Español English French Kwéyol

Haiti : Les élections de la dernière chance

Par André Lachance

Courtoisie de Syfia International [1]

(Syfia Haïti) Le deuxième tour des élections législatives, qui aura lieu ce
vendredi, pourrait constituer un nouveau départ pour la jeune démocratie
haïtienne. Si tout le monde y met du sien...

Lorsqu’on demande à un quidam pour qui il entend voter au second tour des
élections législatives qui auront lieu le 21 avril en Haïti, la même réponse
fuse souvent, donnée sur le ton de l’évidence : ’’M’déjà voté Préval !’’
Beaucoup estiment en effet qu’en élisant René Garcia Préval à la présidence
du pays le 7 février dernier, ils ont déjà accompli leur devoir de citoyen
et qu’il ne sert désormais à rien de faire la queue pendant des heures
devant un bureau de vote.

Pourtant, le scrutin de ce vendredi - destiné à élire 98 des 100 députés de
l’Assemblée nationale et à pourvoir les 30 sièges du Sénat - aura des
conséquences incalculables pour la fragile démocratie haïtienne, tenue à 
bras le corps par la communauté internationale. Les relations conflictuelles
entre le Parlement et la présidence ont, sous le dernier gouvernement de
Jean-Bertrand Aristide, mené à la paralysie complète des institutions et
plongé le pays dans un cauchemar absolu : violence politique, corruption
généralisée, enlèvements contre rançon, trafic de drogue, crimes crapuleux,
juges ripoux, etc. ’’Haïti est un pays de gangs, affirme Mario Andrésol,
chef de la Police nationale d’Haïti. On les retrouve partout dans
l’administration publique : les douanes, l’immigration, la Direction
générale des impôts, le service de la circulation routière et toutes les
instances publiques !’’

Le scrutin du 21 avril offre justement l’occasion de sortir de l’impasse
politique et sociale qui paralyse le pays depuis cinq ans. C’est dans ce
contexte de déconvenue générale que les Haïtiens choisiront qui, du parti
Lespwa (L’Espoir) du président élu René Préval, de l’Alliance démocratique
d’Evans Paul, de la Fusion des sociaux-démocrates de Serge Gilles, de
l’Union de Chavannes Jeune ou de l’Organisation du peuple en lutte de Paul
Denis les représentera au nouveau Parlement.

Une situation incontrôlable

Les défis qui attendent le nouveau président, qui prendra les rênes du
pouvoir le 14 mai et dont le premier véritable test sera de faire entériner
son choix d’un Premier ministre par un Parlement qu’il ne contrôlera pas
puisque son parti ne présente que 46 des quelque 200 candidats en
ballottage, sont à la mesure de l’état indescriptible du pays. Sécurité,
éducation, énergie, santé, travail, rien ne fonctionne vraiment. Même la
justice est inopérante, elle aussi gangrenée par l’incompétence et la
corruption. Des dizaines de criminels pris la main dans le sac sont remis en
liberté en un tournemain, le temps de ’’négocier’’ leur sortie de cachot
contre espèces sonnantes et trébuchantes, qui sont ensuite partagées entre
le Parquet et l’instruction. Un Conseil supérieur du pouvoir judiciaire a
bien été mis en place il y a deux semaines par le gouvernement intérimaire -
sans consulter le nouveau président élu - et enquête sur plus d’une
vingtaine de magistrats, mais l’un des membres de ce conseil, composé
exclusivement de juges, est lui-même accusé ’’de se vendre au plus offrant"...

Depuis quelques semaines, le rationnement de l’électricité s’est
considérablement étendu, plongeant la capitale dans le noir le plus complet.
’’Les Haïtiens ne sont plus des Noirs. Ce sont des black-out’’, plaisante un
jeune universitaire qui se crève les yeux en tentant de déchiffrer ses notes
de cours sous un lampadaire du Champ-de-Mars, en compagnie de camarades
aussi mal lotis que lui. Le 9 mars dernier au soir, la capitale a touché le
fonds. Electricité d’Haïti a alors fourni exactement zéro mégawatt à ses
clients dans l’ensemble du pays... ’’Plus de 70 % de notre population n’a
aucun accès à l’énergie électrique et certains des enfants d’Haïti auront
passé leur vie sans avoir jamais vu briller une ampoule électrique’’, se
désole Marc-Antoine Archer, un physicien industriel.

En province, où le niveau de violence est plus faible qu’à Port-au-Prince,
le deuxième tour des élections législatives ne suscite guère plus d’intérêt.
’’Comment voulez-vous qu’on ait le goût d’aller voter quand on n’a pas été
payé depuis deux ans ?’’, éructe un professeur d’une école publique d’une
zone aride de l’Artibonite. Il n’est pas le seul. Partout dans le pays, les
salaires des employés de l’Etat arrivent au compte-gouttes, quand ils
arrivent... Le mois dernier, l’hôpital Saint-Michel de Jacmel - où
’’moustiques et crasse font bon ménage’’, selon son directeur médical - a
été paralysé pendant plusieurs jours, les employés réclamant plus de quatre
mois d’arriérés de salaire...

La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), avec
son budget de plus de 400 millions de dollars, est même devenue l’une des
plus grandes pourvoyeuses d’emplois formels du pays. Avec plus de la moitié
de la population qui vit avec un dollar par jour et un taux de chômage qui
dépasse les 60 %, Haïti est le seul pays de toute la Caraïbe où le produit
intérieur brut diminue constamment depuis 20 ans ! La preuve, par mille,
qu’instabilité et violence politique ne mènent à rien.