Haiti : La nation écartelée

Par Fritz Deshommes [1]

Léconomiste Fritz Deshommes procède, le vendredi 20 octobre 2006 à la
Faculte de Droit et des Sciences Economiques, à la vente-signature de son dernier ouvrage intitulé « Haiti : La nation écartelée / Entre plan américain et projet national ». A cette occasion, l’auteur autorise AlterPresse à en publier l’introduction.

Il y a 20 ans, le 7 février 1986.

Il y a 20 ans, la chute du régime des Duvalier autorisait toutes les espérances.

La parole se libérait. Les paysans faisaient irruption. Les exilés revenaient. Les femmes s’exprimaient. Les jeunes célébraient. Les régions renaissaient.

De tous les coins et recoins de ce pays, devenu immense, et de sa diaspora, sourdait une puissante clameur, comme si brusquement le pays s’était enrichi de nouvelles ressources, de nouvelles énergies, prêtes à le régénérer et à le conduire vers les plus hautes cimes.

Des expressions significatives rythmaient l’air du temps :

- Haïti Libérée ;
- Deuxième Indépendance ;
- Révolution du 7 février.

On avait la ferme conviction que la dégringolade, sérieusement amorcée, allait être stoppée et que l’ère nouvelle annonçait un renversement inexorable des tendances vers des « lendemains meilleurs ».

Les arguments ne manquaient pas. En plus de la profession de foi des nouvelles forces vives libérées à l’occasion et prêtes à s’engager, il y avait cette certitude qu’exprimait déjà, un an auparavant, le professeur Grégoire Eugène dans son fascicule « Le Miracle Haïtien Est-il Possible ? ». Il disait en substance que nous sommes déjà tombés si bas qu’il n’est plus possible de continuer à régresser. On n’avait pas d’autre choix que de remonter la pente. Irréversiblement.

La « Première République Noire du Monde » était devenue le seul PMA de l’hémisphère occidental. Les niveaux de production, de productivité, de revenus, de chômage et de sous-emploi en témoignaient largement. Sans compter le gaspillage des ressources, le degré de corruption et d’immoralité publique, le poids de l’assistance étrangère, de la dépendance externe, les indicateurs sociaux , en particulier ceux d’éducation et de santé, les boat people, les candidats à l’expatriation, la répression, l’irresponsabilité de l’Etat, etc. On ne pouvait pas tomber plus bas. On avait atteint le fonds du puits. On n’avait pas d’autre choix que de remonter…..

Et puis, nous avions, les mains nues, avec notre seule volonté de vivre dans un pays différent, terrassé l’une des dictatures les plus féroces de l’histoire nationale. Que ne pouvait-on pas alors ? Qu’est-ce qui nous empêcherait de soulever des montagnes ? Qu’est-ce qui pouvait nous empêcher d’atteindre les objectifs les plus grandioses pour ce pays promis dès sa naissance à un destin de grandeur ?

......

Aujourd’hui en 2006, tout ceci paraît comme de l’histoire très lointaine. Pour ceux qui s’en souviennent encore, on dirait un rêve, un mirage…

Aujourd’hui en 2006, tous les indicateurs, déjà alarmants, ont évolué au pire. L’économie a continué à régresser. La pauvreté et la misère ont pris des gallons. L’Etat s’est effrité de manière encore plus accélérée et l’espoir qui reste n’est plus assorti de cette certitude de lendemains meilleurs.

De là à nous gratifier de titres que nous n’avons même pas la capacité matérielle de mériter, il n’y a qu’un pas que les faiseurs d’images internationaux n’hésitent pas à franchir. Haïti a, en effet, été désigné « champion du monde de la corruption » [2].

Que s’est-il donc passé ? Pourquoi les promesses de 1986 se sont-elles évanouies si rapidement ? Serions-nous marqués par une fatalité qui nous condamne inexorablement à plonger dans l’abîme ?

