Rép. Dominicaine : Plus d’un millier d’Haïtiens déportés en trois mois à la frontière Nord

P-au-P, 3 Juil. 06 [AlterPresse] --- Quelques 1323 sans papiers haïtiens ont été rapatriés par les autorités de la République dominicaine durant la période allant d’avril à juin 2006 à la frontière nord haïtiano-dominicaine (Ouanaminthe-Dajabón), informe à l’agence en ligne AlterPresse l’organisation Solidarite Fwontalye, branche du Service Jésuite des Réfugiés et Migrants (SJRM).

« Au cours du mois de juin (2006), les opérations de déportations des migrants haïtiens ainsi que les violations de leurs droits se sont intensifiées : plus de 770 migrants haïtiens furent rapatriés de force à Ouanaminthe », écrit Solidarite Fwontalye/SJRM dans un document transmis à AlterPresse.

L’organisme révèle que, seulement pour la journée du jeudi 15 juin, trois autobus appartenant à la Direction de la Migration Dominicaine ont débarqué à la frontière Nord un total de 184 migrants haïtiens, interceptés à Navarette et à Santiago, au nord de Santo Domingo.

En mai 2006, Solidarite Fwontalye/SJRM affirme avoir enregistré 203 migrants déportés par les autorités dominicaines. Pour le mois d’avril 2006, ils étaient 350 rapatriés haïtiens dans cette zone.

Le trafic illégal des migrants haïtiens vers la République Dominicaine s’est parallèlement intensifié durant les trois mois considérés.

Cette recrudescence du trafic illégal va de pair avec une augmentation considérable des déportations de migrants haïtiens et des violations de leurs droits commises à tort et à travers par l’Etat dominicain, suivant les témoignages unanimes, à Solidarite Fwontalye/SJRM, de plusieurs des migrants déportés décrivant le processus de déportation dont ils ont été victimes.

« Les agents migratoires dominicains pénétraient chez eux avec violence, braquaient des revolvers sur eux, les amarraient deux par deux, les traitaient comme du bétail et les jetaient dans des autobus, et cela sans leur donner la possibilité de se défendre, d’aviser leurs parents et proches et de récupérer leurs biens », rapporte Solidarite Fwontalye/SJRM. 

D’autres migrants soulignent que, dans le cas où les autobus dans lesquels ils se trouvent ne sont pas suffisamment remplis, souvent les agents migratoires accompagnés de militaires les mettent en prison dans les centres de détention les plus proches, où ils ne reçoivent rien à manger ni à boire après toute une journée et sont parfois humiliés et lynchés avant d’être rapatriés le jour suivant à la frontière.

Par exemple, le 9 juin 2006, pendant qu’un migrant haïtien se rendait à son lieu de travail, il a été intercepté, arrêté par des agents migratoires dominicains pour être, par la suite, incarcéré.

« Après toute une journée de détention, il avait soif dans l’enceinte de la prison et demandait un peu d’eau aux agents pénitentiaires, qui refusaient systématiquement de lui donner à boire », dénonce Solidarite Fwontalye/SJRM. 

Le 14 juin, poursuit l’organisme, des fonctionnaires de la Migration dominicaine enfonçaient la porte d’entrée de la maison d’un autre migrant haïtien avec des coups de bottes et, sans rien lui demander, ils l’amarraient comme un voleur et le poussaient à l’intérieur d’un autobus.

A rappeler qu’au cours du processus de rapatriement, à Belladère (Elias Pina) le 27 juin 2006, de 48 Haïtiens, parmi eux des pères et mères de famille résidant en République Dominicaine ainsi que des femmes enceintes, des tentatives de viol des femmes capturées de force auraient été effectuées.

Les agents de l’immigration ont aussi refusé à une femme enceinte l’accès à des toilettes pour faire ses besoins physiologiques, rapportaient les rapatriés de Belladère à AlterPresse.

La plupart des rapatriés du 27 juin 2006 ont été appréhendés au moment où ils vaquaient à leurs activités quotidiennes, en différents endroits, par des militaires dominicains qui ont opéré des razzias partout en vue de remplir l’autobus devant les ramener au point frontalier de Belladère.

