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Qui a peur de la presse d’opinion ?

Par Hérold Jean-François

Directeur de Radio Ibo et Lauréat du Prix Jean Dominique 2003

29 Avril 2003

La réponse à cette question pourrait être brève et nous éviterait de faire
l’exposé. On serait tenté à première vue de répondre : "les détenteurs du
pouvoir et leurs proches" ou l’on pourrait résumer en disant : "ceux qui
sont dérangés par cette opinion". Dans ce cas, l’on ouvrirait le champ et
celui qui a peur de la presse d’opinion pourrait être vous ou moi, le
Président de la République ou monsieur et madame tout le monde.

Car accepter d’entendre l’opinion de l’autre ne fait malheureusement pas
partie de la tradition dans notre pays. Quand ici, nous référons à la
tradition, elle est au niveau politique, sociale, économique ou autre. Au
lieu de poser la question à savoir qui a peur de la presse d’opinion en
Haïti, nous nous demandons si au contraire il n’aurait pas été plus juste de
demander : "Qui a peur de l’opinion des citoyens ?"

Mais étant donné notre réalité sociale ou la grande majorité des citoyens ne
peut pas en toute autonomie se faire sa propre opinion des choses, d’une
part, et la mauvaise tradition alimentée par les tares du pouvoir
autoritaire haïtien, faisant que nos parents nous dissuadaient assez tôt de
ne pas "foure bouch ou nan sa’k pa gade’w pitit", d’autre part, très peu de
personnes, finalement, s’aventurent à user de leur liberté d’expression dans
notre pays, et la presse se voit quasiment contrainte de se substituer aux
citoyens et de s’exprimer à leur place. Alors, la question conserve toute sa
pertinence et mérite d’être investiguée en vue de tentatives de réponses
appropriées.

Il y a dans notre pays, une très longue tradition de brimades des libertés
publiques et la presse a joué un rôle d’avant-garde pour faire face aux
représailles du pouvoir politique en assumant une posture allant à 
contre-courant de la tradition de silence imposée. Tout le long de nos près
de deux cents ans d’existence comme nation, en dépit des malformations
portant plus d’un à se questionner à bon droit sur l’existence de la
nationalité haïtienne à proprement parler, la presse haïtienne, des
journalistes, des figures de la résistance contre nos successifs dictateurs
se sont illustrés au péril de leur vie, pour mettre à nu les principaux
problèmes et aspects qui ont nui au développement de notre pays et à la
modernisation des moeurs politiques en Haïti. Les recherches de Jean
Desquiron de regrettée mémoire, livrées sur plusieurs tomes, entre autres,
mettent en évidence le travail remarquable de multiples générations de
journalistes qui ont bravé la censure de fait et les menaces de toutes
sortes de l’autoritarisme d’un présidentialisme prédateur, pour permettre au
citoyen haïtien de se faire sa propre idée sur les véritables états de
faits.

De la République de Pétion à la République Lavalas d’aujourd’hui, les
journalistes n’ont jamais eu la partie belle en Haïti. Le travail de la
presse a toujours été fait de risques, de bastonnades, d’arrestations,
d’emprisonnement, d’exil et d’assassinats. Nous vous rappelons par exemple
que nous sommes ici, en ce moment à parler de la presse, des difficultés de
fonctionnement de la corporation, de la liberté d’expression, dans le cadre
de la commémoration du jour international de la presse qui coïncide depuis
deux ans en Haïti, avec l’attribution du prix Jean Dominique.
La création de ce prix traduit une anomalie, celle de l’assassinat de ce
journaliste senior connu depuis plusieurs décennies comme l’un des
principaux journalistes d’opinion en Haïti.

Qui a peur de la presse d’opinion en Haïti, ramène une autre interrogation.
Existe-t-il une presse d’opinion en Haïti ? Il existe certes, une presse
d’opinion dans notre pays, mais elle est assez marginale. La tradition de la
presse d’opinion haïtienne a perdu de son importance avec la disparition de
la presse écrite imprimée dans nos principales villes. Cette presse
d’opinion qui s’exprimait largement dans les journaux et autres feuilles
régionales a connu un sérieux recul durant le règne ténébreux de François
Duvalier. D’importantes fournées d’intellectuels ont fui le pays et les
geôles de papa Doc, et la censure s’est chargée du reste. L’opinion n’avait
pas de droit de cité jusqu’à pouvoir alimenter une presse dite d’opinion.

Sous Jean-Claude Duvalier. La presse a fait du marronage avec le régime et
utilisait toutes sortes de moyens pour faire passer les opinions.
L’actualité internationale, transposée avec des non dits a été utilisée pour
faire passer des opinions assez diluées sans pouvoir aller droit au but,
jusqu’à ce que le pouvoir se soit énervé le 28 novembre 1980. La presse
d’opinion était désormais en exil et fleurissait dans les journaux des
communautés haïtiennes de la diaspora. Elle ne pouvait circuler en Haïti que
"anbachal", l’expression française sous les manteaux étant inappropriée à 
notre réalité climatique.

