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Rosalie L’Infâme : un roman sur le marronnage avant l’Indépendance d’Haïti

Par Ronald Colbert

P-au-P., 22 mai 2003 (AlterPresse)--- Premier récit romanesque d’Evelyne Trouillot, Rosalie l’Infâme [1] jette un regard limpide et poignant sur le marronnage des esclaves au XVIII e siècle, environ un demi-siècle avant la déclaration de l’Indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, relève l’agence en ligne AlterPresse à laquelle un exemplaire a été transmis.

L’auteure dresse un portrait d’une jeune esclave, Lisette, dont la vie retrace les stratégies de lutte des esclaves face à leurs maîtres et leurs maîtresses sur la grande île, Saint-Domingue à l’époque.

Tout un réseau d’informations est construit par les nègres marrrons à la recherche de leur liberté et de leur libération du joug colonial.

Les colons français et leurs femmes, qui y ont installé un régime de terreur, prennent peur devant l’empoisonnement systématique des plats, qu’ils consomment.

Ils se servent de délateurs pour arriver à identifier les meneurs, qu’ils châtieront vifs sur des bûchers érigés sur des places publiques. Ils contraignent les esclaves à assister aux exécutions, par le feu, des nègres marrons responsables de l’épouvante créée dans toutes les cases des plantations.

A travers le quotidien de Lisette, c’est l’histoire du combat de nombreuses femmes esclaves, abusées sexuellement et physiquement par les colons, qui est mise en relief.

Lisette apprend, de sa grand-mère et de sa marraine, les rigueurs de la traversée sur l’embarcation Rosalie, les itinéraires douloureux des femmes esclaves, qui ont refusé de mettre au monde les enfants conçus dans leurs entrailles par les maîtres, pour éviter que ces enfants deviennent, eux aussi, des esclaves.

Mais surtout, Lisette met ses oreilles « en pente » pour capter les projets des colons contre la lutte de libération et servir la cause des nègres marrons.

Lisette connaît également les joies de l’amour avec un esclave marron, qui lui communique progressivement des stratégies de résistance et des messages à transmettre aux camarades n’ayant pas encore gagné les mornes.

Devenue enceinte, Lisette décide, malgré tout, de garder l’enfant qu’elle porte, contrairement à d’autres femmes esclaves, dont sa grande tante Brigitte, qui, révoltées et voulant soustraire les enfants à l’esclavage, ne pouvaient pas supporter les douleurs de la souillure quotidienne des maîtres à l’encontre de leur personne.

Sa décision de garder l’enfant de son amoureux, le nègre marron Vincent, repose sur un secret désir et un bonheur, à la fois désespéré et attendu, de voir son enfant devenir aussi téméraire et fier que son père.

Lisette vit surtout des moments de violence, non seulement par les coups de fouets commandés contre sa personne, mais encore par les brutalités des maîtres et maîtresses sur l’ensemble des esclaves des plantations.

Au fur et à mesure qu’elle grandit, elle s’est retrouvée « prisonnière d’un passé (le marché humain d’esclaves, ramenés d’Afrique vers une terre appelée « Nouveau monde »), qu’elle n’a pas vécu, et désemparée face aux jours qui attendent son empreinte ».

Finalement, pour sauver sa peau, Lisette choisit de rejoindre les marrons dans les mornes, après avoir étranglé l’esclave Clarisse, qu’elle a surprise (sans être vue), au moment où elle révélait à ses maîtres les noms des esclaves en train de préparer le soulèvement.. Clarisse n’a pas hésité à dénoncer les siens, sous prétexte de rechercher l’affranchissement de sa personne et d’autres membres de sa famille.

Les faits, décrits dans Rosalie l’Infâme, viennent confirmer la vérité historique, selon laquelle les esclaves domestiques et ceux des plantations avaient développé une stratégie commune pour lutter contre le colonialisme d’avant 1804.

Aujourd’hui, en 2003, personne n’arrive à comprendre comment des contemporains haïtiens osent prétendre que les esclaves domestiques et ceux des plantations ne s’étaient pas ligués pour combattre le système esclavagiste à Saint-Domingue.

Même si l’auteure Evelyne Trouillot se défend d’avoir écrit un roman historique, Rosalie l’Infâme, par l’écriture empreinte de réalisme d’époque, rappelle beaucoup les romans d’autres écrivains haïtiens, comme Frédéric Marcelin et Fernand Hibbert, qui, au XIXe siècle, ont essayé de traduire des faits de la vie quotidienne dans leurs écrits.

Pour Evelyne Trouillot, il conviendrait d’évoquer, avec son roman, un pan de l’atmosphère d’exploitation et de violence des colons sur les esclaves, embarqués de force en direction de l’Amérique.

Le roman Rosalie l’Infâme devrait être aussi être disponible dans les bibliothèques, pour permettre aux jeunes de mieux comprendre une époque de l’histoire d’Haïti, riche en enseignements, à quelques mois du bicentenaire, le 1er janvier 2004, de la proclamation de l’Indépendance nationale.

Et (pourquoi pas ?), les chorégraphes ne pourraient-ils pas s’inspirer de Rosalie l’Infâme, pour mettre en scène cette tranche d’histoire de la vie nationale ?

Les débats sont ouverts. [rc apr 22/05/2003 16:30]


[1Rosalie l’Infâme, 140 pages, premier roman d’Evelyne Trouillot, femme écrivaine haïtienne, paru aux Editions Dapper, Paris, février 2003.