L’Année Dessalines…Quand ?

Par Faubert Bolivar

Soumis à AlterPresse le 15 octobre 2006

17 Octobre 1806. Mémoire d’écolier. L’acharnement sur un cadavre. Dessalines. « On a coupé ses doigts pour voler ses bagues ». Expliquait, indigné, Maître Léo Florestal à ses élèves de l’Institut Julien V. Minuty. Une folle qui trie les restes éparpillés d’un homme découpé menu morceau. La victime : le Père fondateur de la Patrie.

17 Octobre 2006. Constat de citoyen. L’acharnement sur un cadavre. Haïti. Les restes dispersés d’un pays écrasé, byen kraze. L’urgence de trouver le politique pour empêcher que les enfants de la Patrie s’entre-déchirent, s’entre-découpent, s’entre-trouent, se mangent. Comme des chiens ! Oui, des chiens. « Ayisyen se chen », disons-nous, nous, Haïtiens.

1806-2006. Deux cents ans que Dessalines (crime des Noirs contre un projet politique) a retrouvé Toussaint (crime des Blancs contre un projet politique) pour former une paire de spectres qui hantent le devenir politique haïtien. Toussaint, Dessalines. Deux meurtres. Deux figures soustraites, volées à une Nation à créer. Deux versants du cadre conceptuel de formulation d’un contrat politique haïtien ?

En revisitant ce texte écrit en été 2004 dans le souci de le partager à un large lectorat, il nous revient de nous demander si la conception de l’espace haïtien n’a pas été formulée une fois pour toutes sous la forme d’un choix. Toussaint ou Dessalines. L’un : il ne convient pas que les Haïtiens soient abandonnés à eux-mêmes [1], il leur faut entrer en société avec un autre peuple plus policé, blanc de préférence. L’autre : il faut que les Haïtiens oeuvrent à garder une fidélité constante, lucide et intelligente à l’événement qu’eux-mêmes ont déclaré, et auquel ils ne sauraient préexister, l’Indépendance. Les deux : une question cruciale, celle du corps. Le présent d’Haïti ne serait-il pas le refus de ce choix, et donc la vacillation, le flou, le flottement, l’absence de repères, le myam- myam bouyon kaka chat ? République et savane désolée. Souveraine et sous occupation. Etat et « nichée de chiens » (expression empruntée à Rimbaud)…

Toussaint et Dessalines ne sont décisifs qu’en tant que figures, incontournables, pour poser la question du corps dans le procès de l’histoire d’Haïti. Toutefois, notre approche des figures de Toussaint et de Dessalines est biaisée par l’historiographie. Autant, nous avons une importante littérature sur le premier [2], autant les écrits sur le second sont pour le moins minces [3]. Aussi, notre première démarche est-elle d’interroger ce biais depuis la question du corps, en proposant une lecture de Dessalines à l’ombre de Toussaint.

Pour clarifier l’abondante historiographie sur Toussaint nous nous soutenons de l’hypothèse que celui-ci est généralement abordé dans l’histoire comme un « esprit » par rapport au « corps » qu’aurait été Dessalines. Or, il est d’usage que les récits des faits historiques s’intéressent aux esprits qui les ont pensés et non aux corps qui les ont portés. La Révolution haïtienne serait une totalité composée d’un moment esprit et d’un moment corps. Toussaint, esprit sain dans un corps sain, y apparaîtrait comme le « génie politique » qui pensait à résoudre de manière intelligente les difficultés posées à son combat pour la liberté, tandis qu’à Dessalines, esprit borné dans un corps dégradé, reviendrait le mérite du « soldat » qui ne s’accomplit qu’en faisant la guerre : à ses ennemis, à ses amis, à son peuple, à lui-même.

Chez A. Césaire, par exemple, Toussaint n’est pas qu’un « esprit » (« homme de pensée, diplomate, administrateur »), mais plus fondamentalement lieu de « passage à l’esprit » de la libération. Dessalines n’y apparaît qu’en filigrane, et comme corps possédé par l’esprit de Toussaint : il est le corps dont ce dernier est la tête.

« (…) Ce qui à Saint-Domingue résista à la puissance française, au feu de ses canons et à la charge de ses soldats, ce fut l’esprit de Toussaint Louverture, l’esprit forgé par Toussaint Louverture.