Solidarite Fwontalye/SJRM identifie des liens très étroits entre la recrudescence des déportations et le trafic illégal de migrants haïtiens à la frontière Nord.

« Quand les migrants sont rapatriés à Ouanaminthe, les trafiquants (ou passeurs) cherchent à les tromper en leur promettant de les aider à retourner immédiatement en République Dominicaine en échange d’argent ».

Ainsi, la majorité des migrants déportés se préparent-ils immédiatement à voyager sans papiers vers le territoire voisin sous l’instigation des réseaux de trafiquants dominicains et haïtiens.

Les expulsions ou rapatriements, en provenance de la République Dominicaine, ont lieu en 2006 suivant « une autre formule », l’expulsion par petits groupes de personnes et en des points différents de la frontière principale, signalait en mai 2006 à AlterPresse l’organisation Solidarite Frontalyè de Ouanaminthe.

Plusieurs points non officiels de migration irrégulière, vers la République Dominicaine, ont également été répertoriés à la frontière Nord commune entre les deux pays.

« Ouanaminthe constitue le premier point (officiel) où plus de voyages illégaux sont organisés ; le deuxième point (non officiel) est Méac, une section communale de Ferrier, ville frontalière avec Sanchez (République Dominicaine) ».

Solidarite Fwontalye/SJRM fait aussi remarquer que des centaines de migrants provenant de presque tous les départements d’Haïti, mais surtout du grand Nord (le Nord, le Nord-Est et le Nord-Ouest), de l’Artibonite et du Centre, se rendent quotidiennement à la ville de Ouanaminthe aux fins de traverser illégalement la frontière.

Les migrants profitent des deux jours de marché binational qui se fait à Dajabón, les lundi et vendredi, quand le pont frontalier séparant cette ville dominicaine de Ouanaminthe est ouvert à tous les citoyens haïtiens.

Généralement, la veille au soir, c’est-à -dire les dimanche et jeudi, ces migrants se massent par milliers à des points stratégiques de la frontière pour émigrer sans papiers vers le territoire dominicain en quête de meilleures conditions de vie.

« Les chauffeurs de mototaxis, tant haïtiens que dominicains, des deux côtés de la frontière, jouent un rôle important dans le transport de ces migrants vers ces points stratégiques où ils rencontreront des trafiquants spécialisés dans l’organisation de voyages illégaux », précise Solidarite Fwontalye/SJRM.

L’organisation de défense des droits des migrants appelle les nouvelles autorités haïtiennes à légiférer sur la problématique de la traite des êtres humains et du trafic illégal des migrants, et à prendre des mesures drastiques contre les trafiquants et leurs complices qui promeuvent et organisent des voyages illicites et dangereux tout au long de la frontière haïtiano-dominicaine.

De la même façon, elle déclare continuer à demander aux autorités dominicaines de respecter le processus de rapatriement en « bonne et due forme » et de protéger les droits humains des migrants haïtiens vivant sur le territoire dominicain, selon les normes internationales et régionales relatives à la protection des droits des migrants et en accord avec le Protocole d’entente sur les mécanismes de rapatriement, signé entre les gouvernements dominicain et haïtien en décembre 1999.

« Tant que l’Etat dominicain continue à violer ses engagements en matière de protection de droits humains aux niveaux binational, régional et international, la frontière haïtiano-dominicaine sera toujours un lieu de détresse, de drame, de crise humanitaire et d’indignation », estime l’organisme.

Solidarite Fwontalye/SJRM demande également aux autorités dominicaines de coopérer et de s’entendre avec les nouvelles autorités haïtiennes sur les questions migratoires, frontalières et binationales et plus particulièrement sur la traite, le trafic et d’autres formes de criminalité bilatérale organisée, afin de "prévenir les éventuelles tragédies, de réduire l’illégalité, la corruption, la violence et les violations des droits humains à la frontière, de régulariser les flux migratoires et d’harmoniser les relations entre les deux peuples se partageant une même île".

Selon Solidarite Fwontalye/SJRM, cela irait mieux au lieu de contribuer à renforcer et aiguiser la crise humanitaire et sociale d’Haïti en déportant de façon massive et brutale des citoyens haïtiens et des dominicains d’origine haïtienne. [do rc apr 4/07/2006 9:40]