Lutte contre l´insécurité en Haiti : Une approche yo-yo assortie d´objectifs inavoués

Débat

Par Gary Olius [1]

Soumis à AlterPresse le 5 novembre 2006

Le déficit d´accès aux facteurs de développement humain (comme l´éducation) et la férocité du jeu d´intérêts entre les classes dominantes sont tels que les peuples des pays appauvris n´ont pas toujours les dirigeants qu´ils méritent. En fait, ces peuples savent pertinemment ce qu´ils veulent, mais l´ardeur de leur souffrance, additionnée à l´urgence de leurs incommensurables besoins, les fragilise et les transforme en une proie facile pour les politiciens démagogues.

Dans cet ordre d´idées, cela ne sert à rien de faire l´éloge de la démocratie, si l´on ne fait rien pour permettre aux gens d´effectuer leur choix dans des conditions optimales, car choisir est un acte délibéré effectué par un être conscient et apte à se placer à une position surplombant les murailles ou les limites que lui imposent ses besoins immédiats. L´extrême dénuement matériel et toutes les souffrances y relatives sont bien souvent les principaux catalyseurs qui poussent les masses souffrantes à s´envoler en amour idyllique avec des politiciens peu « catholiques », dont les idéologies et les discours sont de vrais venins pour la stabilité et le progrès socio-économique.

Bref, disons-le sans passer par la tangente, la misère est foncièrement démocraticide…

A cet égard, l´expérience haïtienne est typique.

Au cours des deux dernières décennies, on a pu constater que les hommes politiques haïtiens (les plus influents, surtout !) se sont employés à démolir toutes les institutions étatiques pour donner à « la rue » une force exécutoire sans limite. Ils ont habilement instauré une espèce d´odocratie qui leur permet de régner en maître et seigneur ; au nom du peuple. Ils ferment l´accès à la démocratie et font semblant de la chercher comme une aiguille dans une botte de foin.

Cette quête - à jamais inachevée - de cette démocratie introuvable ne peut que perpétuer la transition et faciliter la déification des individus, la personnification de l´autorité de l´Etat et l´atrophie institutionnelle.

Le cadre est idéal pour la culture du mysticisme politique et l´art de flatter les bas instincts populaires convertibles, au besoin, en argument d´ultime instance. Il est aussi propice à la gestation des plus odieuses hypocrisies et des mensonges les plus abjects.

Dans une telle situation, les dirigeants ont toute la latitude pour s´enorgueillir d´être des champions de la liberté d´expression ou du droit à la parole, tout en s´autorisant eux-mêmes le droit à la sourde oreille.

Hélas ! , Haïti s´enfonce dangereusement dans cette forme singulière de gouvernance politique et tous les faits tendent à le prouver. Nos dirigeants feignent d´être aveugles et sourds. L´environnement succombe, ils ne le voient pas. La vie tend à devenir impossible en Haïti, ils ne s´en rendent pas compte. Et le comble, ils n´écoutent pas les cris de ces femmes que les bandits violent impunément à Martissant, à Soray ou à Cité Soleil, ils n´écoutent pas non plus les clameurs des parents de ces enfants, de ces hommes d´affaires, de ces jeunes professionnel(les), bref, de ces innocent(e)s qui sont kidnappé(e)s, rançonné(e)s, maltraité(e)s et tué(e)s.

Les deux principaux chefs de l´Exécutif s´arrangent systématiquement pour souffler le chaud et le froid dans leurs prises de position sur cette brutale insécurité qui met à genoux la société haïtienne.

On se rappelle que, sous la pression du Parlement et de certains diplomates, M. le Président a effectué une sortie catastrophique à Cité Militaire pour clamer, depuis les toits en terrasse, que les bandits n´avaient qu´une alternative « remettre leurs armes ou mourir ». Un mois plus tard, M. le Premier Ministre a fait savoir, à qui bon veut l´entendre, qu´il est prêt à dialoguer avec ces mêmes bandits.