Il est de mode aujourd’hui chez les haïtiens de diminuer Toussaint, pour grandir Dessalines. [4]

Il ne saurait être question de nier les mérites de Dessalines [5] ni les lacunes de Toussaint.

Mais on peut clore le débat d’un mot : au commencement est Toussaint Louverture et sans Toussaint, il n’y aurait point eu de Dessalines, cette continuation. » [6]

Révolution haïtienne : un esprit qui a pensé (Toussaint), un corps qui a exécuté (Dessalines) [7] ? Un esprit qui a su prendre le temps du discernement (Toussaint), un corps qui a agi sous la dictée de ses instincts (Dessalines) ? L’histoire d’Haïti –telle qu’elle est enseignée aux élèves haïtiens – nous commande de répondre par l’affirmative. Le Corps - dessalines était impatient pour l’indépendance haïtienne, tandis que l’Esprit - toussaint faisait des choix calmes et raisonnés. Parce qu’il était esprit Toussaint était sage, tempéré, discret, prudent, aimant. Parce qu’il était corps Dessalines était cruel, barbare, tyrannique, impétueux, haineux. [8]

Référons-nous au livre de C.L.R. James, Les Jacobins Noirs [9], pour achever de questionner l’opposition Toussaint - Dessalines. Considérons quelques extraits :

« Il (Toussaint Louverture) avait eu une chance exceptionnelle et se trouvait très au-dessus de l’esclave moyen, d’esprit et de corps. L’esclavage abrutissait l’intelligence et dégradait le corps de l’esclave. Mais chez Toussaint il n’y avait ni abrutissement ni dégradation.

Un trait de son caractère important pour l’avenir, c’est qu’il n’avait jamais été dressé. Il n’avait jamais été fouetté depuis son enfance – comme tant d’esclaves l’avaient été.

Il avait toujours été taciturne et cela le distinguait au sein d’une race naturellement expressive et bavarde. » [10]

« Dessalines était le plus fameux des généraux noirs. Certains estimaient même que son génie militaire dépassait celui de Toussaint ; mais il était déjà fort âgé lorsqu’il sut signer son nom. Il gouvernait le Département de l’Ouest avec une poigne de fer ; il n’avait guère d’aptitude constructive au gouvernement mais il était sagace, adroit et catégorique, qualités qui devaient rendre service à son peuple pendant longtemps. » [11]

« Si Dessalines avait des vues si simples et si claires, c’est que les liens qui unissaient à la France ce soldat fruste et sans culture étaient des plus ténus. S’il discernait si bien ce qui se passait sous son nez, c’est qu’il ne voyait pas beaucoup plus loin. La faute de Toussaint était celle d’un homme des lumières, et non celle d’un esprit ténébreux. » [12]

« Brutal, grossier, ayant sur la conscience plus d’un crime, il n’en a pas moins sa place parmi les héros de l’émancipation humaine. C’était un soldat, un magnifique soldat, et il n’avait nulle autre prétention. Mais la haine de ceux qui ne méritent que haine et destruction avait aiguisé sa sagacité, et il jouait une partie capitale. » [13]

Nous commençons par mettre l’accent sur les propos racistes de l’auteur – « une race naturellement expressive et bavarde », écrit-il, parlant des esclaves noirs – pour souligner un paradoxe de grande importance, dans la mesure où l’auteur était doublement noir et militant pour la cause des ouvriers noirs. Comment un tel homme en est arrivé à des affirmations racistes de ce genre ? Pour nous, la réponse n’est ailleurs que dans une approche du corps comme essentiellement méprisable. Nous pouvons affirmer que ce que l’auteur cherche à nous dire c’est qu’une révolution d’esclaves n’est pas possible, et si elle avait été possible dans le cas d’Haïti, c’est parce qu’il y avait Toussaint Louverture qui n’était pas un esclave à proprement parler, en ce sens qu’il n’en avait pas le corps. Ce que, par ailleurs, nous lisons très clairement dans le texte, lorsque James nous dit que Toussaint « était très en dessus de l’esclave moyen ». Une autre chose aurait été favorable pour faire de Toussaint un homme capable de penser une Révolution, c’est qu’il n’avait jamais été traité comme un esclave, c’est-à-dire maltraité dans son corps. Toussaint était un esprit libre. Et, il ne convient à un esprit que de penser. Or, si nous nous arrêtons sur cette dernière remarque il n’est plus nécessaire de savoir ce que l’auteur pense de Dessalines parce que celui-ci n’avait pas la chance qu’avait Toussaint d’échapper aux sévices corporels, l’histoire aura retenu de lui « son corps couvert des cicatrices laissées par les verges de fer ». L’auteur lui-même évoque « les marques du fouet que portât le brutal, l’inculte Dessalines » [14]. Dessalines ne saurait donc apporter à l’histoire que son corps humilié d’esclave soldat.

