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Une volonté de réforme à l’épreuve de la bureaucratie universitaire

Par Jn Anil LOUIS-JUSTE, Professeur a l’Université d’Etat d’Haïti

Avril 2003

La Réforme de l’Université d’Etat d’Haïti apparaît comme l’intérêt général du mouvement anti-27 juillet 2002. Décanats, Etudiants, Professeurs, Conseil de l’Université, Rectorat et Membres du Personnel Administratif se mobilisèrent pour revendiquer le respect de l’Indépendance et de l’Autonomie de l’UEH, consacrées par la Constitution de 1987 ; des étudiants et professeurs s’organisèrent autour de l’objectif de lutte pour la sauvegarde de la « démocratie » universitaire. Ils avaient dû affronter la Police de Lavalas et ses sbires en vue d’obtenir le retrait de la mesure anti-démocratique prise par le ministre Myrtho Saurel Célestin. En fait, Madame Célestin venait d’installer manu militari, le citoyen Charles Tardieu comme président d’une commission en lieu et place du Recteur Pierre Marie Paquiot, régulièrement élu, mais dont le mandat était arrivé à terme. Ces agissements soutenaient l’activisme d’un groupe d’étudiants lavalassiens qui occupaient les locaux du Rectorat en vue d’obstruer le processus électoral qui allait déboucher sur le remplacement normal du Recteur et des Vices-Recteurs.

Au-delà de cette mobilisation tombe le masque démocratique. L’apparence du phénomène a dû céder sous le poids causal de la volonté réelle de réforme de l’UEH. On n’a qu’à analyser le document du 28 mars 2003, émanant du Conseil de Direction de la Faculté des Sciences (Réf. FDS/2171-03) pour capter le sens et l’essence de la mobilisation des décanats au lendemain de la tentative du pouvoir de re-fonder une université impériale en Haïti.

L’hypocrisie bureaucratique veut occulter le refus systématique du décanat de participer à la mise en place du processus de réforme à l’UEH. Le Conseil de Direction salue l’« engagement en faveur de la réforme de l’Université d’Etat » tout en refusant « l’utilisation de l’auditorium de cette Faculté pour la journée du 11 avril 2002 » par M. Marie Françoise Boursiquot et Maxime Michelet. On aurait cru comprendre qu’il s’agissait de deux simples individus qui sollicitaient en leur nom propre, l’usage de la salle en question, mais ils sont en réalité, deux étudiants de l’UEH, régulièrement inscrits dans les registres de la Faculté d’Ethnologie. De plus, ils avaient co-signé la lettre de requête en tant que membres de la plate-forme d’organisations étudiantes dénommée Lutte Etudiante, elle-même à part entière du Front de Résistance pour l’Indépendance et l’Autonomie de l’UEH, lequel Front avait vaillamment combattu contre l’existence et la constitution de la mesure du 27 juillet, qui avaient nié la possibilité de créer une université engagée dans le processus de réflexion-action sur les problématiques sociales et technologiques concernant le libre développement des Haïtiennes et Haïtiens. On se doit alors de se questionner : pourquoi le Conseil de Direction a-t-il estimé opportun, dans sa lettre-réponse, d’omettre le nom de l’organisation étudiante qui lui avait adressé la requête ? Au nom du pluralisme idéologique qui doit caractériser l’éducation universitaire, et de l’unité institutionnelle qui fait des facultés, des administrations déléguées de l’UEH, une organisation étudiante n’a-t-elle pas le droit d’utiliser un espace de faculté pour organiser des débats universitaires ? L’identification de la Faculté des Sciences aux seuls étudiantes et étudiants de la FDS ne participe-t-elle d’un procédé bureaucratique ? Cette logique identitaire exclut les autres étudiantes et étudiants qui font partie de la collectivité universitaire.

La question reste posée : on ne félicite pas quelqu’un pour son engagement en faveur d’une cause tout en le décourageant dans le mouvement vers la matérialisation de cet engagement. Ce n’est même pas de la diplomatie vulgaire ; c’est tout simplement de l’hypocrisie petite-bourgeoise, qui cherche toujours à utiliser des formes creuses pour mieux cacher leur participation à la négation de l’humanité de l’homme et de la femme. Ces formules vides veulent pérenniser l’ordre du capital qui divise et identifie pour mieux asseoir l’aliénation. La division des étudiants de l’UEH en étudiants d’Ethnologie, des Sciences, de l’INAGHEI, etc., opère une discrimination en faveur de la gestion bureaucratique qui travaille souvent pour la reproduction de la domination sociale en vigueur.