Pis encore, nous sommes en train de perdre ce qui, au-delà de notre misère matérielle, nous définissait profondément : notre orgueil, notre fierté, notre sens de la souveraineté, notre capacité de résistance. Ainsi que ce sentiment intime qui nous donnait le courage de sourire au plus fort de toutes les adversités.

Qui eût dit que ce pays, jaloux de son indépendance jusqu’à la susceptibilité, aurait connu deux interventions étrangères en moins de dix ans ? Que la seconde qui se poursuit encore menace de perdurer et de s’installer dans un long terme qui se calcule en décennies ?

Comprendra-t-on jamais pourquoi l’année du Bicentenaire de l’une des trois grandes Révolutions Mondiales, celle qui reculera le plus loin possible les frontières de la liberté et de l’humanisme, soit justement l’année au cours de laquelle son géniteur se retrouvera sous les bottes étrangères par casques bleus interposés ?

Qui eût cru qu’à défaut de substance, il ne nous resterait même plus la posture ?

Voilà que, pour la première fois, un pays de l’envergure du Vénézuela est prêt à reconnaître l’apport d’Haïti à sa libération et celle de ses voisins, et nos dirigeants choisissent de faire la sourde oreille au lieu de profiter de cette ouverture faite par le Président Chavez lui-même de venir célébrer à Jacmel, en Haïti, le 12 mars 2006, le bicentenaire de l’expédition de Miranda et du début de l’assistance de la jeune nation haïtienne qui se poursuivra de manière constante et systématique avec Bolivar jusqu’à la proclamation de l’indépendance de la « Grande Colombie ».

N’était-ce pas là l’occasion rêvée pour la République d’Haïti de renouer avec ses anciens protégés de toutes les parties du continent américain et de tous les continents qui ont eu à bénéficier de sa sollicitude ?

N’était-ce pas le moment idéal pour rappeler aux dirigeants de la MINUSTAH que ce pays qu’ils voudraient « en danger d’extinction » ou « sous protectorat de l’ONU [3] » demeure à jamais leur bienfaiteur en libertés, en humanismes et en libérations.

Que des dirigeants haïtiens n’aient pas su saisir cette perche montre à quel point nous sommes atteints. Et que la nation ne leur ait fait aucune exigence en la circonstance donne toute la mesure de l’affection qui ronge ce peuple réputé rebelle et résistant.

Pourquoi, par ailleurs, sommes-nous tellement devenus attachés à l’aide internationale, que la moindre initiative nationale, le moindre petit projet, y compris l’organisation d’un colloque, ou la diffusion d’un spot publicitaire, doivent souvent passer par le patronage d’un bailleur de fonds ?

Dans le même temps, on refusera en notre nom du pétrole offert à des conditions préférentielles dans le cadre d’un processus de solidarité continentale dont nous sommes pourtant les pionniers [4]. Les diktats des bailleurs de fonds au lieu de la coopération solidaire, quoi !

Au nom de la même logique, on ira jusqu’au Palais de l’Elysée dire à la France que l’on ne réclame plus la restitution des montants extorqués par l’ancienne puissance coloniale au titre de la « Dette de l’Indépendance ». Sous-entendu : on se contentera de son assistance charitable,…
….

Tout cela nous arrive-t-il par hasard ?

Serions-nous poursuivis par une malédiction congénitale au point que commençait à s’échafauder une explication de nos maux par une théorie de chromosomes ?

Faut-il y voir, une fois encore, la preuve que ce peuple, né trop tôt à l’indépendance, ne sait pas encore ce qu’il veut et se trouve dans l’incapacité de se gouverner ?

Le pire est que ce langage qui est, depuis 1804, celui des étrangers, nostalgique de la coloniale « Perle des Antilles », commence à avoir droit de cité chez nos compatriotes dépassés, submergés par cette accumulation de malheurs, de désillusions, de déceptions.