Mais, si l’auteur reconnaît la « grande partie » jouée par Dessalines il n’en pense pas moins que celui-ci ne mérite que le mépris dû aux gens de son espèce, c’est-à-dire ceux qui n’ont qu’un corps pour agir, et non un esprit pour penser. Relisons à cet effet avec quel cynisme il oppose « l’esprit ténébreux » de Dessalines à « l’esprit des lumières » de Toussaint. Oserions-nous nous poser la question suivante : si Dessalines, qui était quand même selon l’auteur un « magnifique soldat », est à ce point méprisable, que dire des esclaves qui n’étaient même pas soldats mais tout simplement victimes, dans leurs corps, de la répression coloniale ?

Comment poser la question du corps avec Toussaint et Dessalines ? Nous venons de voir qu’il y a une manière de regarder le corps et de lui destiner à une dignité spécifique suivant qu’il paraît ou non porteur d’esprit. Ce qui a fait de Dessalines une victime de l’histoire. Mais, il y a une autre manière de poser la question du corps avec Toussaint et Dessalines : celle montrant comment ces deux ont regardé le corps. Telle est notre deuxième démarche.

Ecoutons d’abord Toussaint :

« J’enverrai par votre intermédiaire des lettres au Premier Consul et le prierai de vous écouter. Parlez-lui de moi ; dites-lui combien l’agriculture est prospère, combien le commerce est prospère ; en un mot dites lui ce que j’ai fait. C’est d’après tout ce que j’ai fait ici que je dois et que je veux être jugé. J’ai écrit vingt fois à Bonaparte pour lui demander d’envoyer des commissaires civils, de faire revenir ici les vieux colons, des blancs connaissant l’administration des affaires publiques, de bons mécaniciens, de bons ouvriers ; il ne m’a jamais répondu (…) Revenez me voir dans les vingt-quatre heures. Je voudrais – O combien je voudrais vous voir arriver à temps, vous et mes lettres, pour faire changer d’opinion le Premier Consul, pour lui démontrer qu’en me perdant il voue à la perte les noirs – et à la ruine non seulement Saint-Domingue mais toutes les colonies occidentales. De même que Bonaparte est le premier homme de France, Toussaint est le premier homme dans l’archipel des Antilles. » [15]

Pour nous ce discours peut parfaitement servir de cadre à la figure de Toussaint que nous recherchons. Il est d’autant plus intéressant qu’il se situe en marge des discours officiels du personnage, car ce texte n’est que le rapport d’une conversation « très secrète » que Toussaint aurait eu avec un « notable de l’île, de Nogerée, qui se rendît chez lui pour lui demander un passeport » [16] afin de laisser la colonie dans la crainte de l’arrivée de l’expédition Leclerc. En quoi il y est question de corps ?