Pourquoi une presse d’opinion ?
Quand dans un pays, le monde intellectuel se résume en une poignée de
citoyens qui ont eu la chance d’aller à l’école, terminer le cycle
universitaire et que la majorité des citoyens est constituée de paysans
analphabètes, de portefaix et de gens de maison, pour ne pas employer le mot
domestique avec sa charge déshumanisante. Quand en plus de cette anormale
réalité reproduite volontairement aux fins de manipulations politiques, la
trop restreinte classe intellectuelle refuse de s’assumer par peur
chronique, la presse d’opinion est le meilleur recours de la société en
question pour avoir l’éclairage nécessaire pour voir clair et chercher sa
voie. D’où la nécessité que la presse d’opinion soit une presse libre,
honnête, au-dessus des tiraillements et des manipulations de toutes sortes.

Dangereux paradoxe.
Mais en Haïti, il y a un dangereux paradoxe. Majoritairement, aujourd’hui,
la presse d’opinion est une presse de propagande officielle. La presse
d’opinion n’est pas où l’on croit qu’elle se trouve ou mieux, la presse
d’opinion n’est pas là où elle était supposée se trouver. Si de temps à 
autre dans les médias non gouvernementaux (nous disons médias
non-gouvernementaux pour éviter d’alimenter une polémique naissante
des proches du pouvoir qui sont énervés quand on parle de la presse
indépendante en Haïti) il y a des éditoriaux et des mises au point qui
apportent un éclairage sur un point de l’actualité, pour favoriser le débat
ou tout simplement pour éclairer la lanterne des lecteurs ou des auditeurs,
la presse d’opinion au vu de sa réalité d’expression conjoncturelle manque
d’impact dans notre pays.

La presse en Haïti est massivement une presse d’information. Et si malgré
tout elle subit régulièrement les coups de boutoir du pouvoir et de ses
proches, cela traduit l’immensité de la situation d’intolérance ou tout
simplement le refus de toute forme d’expression.

La presse est victime aujourd’hui en Haïti de la non-évolution de la pensée
politique. Nous reprenons ici un constat révélé à plusieurs reprises, le
pouvoir et ses tenants sont restés bloqués aux pratiques politiques du
passé, alors que la société haïtienne, au cours de ces dix-sept dernières
années a fait des pas appréciables quant à la jouissance des libertés
publiques, à l’habitude de jouir de la liberté d’expression, à la
participation au débat public quant au processus démocratique. En même
temps, malheureusement, le pouvoir, ses tenants et ses proches refusent de
rompre avec le modèle autoritaire, la tradition de parti unique et
d’accepter comme nouvelle réalité, le pluralisme idéologique. On n’a qu’à 
faire attention aux déclarations des autorités locales et des proches du
pouvoir quant aux droits de l’opposition, pour comprendre que l’horloge est
bloqué à l’heure de Duvalier et précédents dictateurs et comme dans la
blague courante la question est de savoir si ce sont les mêmes piles qui
alimentent ledit horloge ! Evidemment comme il s’agit d’un horloge bloqué,
les piles sont expirées.

Pour revenir aux journalistes et à la liberté d’expression, nous constatons
que les griefs contre la presse sont dus au fait que l’on est dérangé par
l’omniprésence de la presse qui représente un témoin gênant dans un
environnement de laideurs politiques. L’on fait une malencontreuse
association entre les journalistes et ceux qui jouissent pleinement de la
liberté d’expression en utilisant la presse comme vecteur naturel de ladite
liberté. Si le pouvoir est impopulaire, c’est la faute à la presse, et l’on
regrette l’espace de conquêtes des libertés en se mettant de façon
anachronique à rêver des prérogatives des périodes noires des dictatures
haïtiennes, en plein XXI ème. Siècle.

Mais il n’y a pas que le pouvoir qui a peur de la presse d’opinion. Tous
ceux qui nagent à contre-courant du progrès de notre société et qui
s’attachent à leurs privilèges comme des droits acquis ont peur eux aussi du
travail de la presse d’opinion. Le commerçant qui étale des produits
avariés, l’industriel qui offre des produits frelatés et qui met en danger
la santé de la population. Les fabricants de biens de consommation qui ne
respectent pas les normes de qualité et qui déversent sur le marché des
produits non-compétitifs ; les responsables qui perpétuent des pratiques
illégales et obsolètes dans l’administration publique ; les raquetteurs de
tous poils qui profitent de l’état de corruption de nos administrations, les
adeptes d’évasion fiscale ; les prestataires de services, les bénéficiaires
de contrats publics qui ne livrent pas les travaux requis ou les biens et
équipements commandés, les fraudeurs de toute nature etc., sont autant de
catégories de citoyens, entre autres, qui ont de bonnes raisons pour ne pas
aimer la presse d’opinion, considérée comme un empêcheur de tourner en rond.
Des emmerdeurs !

Et la presse d’opinion de propagande officielle ?
Cette presse là , j’en ai peur, vous en avez peur et toute la nation doit en
avoir peur, parce qu’elle transforme à des fins partisanes, le mensonge en
vérité et attire l’opinion sur de fausse pistes, de faux débats. Et quand,
comme nous l’avons signalé au début de l’exposé, nous nous trouvons dans un
pays où la majorité ne peut pas, en toute autonomie, se faire sa propre
opinion, vous vous imaginez les dégâts possibles du fait du travail de cette
presse d’opinion de propagande officielle qui domine la marginale presse
d’opinion en Haïti. De cette réalité découle toute l’importance d’une presse
d’opinion non-gouvernementale pour faire luire la lumière et permettre à la
majorité de faire la part des choses

Fermathe, le 29-4-03.