Récemment, notre Président disait, pour la consommation de l´opinion publique, qu´il faut tout faire pour neutraliser les « fabricants de malheur ». Et, comme pour se moquer de nos dirigeants, les bandits annonçaient, il y a une semaine, la reprise de la terreur par la mise en branle d´une nouvelle opération baptisée « Opération Bagdad II ».

Depuis lors, on a enregistré une remontée fulgurante des actes de violence. Et devant la tournure que prennent les choses, il faut s´attendre à une nouvelle déclaration de nos dirigeants, car, pour eux, l´insécurité peut se laisser résoudre par la vertu magico-mystique du verbe politique, distillé à souhait au gré de la conjoncture et en fonction de ce que la communauté internationale aimerait entendre.

Il y a de quoi se confondre dans cette logique yo-yo utilisée par le pouvoir en place pour faire face à ce cuisant problème.

A première vue, on pourrait dire que le gouvernement semble vouloir s´emmêler les pieds en s´acharnant à chercher une chose et son contraire. Il affirme œuvrer pour attirer des capitaux étrangers, susceptibles de contribuer substantiellement à la croissance économique du pays et à la création d´emplois durables.

Mais, en même temps, il se montre étonnamment hésitant à créer les conditions minimales de sécurité, sur lesquelles aucun investisseur potentiel n´est disposé à transiger. Il ressasse des arguments peu convaincants, pour différer toute action concrète pouvant contribuer valablement à réduire le niveau d´insécurité dans le pays et dans la capitale en particulier.

Nos dirigeants se veulent Runcimaniens et font croire - à l´instar de Valdés, de Ribero et consorts - que les vols, les assassinats et les kidnappings ne sont que le résultat de l´ampleur des inégalités qui existent au sein de la société haïtienne. Comme pour dire à la société qu´elle doit se préparer à vivre encore, pendant de longues années avec ces formes de violence, car la cause principale qui les sous-tend ne disparaîtra pas du jour au lendemain.

Et l´aspect le plus cynique de la question est que tous les tenants de ce discours savent que, au fur et à mesure que les bandits prennent goût à gagner des centaines de milliers de dollars sans effort et sans aucune forme de risque, rien ne leur portera à changer de comportement.

Donc, inutile de chercher dans des postures idéologiques les vraies raisons qui poussent le gouvernement en place à adopter cette approche obscure pour faire face à l´insécurité ; car, qu´on soit de gauche ou de droite, on doit savoir qu´il faut réagir avec fermeté quand des situations franchissent ou tendent à franchir le seuil de l´inacceptable.

Il faut voir deux choses dans les appels récurrents au dialogue avec les bandits.

Primo, c´est une stratégie qui traduit un mépris et une insensibilité caractérisés pour les innombrables victimes de l´insécurité, et, secundo, il y a aussi là-dedans un calcul politique de court et de moyen terme.

On ne sait par quelle démence idéologique, certains osent affirmer que le phénomène de kidnapping en Haïti est une autre dimension dans la manifestation de la lutte des classes. Les personnes victimes, disent-ils sans plaisanterie, sont soit de la bourgeoisie soit de la petite bourgeoisie ; donc des ennemis du peuple.

En vérité, ces « marxistes » enténébrés, aimant à la folie l´illustre penseur (Marx), tout en n´ayant rien compris dans sa pensée, le gratifient involontairement d´une seconde mort. L´interprétation maladroite de la théorie de la lutte des classes (telle que nous le rapportons), nous l´avons entendue pour la première fois de la bouche d´un « prof » d´université. Nous avons été franchement abasourdi.

A l´entendre, c´était comme si les fils du peuple s´étaient tous constitués en une armée de kidnappeurs pour marcher à l´assaut de la bourgeoisie et de ses alliés à coup de séquestration, suivie de libération contre rançon ; question de provoquer - à marche forcée - une translation des patrimoines financiers des classes possédantes aux classes défavorisées. Cette lecture artisanale des choses nous a longtemps préoccupé, jusqu´à ce que nous arrivions à nous rendre compte qu´il n´est autre que le dual de l´argument tenu par ceux qui disent que le kidnapping, dans sa version haïtienne, se justifie par les inégalités sociales.