Cet ouvrage se propose d’aborder toutes ces questions. Il tend à démontrer que :

- il y avait de réelles raisons de croire que 1986 pouvait être le signal d’un nouveau départ ;
- les forces vives du pays ont pu se mobiliser pour élaborer collectivement un véritable projet national ;
- dans le même temps se développait un autre projet sorti d’officines étrangères, communément appelé « Le Plan Américain Pour Haïti » qui exprimait la vision, les orientations des bailleurs de fonds ;
- les rapports de force entre les deux projets ont souvent été à l’avantage du « Plan Américain » ;
- il existe des raisons objectives qui expliquent notre état de misère matérielle, morale et spirituelle. La fatalité n’a rien à y voir. Nous savons bien ce que nous voulons. Et aussi ce que nous ne voulons pas.

L’ouvrage suggère également que l’état de délabrement physique, écologique, infrastructurel, mental, spirituel dans lequel nous nous trouvons en 2006, vingt ans après le 7 février 1986, constitue le résultat de l’affrontement entre les deux projets dont aucun n’arrive à obtenir l’hégémonie :

- l’un, le projet national, doté de légitimité et de légalité, n’arrive pas à être mis en œuvre parce que ses porteurs, même majoritaires, ne disposent pas des leviers financiers, économiques, politiques et, peut-être, militaires que détiennent les tenants haïtiens et étrangers du statu quo ;
- l’autre, le « plan américain », bénéficiant d’un rapport de forces favorable, arrive à marquer des points significatifs mais tarde à occuper toute la scène parce que privé de légitimité.

Pour étayer ces hypothèses, sont utilisés divers matériaux produits par l’auteur lorsqu’il était responsable de l’émission « Econominute » de Radio Port-au-Prince (1983-1984) et de la rubrique « La Page Economique » du Nouvelliste (1984-1988). Ils se présentent sous formes de rapports de recherche, témoignages d’observateurs, entretiens avec des personnalités, compte-rendu de conférences et de résolutions d’ateliers, réactions d’officiels, chroniques et reportages journalistiques. Elaborés pour la plupart autour de la période 1986-1987, au moment de la « transition originelle », ils rendent compte de manière vivante des débats, des préoccupations, des motivations et de l’esprit de cette période charnière de notre histoire récente.

Il est vrai que le titre lui-même nous y renvoie, ne serait-ce qu’à travers l’utilisation de l’expression « plan américain ». N’est-ce pas sous cette dénomination que la rhétorique de la période désignait la vision économique des principaux bailleurs de fonds (USAID, BID, Banque Mondiale, FMI) ainsi que les mesures qu’ils proposaient [5].

Bien entendu, il a fallu agencer ces matériaux, nonobstant les dates de leur production, pour en obtenir la cohérence nécessaire et les mettre en perspective en vue de contribuer à cerner ce qui est arrivé à ce pays durant ces vingt dernières années.

L’ouvrage qui en résulte se situe entre le journalisme et le travail académique. Il comprend sept (7) chapitres, introduits chacun par une mise en contexte et clos par un essai de synthèse.

Le premier, intitulé « Le Plan Américain Pour Haïti », met face à face deux positions différentes sur ce sujet : celle dégagée lors du colloque « Les Paysans dans la Nation Haïtienne » et, en réaction immédiate, celle d’officiels américains en poste en Haïti (en l’occurrence, l’ambassadeur et le directeur de l’USAID). Il permet de disposer d’une base solide pour interroger l’existence, la nature,le contenu, les motivations, les conséquences éventuelles de ce « plan américain » et départager les parties.

Les chapitres II et III entament cette interrogation de fond. L’un des axes majeurs par lesquels on a souvent caractérisé le « plan américain » se rapporte à l’abattage systématique des porcs locaux pour cause (sous prétexte, diront certains) de peste porcine africaine. Est-il vrai que, pour éradiquer celle-ci, la destruction systématique de la race indigène était indispensable ? Que le modèle de repeuplement privilégié ou imposé faisait la part belle aux gros éleveurs et aux pays producteurs d’aliments pour bétail au détriment du petit paysan et des intérêts nationaux ? Le programme visait-il la destruction ou le renforcement de l’économie paysanne ? Le chapitre II, intitulé « Cochons Créoles : Première Etape ? », y apporte des éléments de réponse.

