Haiti-Préval-2006 : La gauche internationale s’accordera-t-elle enfin sur la question haitienne ?

Analyse

P-au-P., 14 mai. 06 [AlterPresse] --- Un coup d’Etat exécuté par les Etats-Unis, la réclusion en Afrique d’un président enlevé, une Force multinationale intérimaire qui envahit Haiti, remplacée par une force d’occupation de l’ONU, à la demande de son conseil de sécurité : un cocktail explosif pour les mouvements progressistes internationaux, à la recherche de prétextes pour en découdre avec les politiques états-uniennes.

Malgré les demandes provenant de divers secteurs socio-économiques haïtiens, tant à droite qu’à gauche sur l’échiquier politique, quant à la démission de Jean-Bertrand Aristide, le départ forcé de celui-ci n’a pas fini de diviser les mouvements de solidarité internationale à l’étranger.

Aux Etats-Unis, au Canada, en Europe comme en Afrique, plusieurs sont ceux qui demeurent persuadés que la crise haïtienne est le résultat direct d’une politique impérialiste de Washington et de ses alliés, principalement Paris et Ottawa, désirant en finir avec un président populaire et anti-néolibéral.

Ainsi, au cours des deux dernières années, plusieurs figures proéminentes du mouvement altermondialiste se sont prononcées en solidarité avec le président déchu. Naomi Klein, auteur du best-seller « No Logo », et Noam Chomsky, intellectuel américain de gauche, ont tour à tour pris la défense d’Aristide, et dénoncé la politique impérialiste américaine.

Dans un article publié en juillet dernier (Aristide in Exil), suivant une rencontre avec Aristide depuis son « exil forcé en Afrique du Sud », Naomi Klein expliquait que le refus du président de privatiser les entreprises nationales - une promesse exigée par l’administration Clinton avant le débarquement d’octobre 1994 - aurait été à l’origine de son renversement en février 2004.

La suspension de $500 millions en aide de la part des Etats-Unis et les millions versés aux groupes de l’opposition auraient culminé au renversement d’Aristide, écrit Klein.

Lors du Forum social mondial 2005 à Porto Alegre, au Brésil, une délégation dirigée par Brian Concannon, avocat personnel d’Aristide en charge de son lobby international, a pris soin de déposer la « Déclaration de Porto Alegre » - bien que le Forum social mondial n’endosse aucune déclaration particulière.

Ce document dénonçait le « coup d’Etat de 2004 », demandait le départ immédiat des troupes étrangères, et appelait au retour sans délai du président légitimement élu Jean-Bertrand Aristide.

Plusieurs délégués des mouvements populaires haïtiens présents à cet atelier ont dénoncé ce qu’ils considéraient être une mascarade non représentative du mouvement altermondialiste haïtien.

Au Brésil, pays à la tête de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, les dissensions sont fortes au sein du Parti des travailleurs (PT) du président Lula. L’aile radicale de la formation politique au pouvoir s’oppose à la présence « pro-américaine » du Brésil en Haïti. Plusieurs manifestations ont eu lieu en 2005 pour demander le retrait des troupes brésiliennes d’Haïti.

La présence de la diplomatie brésilienne eut toutefois un rôle déterminant à jouer à l’issu de la confusion du premier tour présidentiel haïtien, tenu le 7 février dernier. Marc Aurélio Garcia, conseiller spécial du président Lula en matière de relations internationales, fut le premier diplomate étranger à demander expressément de reconnaître la victoire au premier tour du candidat Préval, alors que l’insatisfaction populaire envers le processus de décompte électoral menaçait la stabilité du pays.

Pour le Haiti Action Committee, un groupe de solidarité basé aux Etats-Unis et au Canada, seul le mouvement Lavalas représente la volonté politique du peuple haïtien. Sur le site du réseau - www.haitiaction.net - plusieurs appels de solidarité sont lancés pour réclamer la libération des « centaines de prisonniers politiques », dont la chanteuse Sò Anne, l’ancien premier ministre Yvon Neptune, l’ancien ministre Jocelerme Primevert et le père Gérard Jean-Juste (maintenant aux Etats-Unis).

Ce dernier, dans une entrevue donnée à Kevin Pina en avril dernier, affirmait n’avoir rien à voir avec l’affaire Jacques Roche (enlevé puis assassiné après 4 jours de séquestration), ayant été à Miami lors de l’enlèvement. Plus troublant, il avouait que l’assassinat du journaliste et poète avait servi de justification pour les « escadrons de la mort, organisés ou financés par la USAID, où tant de gens Lavalas ont été assassinés de sang froid ».

Lors d’une mission en avril 2005 en Haiti, le prix Nobel de la paix argentin Adolfo Perez Esquivel, a admis que « le départ de (l’ancien président Jean-Bertrand) Aristide doit être interprété à la lumière de la croissante mobilisation sociale qui réclamait son départ et proposait ses propres alternatives de transition ».

A la tête d’une délégation de 20 représentants de mouvements sociaux de la Caraïbe, d’Amérique Latine, d’Amérique du Nord et d’Afrique, Esquivel a salué « la profonde lutte du peuple haïtien » depuis plus de 200 ans.

Après des rencontres de la mission avec des autorités étatiques, des partis politiques, des organisations paysannes, ouvrières, des institutions de divers secteurs et les responsables de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haïti, Esquivel a rejeté la présence de forces étrangères en Haïti.

« Le problème d’Haïti n’est pas de caractère militaire », a souligné le Prix Nobel argentin, qui a demandé le retrait graduel des « forces internationales d’occupation, suivant des modalités et des calendriers établis par les acteurs sociaux et politiques » du pays. [fle gp apr 14/05/2006 13:00]