Pour répondre à cette question nous interrogeons en premier lieu l’effort du Gouverneur de se comparer au Premier Consul. Ce souci de comparaison loin de poser une égalité dans l’abstrait - le premier des Noirs/ le premier des Blancs - vise au contraire la mise en place d’un dialogue impossible, en cela qu’il est soutenu par un discord constitutif même du dialogue, un « différend » consubstantiel à l’espace même de vérification de cette prétendue égalité. En effet, ramené sur le terrain de la colonie il est juste que le premier des Noirs cède la place au premier des hommes des Antilles coloniales, de même qu’au premier des blancs se substitue le premier des hommes de la France métropolitaine. Dès lors que la question se pose de cette manière nous sommes condamnés à reconduire la notion de corps qui structure le rapport d’une métropole à sa colonie. Il n’en saurait être autrement dans la mesure où une colonie, esclavagiste ou non, n’a de sens que si elle se définit comme le lieu de la production des richesses répondant aux besoins de sa métropole. Et, justement dans le cas de Saint-Domingue le système des besoins ne se repose que sur la capacité d’une certaine catégorie de corps (les noirs) à produire les richesses nécessaires à la France. Ainsi, la carte de visite que Toussaint s’est forgée pour s’adresser à Bonaparte n’a de mérite que 1) de faire parler le Gouverneur comme un gérant de plantation 2) pérenniser l’ordre colonial qui fait du corps noir un corps laborieux. Toussaint lui-même définit son utilité à la France sur la base de la prospérité de l’Agriculture et du commerce. Or, de quoi s’occupe le commerce sinon de l’écoulement des produits agricoles dont s’occupent les travailleurs du sol, eux-mêmes noirs ? Pis, il fait le lien entre la « perte des noirs » et la « ruine des colonies ». Au juste, il ne s’agit pas seulement de maintenir l’ordre colonial pour assurer l’égale répartition des richesses et des besoins, mais plus fondamentalement que tout il est question de veiller à la vie des noirs par le travail. Il ne faut pas qu’ils soient livrés à eux-mêmes ni que leurs corps soient laissés à l’abandon ; il convient que les noirs se tiennent le plus près possible des « champs », car autrement ils sont perdus. Aussi, cette perte parle-t-elle d’une autre manière : elle dit en effet la perte des corps éloignés de leur esprit que configure la France coloniale. Toussaint se présente comme l’homme de la situation parce qu’il est celui qui ajuste les corps à leurs langages dans le souci de ne pas les perdre, en sorte que nous avons d’un côté des corps (noirs) qui sont déterminés pour l’agriculture, et de l’autre des corps (blancs) qui peuvent mettre leur esprit au service de l’administration publique, de la (bonne) mécanique, et du (bon) travail libre. En définitive, sans l’esprit de la France les corps de Saint-Domingue sont voués à leur perte.

Ecoutons Dessalines à présent :

« Nous avons fait la guerre pour les autres. Avant la prise d’armes contre Leclerc, les hommes de couleur, fils de blancs, ne recueillaient point la succession de leurs pères, comment se fait-il, depuis que nous avons chassé les colons, que leurs enfants réclament leurs biens ? Les Noirs dont les pères sont en Afrique n’auront donc rien ?...Prenez garde à vous, nègres et mulâtres ! Nous avons combattu contre les blancs. Les biens que nous avons conquis en versant notre sang appartiennent à tous. J’entends qu’ils soient partagés avec équité. » [17]

Ce qui nous intéresse dans ce texte, ce n’est pas tant son attache potentielle à la politique réelle de l’Empereur Jacques 1er que sa dimension virtuelle à nous donner la figure de Dessalines dont nous nous soutenons eu égard à la problématique qui nous concerne, celle du corps. Justement, comment rejouer la problématique du corps dans cette déclaration ? Pour ce faire, nous allons y distinguer trois moments :

Dans un premier temps nous lisons que la guerre a été faite pour les autres. Ce moment est fondamental en ce qu’il fait intervenir dans la structure du pouvoir les « autres », c’est-à-dire les sans-nom, les sans-grade, bref ceux qui n’ont pas combattu, et qui n’ont de ce fait aucun droit à prétendre aux privilèges de la victoire. Mais, par un paradoxal retournement de la situation il se produit qu’ils sont appelés à être comptés dans le partage. Il nous importe peu à ce moment là de savoir quelles seront les formes réelles du partage, l’essentiel est qu’ils sont reconnus à y prendre part, et cela justement en tant qu’ils y sont exclus. Pour nous, et pour parler dans les termes ranciériens, nous sommes fondamentalement en présence d’un cas « du compte de l’incompté ». Puisque nous venons d’invoquer Jacques Rancière, nous ne pouvons nous empêcher de le rappeler à nouveau dans une définition de la démocratie comme « pouvoir paradoxal de ceux qui n’ont pas de titre à exercer le pouvoir ». [18]