Nos conseillers-gestionnaires enrobent leur refus d’un vernis argumentatif tiré de toutes pièces, sur l’académique : (…), en raison des retards accumulés, notre calendrier académique ne prévoit pas d’arrêt de cours et l’organisation d’une journée de réflexion dans ses locaux est incompatible avec le bon déroulement de ses activités académiques ». Qu’est-ce qui est exclusivement académique à l’Université ? La dispensation de cours ? Visiblement, les bureaucrates de la FDS semblent réduire l’université à sa simple dimension d’enseignement ; par ainsi, ils ont nié la recherche et le service à la communauté. On ne peut autrement comprendre le refus, puisque l’acte posé par nos conseillers de la FDS, interdit, sous prétexte d’imprévision de l’activité de forum sur l’UEH, à des professeurs de l’UEH de communiquer leurs pensées de la réforme, et à une organisation d’étudiants d’exprimer sa volonté de poursuivre autrement la lutte pour la réforme universitaire si indispensable au développement de la science et de la technologie en Haïti. Les technocrates des Sciences oublient que la démocratie universitaire dépasse le formalisme caractérisé de la bureaucratie, défait depuis Córdoba (Argentine), en 1918, par la participation des étudiants et professeurs à la détermination des activités académiques et extra-académiques ; c’est le sens et l’essence de la réforme tant revendiquée en Haïti. Comme démocrates auto-proclamés, ils auraient dû apprendre cette leçon de l’histoire de l’université en Amérique latine ; ils devaient savoir que l’homme bouscule toujours des limites bureaucratiques, quand il est question d’apporter des réponses nouvelles à des situations nouvelles, et que la forme est vide et desséchante, donc aliénante quand elle n’exprime pas le contenu de besoins humains en plein développement. Le fait de ne pas pouvoir toucher à une prévision faite par des hommes et femmes, à un moment donné, relève d’une pratique purement bureaucratique et proclame du même coup, la subordination de besoins humains aux formes de gestion bureaucratique.

Les bureaucrates de la FDS ne se contentent pas de leur argument d’incompatibilité de forum intellectuel sur l’université avec l’activité d’enseignement universitaire ; ils divisent l’UEH en autant de caciquats qu’il y a d’entités à l’UEH : « Par ailleurs, ce Conseil ne prend pas en considération l’organisation d’activités étudiantes extra-académiques que si elles sont introduites et coordonnées par l’association des étudiants de la Faculté des Sciences ». Autrement dit, seuls ces derniers peuvent utiliser l’espace de la FDS qui est pourtant, une entité de l’UEH, ne jouissant donc d’aucune autonomie institutionnelle. Qui l’aurait cru ? Hier, on revendiquait ensemble la démocratie universitaire ; aujourd’hui, on instaure la bureaucratie facultaire. Les étudiantes et étudiants de la Lutte Etudiante viennent de quel caciquat universitaire ? Des caciques ont décidé qu’ils sont des universitaires d’un autre Etat !

Le bureaucratisme et le caciquisme ne sont pas des formes exclusives de la gestion à la Faculté des Sciences. A la Faculté des Sciences Humaines, le propriétaire ferme boutique quand cela l’arrange ; il interdit la vente de cours à des professeurs auxquels il porte ombrage. Il vient de fermer les bureaux-comptoirs où des « commis-professeurs » vendaient en particulier à des étudiants-consommateurs, des « connaissances-marchandises » qu’ils devaient livrer pour leur reproduction, et ceci, sans avoir préalablement informé le marché. Il a décrété que des professeurs n’enseignant pas à la FASCH, perdent leur droit d’accompagner des étudiants à la réalisation de mémoire, tandis qu’il reconnaît ce droit à des professeurs étrangers d’université étrangère. Encore s’agit-il d’un exemple de division qui identifie les autres en vue de travailler à la reproduction du fétichisme universitaire !

Par ailleurs, il utilise des recettes de la Faculté-boutique à des dépenses jugées payantes dans sa stratégie d’exclusion de professeurs qui s’opposent à la réification de connaissances.

La Réforme de l’Université d’Etat d’Haïti doit donc viser à établir l’autorité du Rectorat et à réaliser l’unification institutionnelle de l’UEH, tout en aménageant des espaces de participation et de coopération entre les diverses entités de cette dernière. En ce sens, la réforme est une lutte contre la bureaucratisation de l’éducation universitaire et la survivance de la pratique sociale de cacique dans les facultés. Le processus de réforme doit résoudre le problème de l’autoritarisme et veiller à l’instauration des relations sociales émancipatrices dans la gestion universitaire. N’est-ce pas là , l’une des possibilités de réflexion à des centaines d’étudiants et professeurs, que pouvait offrir la tenue d’un forum sur la réforme à l’université, dans l’espace le plus grand de l’UEH qu’est l’Auditorium de la FDS ? L’Université d’Etat d’Haïti existe réellement, mais seulement à travers ses facultés ; cette constitution ne doit pas être séparée de cette existence. Cette dialectique fait de toutes les composantes de l’UEH, des acteurs à part entière dans la lutte pour la démocratisation des relations de pouvoir au sein de l’institution et de toutes ses entités. Au nom de la liberté académique et de l’égalité réelle d’accès à l’espace universitaire, nous revendiquons le droit d’utiliser les espaces facultaires à des débats, forums et colloques, quel que soit l’horizon politique des organisateurs.

Jn Anil LOUIS-JUSTE

Buenos Aires, 12-04-03