Tout compte fait, il fallait bien se rendre à l´évidence que la MINUSTAH de (Gabriel) Valdés, de (Heleno) Ribero et consorts s´est inscrite aussi dans cette lignée-là et il faut comprendre, du même coup, pourquoi l´actuelle équipe au pouvoir, bénéficiaire par ricochet des retombées politiques de cette vision, a du mal à s´en débarrasser.

La croyance en de telles bizarreries rend inévitablement insensible aux douleurs des victimes, car on finira par penser, en fin de compte, que celles-ci ne font que recevoir leur juste châtiment pour avoir contribué à laisser les bidonvilles dans la crasse. Cette croyance incite aussi au mépris de tous ceux ou toutes celles qui ont été kidnappé(e)s, torturé(e)s, violé(e)s ou tué(e)s, parce qu´ils (elles) sont des ennemis du peuple.

En ce sens, dialoguer avec les bandits entre dans l´ordre normal des choses, puisqu´ils mènent un « juste combat »…

L´autre pan de notre hypothèse est que la stratégie de l´Exécutif s´inscrit dans un calcul politique égoïste.

En effet, ce n´est plus un secret de polichinelle qu´autour du Président il y a une lutte acharnée pour sa succession. Monsieur le Premier Ministre, tout le monde le sait, porte en lui une vocation présidentielle irrépressible. En meeting public comme en audience avec ses proches, il ne rate aucune occasion pour la manifester, sachant que son chef l´a déjà choisi in petto. C´est un désir qui le tabasse comme une démangeaison dans un quelconque endroit du corps peu accessible aux ongles. Le contenir, paraît-il, lui fait plus de mal que de se laisser aller - sans retenue - aux manœuvres peu orthodoxes qui l´exposent à la risée des observateurs attentifs.

En fait, ce n´est pas un problème en soi qu´un homme intellectuellement bien formé nourrisse l´ambition d´être Président de son pays. Cela pourrait même témoigner d´un sens élevé du sacrifice. Mais, ce qui n´est pas compréhensible, c´est l´acharnement de notre chef de gouvernement à marchander les bonnes grâces des bandits de grand chemin dans l´espoir de mettre à son service leur « force de frappe » à l´occasion des futures joutes présidentielles ; alors que, dans le contexte actuel, on s´attendait plutôt à ce qu´il fasse montre de sa capacité à concilier éthique, patriotisme éclairé, sens élevé du devoir et stratégie politique pour accéder au fauteuil convoité.

Poursuivant aveuglement son instinct de déraison politique, il a fait feu de tout bois et a juré par les grands dieux pour faire croire à tout le monde que leur décision d´intégrer Samba Boukman, un présumé criminel, dans une commission aussi importante que la CNDDR, est la meilleure de toutes les options envisageables. Aussi étrange que cela puisse paraître, des gens réputés éclairés l´ont fermement appuyé dans cette démarche.

Mais, advenant que l´on accepte pour vraie cette façon de faire, on pourrait pousser encore plus loin le ridicule en créant d´autres structures du même genre et en y intégrant de sinistres personnages comme Amaral, BlackTouTou, TiLou, YoyoPiman, TouMouri, bref, tous ceux-là qui ont constitué le haut commandement de l´Opération « Bagdad I » et qui se sont rendus célèbres pour les atrocités qu´ils ont infligées à la population haïtienne.

Ainsi, pour la consommation de la communauté internationale et des bailleurs de fonds, verrait-on la ré-affectation de ces « guerriers intouchables » à des taches leur permettant de jouir d´un repos « bien mérité ». En contrepartie, ils accepteraient le respect d´une trêve pour une durée négociée. Et, pour le malheur de la démocratie, on constatera la re-mobilisation de ces seigneurs du crime à l´approche des élections présidentielles de 2010. Enfin…, même les plus incrédules pourront constater jusqu´où peut aller un politicien haïtien quand il se laisse emporter par un désir immodéré du pouvoir.

Contact : golius@excite.com