Pourquoi existe-il des enfants princes et des enfants mendiants, des enfants maîtres et des enfants esclaves ?

Par Charles Joseph Charles

Soumis à AlterPresse le 17 novembre 2006

Si tu bannis de chez toi le joug, le geste menaçant et les paroles méchantes, si tu te prives pour l’affamé et si tu rassasies l’opprimé, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et l’obscurité sera pour toi comme le milieu du jour.  [1]

J’ai lu dans « À toi qui n’es pas encore né(e) », du généticien Albert Jacquard, un passage dont le souvenir ne me quitte pas :

« Choisir est vain si l’on n’est pas capable d’agir ; agir est stérile si l’on ne comprend pas les processus qui font se succéder les événements. Transformer une réalité dans le sens que l’on désire n’est possible que si l’on a pénétré les mécanismes, découvert les forces en action, si l’on est capable d’utiliser ces forces pour provoquer une dynamique conforme à l’objectif que l’on s’est fixé. [2] »

Les forces de mort chez nous ne sont plus mystère. Le peuple a suffisamment souffert pour devenir philosophe. Une philosophie de souffrance est aussi bien de la philosophie.

J’ai vu des enfants philosophes qui n’ont jamais rien entendu ni rien lu d’exceptionnel. Ils sont capables d’expliquer la réalité du mystère de leurs souffrances s’ils trouvent quelqu’un à qui parler !

Ils sont là sur le trottoir, jour et nuit. Ils ne sont pas aveugles. Ils voient. Ils comprennent, car ils sont intelligents. Ils ont l’esprit éveillé. Ils ne jugent personne, ils ne condamnent personne, mais ils chantent. Leurs chansons parlent très fort. Ils forment leurs voix pour crier leur misère. Ils composent une harmonie douce et une symphonie inachevée pour dire qu’ils ont droit à la vie.

J’ai vu ces enfants aux corps décharnés sur tous les trottoirs de mon pays où j’ai marché. J’ai touché ces corps, je les ai questionnés. Les âmes de ces corps me répondent avec une voix endolorie : je me nomme misères.

J’ai rencontré des enfants dans les rues et les corridors de nos villes. Ils sont mal vêtus, affamés, malingres…Leurs yeux épient ici et là une poubelle. Car c’est dans la poubelle qu’ils cherchent le pain quotidien.

Mes yeux ont croisé leur regard. Dans leurs yeux, je ne vois que la détresse et le désespoir. Désespérés, ils marchent encore. On dirait qu’il y a une parcelle d’espoir qui reste. Ils vont de la désaffection au mépris complet. Ils poursuivent leur chemin. Un chemin qui les mène ils ne savent où exactement. Ils traînent sous leurs bras leurs lits faits de boîte de carton et de morceaux de haillons.

Je les ai rencontrés un peu partout sur mon parcours, dans les villes et villages, faubourgs et campagnes, avec leurs visages blêmes et alités. Toute leur vie n’est que lutte et misère. Leur vocabulaire le plus familier : le calvaire, la faim, la soif, la déception, l’humiliation, le mépris, la souffrance…

S’il leur arrive de sourire, cela ne dure que l’instant de quelques secondes. D’eux, j’ai souligné deux comportements qui les distinguent.

Il y en a qui demandent à tous les passants. Ils mettent de côté leur honte et leur gêne. Il y en a qui ne se déclarent pas mendiants mais demandent un morceau de pain en échange d’un petit service rendu aux passants.

J’en ai rencontré d’autres en domesticité. Ceux-là ne parlent pas. Ils ont peur. Ils ont un bâillon sur la bouche. Ils demeurent silencieux. La madame leur a enlevé le droit à la parole. D’autres encore qui ne se lavent même pas. Il leur est interdit d’utiliser l’eau, un peu trop précieuse pour la maison. Cette même eau que ces enfants restavèk ont charroyée pendant des heures durant la journée.

J’ai rencontré d’autres encore qui n’ont pas le droit de dire qu’ils ont faim. Ils n’ont pas le droit de dire qu’ils ont faim parce qu’on leur réserve seulement les miettes des repas. Ils n’ont pas le droit de dire qu’ils sont malades, parce que les médicaments coûtent trop cher.

Ces enfants-là sont le plus souvent ignorés. Ils n’ont pas de nom. On les appelle comme on veut : Ti kòk, ti madanm, sonson, ti wòz, etc. Ils sont utilisés comme outils. Ils sont traités avec dégoût. Pourquoi existe-il des enfants princes et des enfants mendiants, des enfants maîtres et des enfants esclaves ?

Il n’est pas juste de catégoriser selon nos préjugés. Non, rien n’est ni beau ni laid à l’avance. C’est notre regard qui apprécie et déprécie les choses. Il faut tourner notre regard vers l’être et non vers l’avoir. Prince ou mendiant. Ce qui compte c’est l’humain. J’aime partager avec mes amis cette maxime bien connue de Kateb Yacine : « Il faut que notre sang s’allume et que nous prenions feu pour que s’émeuvent les spectateurs, et pour que le monde ouvre enfin les yeux, non pas sur nos dépouilles, mais sur les plaies des survivants. »