Les « Floraisons Néo-Libérales », écloses en 1986-1987, font l’objet du chapitre III. On y retrouve la plupart des autres expédients réputés appartenir au « Plan américain » et revendiqués par le gouvernement d’alors. L’orientation vers les exportations, la privatisation/démantèlement des entreprises publiques, la libéralisation du commerce extérieur, la réduction du rôle de l’Etat, tout y est, y compris des doutes sur la nécessité de l’existence de la Banque Centrale. Ce chapitre fait revivre un document célèbre en son temps, qui avait fait couler tellement d’encre, de salive et peut-être même de sang : le « mémorandum Delatour-USAID » de mai 986.

Mais le « plan américain » est-il faisable ? Les conditions nécessaires à sa mise en oeuvre peuvent-elles être réunies ? Et à quel prix ? Le chapitre IV, intitulé « La Stratégie Néo-Libérale : Faisabilité et Cohérence Interne » s’applique à déterminer en quantité et en qualité les ressources indispensables à la mise en oeuvre du volet agricole dudit « Plan américain ». La terre, les acteurs, les intrants, le capital physique et financier sont-ils disponibles ? Si non, comment peut-on y remédier ? Dans quelles conditions et dans combien de temps ? Les réponses trouvées sont plutôt inquiétantes.

« Les mêmes projets mis en oeuvre avec les mêmes erreurs conduiront aux mêmes échecs ». Un intellectuel de haut calibre, Docteur en Economie, ancien Ministre, M. Serge Fourcand et un paysan, leader de l’Association des Petits Paysans du Nord-Est, M. Jacques-Antoine Wasembeck, nous préviennent à partir d’espaces différents. Le premier se référait à la CBI, autre ingrédient du « plan américain » ; le second partageait son expérience de ces projets de développement agricole dont le pays a l’habitude et qui contemplent systématiquement comme première étape de mise en oeuvre le déguerpissement du paysan de sa terre. Leurs conclusions seront les mêmes. « Il faut que le destin du paysan soit pris en charge par le paysan », dira Fourcand. ; « Se lè boutèy fin jwenn pou bouchon tranpe », proclame Wasembeck. D’où le chapitre V intitulé : « Les mêmes Projets, les Mêmes Erreurs, les Mêmes Echecs ».

Les inquiétudes provoquées par le « plan américain » légitiment la recherche d’alternatives. Et il faut reconnaître que cette démarche a été activement initiée dès que les conditions l’ont permise, dès le lendemain du 7 février 1986. Congrès, colloques, conférences, ateliers ne se comptaient plus. C’est que le « plan américain » était déjà prêt et il fallait faire vite. Dans ce contexte, notre attention a particulièrement été retenu par le « Colloque les Paysans dans la Nation Haïtienne » qui constitue le thème du Chapitre VI. Il y est repris le compte-rendu de la plupart des conférences prononcées à cette occasion. Les présentateurs figurent parmi nos meilleurs chercheurs, universitaires et patriotes de l’époque.

Le titre du prochain et dernier chapitre pourrait faire sursauter : « Le Projet National ». Est-ce un manifeste ? Une déclaration de principes ? Un catalogue de revendications ? Peut-on dire qu’il existe un véritable projet national ? Quel en est le contenu ? Où le trouver ? La thèse défendue dans ce travail est que ce projet national existe ; il a été élaboré à partir des débats, réflexions, colloques, ateliers, résolutions mentionnés plus haut. Sur la plupart des sujets d’importance, on retrouve des orientations claires, des éléments de mise en oeuvre et des instruments. Mieux encore, ce projet national est déjà consacré dans le seul document qui nous lie tous, fils de cette même terre et dans lequel nous nous sommes reconnus : la Constitution de 1987 massivement votée. En d’autres termes, non seulement ce projet existe mais encore il a acquis une légitimité et une légalité dont ne peut se prévaloir aucun autre projet.

(Mai 2006)