Deuxièmement, le texte soulève une difficulté tenant à la légitimation même de la figure paternelle. La difficulté tient précisément en cette argumentation : s’il est reconnu à chacun de se réclamer d’un père en même temps qu’il est reconnu à chacun le droit à la participation au partage des biens en présence, il s’en suivra qu’il y aura une catégorie dépossédée de droit car leurs pères à eux ne leur auront rien laissé, puisqu’ils sont en « Afrique ». Il est intéressant de faire raisonner l’évocation de la figure paternelle dans la mesure où elle peut nous reconduire à notre problématique. En effet, l’argumentation du père confronte deux personnages : les hommes de couleurs et les Noirs. Or, si nous considérons que les Noirs avaient toujours été reçus dans la communauté en tant qu’ils y ont contribué de leurs corps, il en ressortira que le père ne devait pas leur faire problème, car ils avaient toujours eu à disposer de leur héritage, librement ou sous la contrainte de l’esclavage : leur corps. De ce point de vue, l’argumentation renferme une portée émancipatrice lorsqu’elle pose la question du père des Noirs sans se rendre compte que le père n’avait jamais manqué aux Noirs. Emancipatrice, disions-nous, en ce sens qu’elle permet de penser à une éventuelle sortie de la structure du corps comme détermination sensible d’une catégorie particulière. Remarquons que pour Toussaint tel que nous en avons considéré la figure, le problème du père s’est posé d’une toute autre manière : pour Toussaint en effet le père c’est la mère/la métropole, donc la France. Bonaparte aurait donc raison de traiter Toussaint d’ « esclave révolté » (contre son père ?).

Enfin le problème du père est résolu dans la figure originaire du « sang versé ». Désormais, le sang versé est appelé à remplir la place du père. Ce qui veut dire au fait qu’il ne s’agira plus de se réclamer des pères d’Afrique ou d’Europe suivant qu’on est « Noir » ou « Mulâtre », mais de toujours se référer à un commencement entamé par le sang versé. Une fois établi qu’il n’y a plus de père que le sang versé, et versé pour tous, il revient juste aux héritiers de trouver le politique où sera établi la rencontre entre l’égale prétention de tous aux biens acquis et les distinctions fonctionnelles propres à la logique gouvernementale : C’est l’impératif de l’ « équité ».

Aussi, le commencement entamé par la figure du sang versé n’est-il autre que ce qu’il a été convenu d’appeler Haïti. Qu’est-ce que c’est que Haïti dans la perspective du sang versé ? Considérant que le sang versé introduit une rupture dans l’ordre ancien des pères d’Afrique et d’Europe, il est évident qu’Haïti, reconduction du nom amérindien du territoire (Ayiti), est l’affirmation d’un passé antérieur à la rencontre des deux mondes, Ancien et Nouveau. Génial : l’affirmation d’un temps ayant été, certes, mais un temps à ré-inventer puisque méconnu. D’aucuns y ont vu un hommage aux habitants originaires de l’île disparus dans le génocide provoqué par les Espagnols, pour nous il ne s’agit là que d’un acte déclaratif d’un commencement dont la signification, symbolique, tient à l’idée qu’il faut dépasser les anciennes catégories du corps et de l’esprit, au nom desquelles l’esclavage a été possible. En ce sens, le double refus des anciens pères « blancs » et « noirs » n’est autre que le refus de penser et d’agir ni avec les « lumières » de l’Europe ni avec les « ténèbres » de l’Afrique, encore moins d’inverser ce schéma mais de n’avoir pour tout référent qu’une perte irreconstituable : le sang versé ; une trace irretrouvable : un temps disparu. Une plaidoirie donc pour un corps nouveau et un esprit nouveau dans un pays nouveau. La leçon, au juste, du bel article, 14, de la Constitution impériale de 1805 décrétant que les Haïtiens doivent être connus sous le nom générique de Noirs. Le Noir qui n’est pas une couleur, mais une absence de couleur…Ou peut-être une voyelle, comme chez Rimbaud, souvenez-vous : « A noir… ». Avec, évidemment, la conscience, le parti pris de comparer une révolution en poésie et une révolution en politique.

Kingston, 2006

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