouvoir compter sur son aide. Des agences de coopération en Haïti et en République Dominicaine, ainsi que des fonctionnaires de l’Union Européenne dans les deux pays, ont été contactés.

En même temps, nous sommes en train de parler avec des artistes dominicains et haïtiens. Du coté dominicain, beaucoup d’artistes et de groupes comme Xiumara Fortuna, Luis Diaz, Batey 0, se sont engagés à collaborer avec nous. Nous pouvons aussi intégrer des musiciens de Batchata, de Merengue et d’autres artistes comme Sergio Vargas et Juan Luis Guerra. En Haïti, nous avons parlé avec Boukman Eksperyans, RAM, Emelyne Michel et Beethova Obba. Mais nous voulons encore rencontrer d’autres artistes haïtiens contemporains qui ont une certaine sensibilité au thème de la solidarité haïtiano-dominicaine.

L’idée du CD ne consiste pas à additionner des chansons, mais plutôt à lancer une création collective. Par exemple, les musiciens haïtiens accompagneront des artistes dominicains et vice versa. Ou mieux encore, les dominicains pourront chanter en créole et les haïtiens en espagnol. Nous voulons établir des relations artistiques et humaines primaires qui permettent de vaincre les préjuges entre les deux peuples et de transcender les sentiments anti-haïtiens et anti-dominicains.

Dans le cadre du premier festival ACP (Afrique, Caraïbe et Pacifique) organisé le mois dernier à Santo Domingo, nous avons lancé la « Fundación Cultural Cofradía », l’organisation qui a la mission de peaufiner et d’impulser les deux projets.

Nous voulons que les deux peuples haïtien et dominicain, à travers leurs artistes et producteurs culturels, se rapprochent et soient les principaux protagonistes de ces deux projets. [pve wel gp apr 27/11/2006 17:00]