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Haiti : Vivre au présent son histoire, 91 ans après

Par Martine Bruno [1]

Soumis à AlterPresse le 27 juillet 2006

« L’anarchie permanente, généralisée et chaque jour aggravée, avait insensiblement mené le pays au bord de l’un de ces abîmes d’où l’on ne revient qu’après s’être régénéré dans le deuil, la souffrances et les amères et salutaires réflexions. » Cette phrase, qui peut bien nous paraître actuelle, avait été formulée par Roger Dorsainvil pour résumer le contexte dans lequel Haïti a connu physiquement l’occupation américaine, qui a duré 19 années.

C’était du 28 Juillet 1915 à Août 1934.

La situation d’anarchie a favorisé le débarquement des marines américains. Selon le Larousse le terme « anarchie » désigne un climat de désordre de confusion, caractérisé par l’absence de gouvernement disposant de l’autorité nécessaire et en proie à des conflits.

Haïti, dit-on, a une grande histoire. Oui. Les similitudes relevées dans le déroulement des évènements à travers le temps font aussi croire que l’histoire d’Haïti est tant le vécu que la vie de ses filles et ses fils.

Haïti peu avant l’occupation

Le premier Janvier 1904, le général président d’Haïti Nord Alexis a célébré le centenaire de l’indépendance aux Gonaïves. Le pays présentait déjà , cependant, toutes les caractéristiques d’un état faisant face à des agitations sociales et au marasme économique.

L’administration publique était chaotique. Les fonctionnaires de l’Etat se trouvaient dans des conditions précaires. Les retards enregistrés dans le paiement des salaires en étaient la cause. Les rapports entre les forces sociales en présence, traduisaient une situation de déséquilibre. D’une part, il y avait les classes dirigeantes formées par les grands propriétaires terriens, la bourgeoisie marchande naissante puis la caste militaire. De l’autre coté, le prolétariat et la paysannerie qui représentaient à l’époque 95% de la population haïtienne, stagnaient dans la misère et la pauvreté. La structure du pouvoir reposait sur un double pilier économique et politique.

Au niveau politique, l’instabilité réganit. Avec Nord Alexis, le pays connut le dernier gouvernement stable, 1902-1908. Durand la période qui s’en suivit, il y eut sept chefs d’état en 7 ans. Tous furent renversés par des insurrections.

La situation empirait de plus en plus, jusqu’à l’élection en Mars 1915 pour sept années de Vilbrun Guillaume Sam. Là les faits se bousculèrent. Les événements qui se produisirent ressemblent tant à ceux que nous avons connu ces dernières années ou vivons actuellement.

25 Avril 1915, entrée Au Cap des troupes de Rosalvo Bobo et pillage des douanes. Le 15 Mai, elles occupèrent Fort Liberté, Terrier Rouge, Limonade et Quartier Morin. Le 19 du même mois, un bateau de la marine française, Le Descartes, entra au Cap et chassa les Cacos. Le USS Washington arriva le premier Juillet avec à bord un contingent militaire. Mission officielle : maintenir la paix dans la ville. Des évènements qui préfigurent ceux d’aujourd’hui, non ?

Depuis quelque temps déjà , l’indépendance était menacée. Haïti faisait l’objet de convoitise de la part des puissances étrangères. Le pays connaissait de fréquentes humiliations. L’étranger invoquait le cas d’Haïti pour prouver l’incapacité des noirs à diriger. Les Etats-Unis et la France s’ingéraient ouvertement à la politique Haïtienne. Pour les américains, guidés par leur motivation économique, il faudra contrecarrer l’influence européenne. Impérialisme à l’oeuvre.

Le 26 Juillet survint l’attaque du palais national par un groupe lourdement armé, mené par Charles de Delva. Le président Sam gagna la mission diplomatique de France. Accusé d’avoir assassiné des prisonniers au Pénitencier national, Le général Charles Oscar Etienne fut tué par la rébellion armée, son corps traîné dans les rues. Deux jours plus tard, le chef d’état allait connaître le même sort. Et à la nouvelle de l’invasion de la délégation française, les US marines débarquèrent. Des motifs humanitaires allaient être invoqués pour justifier l’intervention. Les troupes américaines organisèrent des élections le 10 Août. Le prochain chef d’état d’Haïti fut Surdre Dartiguenave.

Aujourd’hui 91 ans après, les contextes ont changé, les concepts ont évolué. Pourtant, de la colonisation à la globalisation en passant par la colonisation, le sort d’Ayiti/Haïti semble inchangé. L’agenda de ses exploiteurs et détracteurs demeure inchangé.

Le pays est on ne peut plus ouvert. Depuis mars 2004, des milliers de soldats onusiens sont repartis sur le territoire national. Leur mission, stabiliser Haïti. Des informations font état de l’absence de l’Etat en certains points du pays, contrôlés par des bandes armées. L’insécurité disparaît et réapparaît. Les populations sont aux abois.

Sur le plan économique, les investisseurs redoutent l’instabilité. Presque tout dépend des institutions financières de l’extérieur.

Dignes filles, fils et intellectuels-les d’Haïti, n’est t’il pas temps de nous convertir en de véritables penseurs actifs ? Le 16 septembre 1915, Louis Borno a rendu officiel l’occupation d’Haïti par les Etats-Unis par la signature d’un traité à bord du USS Washington. Allons nous passivement assister en 2015 à une défaite totale et à la disparition de l’état d’Haïti ?


[1Mémorante en communication sociale à la Faculté des Sciences Humaines

Coordonnatrice générale du Groupe de Recherche et d’intervention Sociale (GIRES)