Nourrir l’espoir en Haïti

Par Mamadou Mbaye, Représentant et Directeur de Pays du Programme Alimentaire Mondial en Haïti

Soumis à AlterPresse le 17 mai 2006

Assise, tête penchée comme si elle dormait ou se concentrait sur un détail de sa robe blanche. Ses cheveux noirs frisés, tressés, ont les reflets roux typiques de la malnutrition. C’est seulement lorsque sa mère, Flerius, s’assoit auprès d’elle que la fillette de quatre ans, Marie Carmel, lève la tête, les yeux éteints. Depuis quatre mois, le manque chronique de vitamine A l’a laissée aveugle.

Flerius a mis au monde dix enfants. Depuis, deux sont morts, deux autres ont été donnés en adoption, Flerius ne pouvant les nourrir.

Marie Carmel et Flerius font partie des 400 enfants de moins de cinq ans et des 150 femmes enceintes ou allaitantes qui comptent pour leur survie sur la ration alimentaire mensuelle de riz, pois, huile et sel iodé distribuée au centre de santé d’Arcahaie, village côtier au nord de la capitale haïtienne, Port au Prince.

Mais des milliers d’enfants n’ont pas cette chance en Haïti, le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental. Chaque année, on estime que 38,000 enfants haïtiens de moins de cinq ans meurent - presque un sur trois de malnutrition. Ceci signifie que presque a chaque heure, un enfant haïtien meurt avant d’atteindre cinq ans, simplement parce qu’il n’a pas assez à manger, en quantité ou en qualité.

Quelques 42 pourcents des enfants haïtiens de moins de cinq ans souffrent d’une faim débilitante le plus souvent invisible, largement due au fait de ne pas avoir accès a des aliments nutritifs, jour après jour, année après année. Contrairement aux désastres naturels, ou crises politiques aigues, la malnutrition chronique d’Haïti n’attire pas beaucoup l’attention internationale. Cependant, cette malnutrition pernicieuse expose les enfants à la maladie, et tue encore et toujours à large échelle. Pour ceux qui survivent, la malnutrition et la faim chronique causent des dommages qui durent une vie. Lorsqu’elle frappe une femme enceinte ou des enfants de bas âge, cette malnutrition cause des dommages mentaux et physiques irréversibles.

Haïti paie un fort tribut aux conséquences de la faim de ses enfants. Bien que la faim soit une tragédie humaine au niveau individuel, comme le cas de Marie Carmel et Flerius, c’est aussi une catastrophe économique au niveau national. La faim n’empêche pas seulement les gens qui en souffrent de contribuer plus efficacement a leur propre vie et développement, le manque a gagner au niveau économique, par la baisse de productivité inévitable qu’elle engendre, est énorme. Selon la dernière estimation de la Banque Mondiale, la malnutrition réduirait les revenus moyens de 10%.

En infligeant des dommages irréversibles sur l’enfant non encore né, ou dans les deux premières années de sa vie, la malnutrition réduit les capacités mentales et physiques. A long terme, ceci réduit la productivité nationale d’un pays, ralenti la croissance économique et perpétue le cercle vicieux de la pauvreté.

Les effets de la malnutrition et des déficiences en micronutriments sont en effet alarmants. Prenons le cas de la déficience en iode. Ses proies de prédilection sont les pauvres, les enfants d’âge préscolaire, les femmes enceintes. En Haïti, presque 3 enfants d’age scolaires sur 4 dans les milieux ruraux ont des niveaux bas d’iode. Presque un million d’enfants haïtiens entre 6 et 12 ans souffrent d’une déficience en iode. La déficience en iode engendre, au niveau mondial, une baisse moyenne de 13.5 points du quotient intellectuel. Résultat ? Beaucoup d’enfants haïtiens ne pourront jamais développer leur potentiel physique et intellectuel au maximum.

La déficience en vitamine A ne cause pas moins de dommages. En Haïti, plus d’un tiers des enfants de moins de cinq ans souffrent d’une déficience en vitamine A. Celle-ci, en retour, cause une déficience immunitaire. Dans sa forme la plus sévère, elle cause la perte de vision permanente. En Haïti, des centaines d’enfants souffrant d’une déficience en vitamine A perdent l’usage de leurs yeux chaque année, beaucoup mourant dans l’année suivant leur perte de vision.

La faim paralyse cruellement le potentiel humain d’Haïti. Elle cause des morts prématurées qui pourraient être évitées, limite les opportunités futures des individus, et ralenti le développement national. Fournir un éventail d’interventions nutritionnelles aux enfants est donc une des méthodes efficaces d’investir dans la construction d’une société haïtienne forte et autonome. Pour le nouveau gouvernement en place, un des défis de grande taille sera donc le bien-être des enfants et le combat contre la faim chez les enfants.

La faim chez les enfants et les femmes, et le vol de leur futur qui en résulte, ne peut et ne doit être toléré. Mais en plus des appels à la moralité pour prendre action, en finir avec la faim chez les enfants et générations futures fait aussi du sens au niveau économique et du développement national. En collaboration avec les agences des Nations Unies et autres organisations non gouvernementales, le gouvernement nouvellement élu devra s’engager de plein pied à combattre la faim chez les enfants en Haïti.

Les perspectives de développement d’Haïti dépendent du bon développement de ses enfants. Héritiers du futur de leur pays, avec les bons atouts en main - à savoir une nutrition de qualité en bas age, ils pourront amener celui-ci a bon port. Ce sont les enfants qui détiennent les clefs du développement social et économique qui permettra un jour de fermer la porte à la pauvreté et à l’insécurité dans ce pays.