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Haiti : Le prix du temps

Par Thomas Lalime

Soumis à AlterPresse le 18 avril 2006

Plus d’un diraient que le temps n’a pas de prix. Tellement il leur paraît précieux. Pour Bill Gates, à chaque heure qui passe voire à chaque minute, viennent s’ajouter à sa fortune des milliers de dollars. Ses compatriotes américains ont raison de dire que le temps est de l’argent ! à€ l’opposé, pour un oisif - l’enfant de rue ou un chômeur -, un mois ou un an ne lui vaut pas grand-chose.

Ainsi, si Albert Einstein avait déjà démontré que le temps est relatif, nous sommes aussi en mesure d’affirmer que sa valeur - le prix du temps - l’est aussi. Et la grande Ecole de Chicago, à travers le prix Nobel d’économie 1992, le célèbre économiste libéral Gary Stanley Becker, a déjà produit des réflexions théoriques et empiriques sur la valeur économique du temps. La prise en compte du facteur temps, oh combien important dans l’analyse économique ! a révolutionné bien des théories économiques. La macrodynamique peut en témoigner. Les macroéconomistes pensent désormais que l’on peut aller au-delà des situations d’équilibre. Ce qui a permis d’amplifier les diverses théories de la croissance.

L’effet économique du temps

Pour donner un exemple de la valeur du temps dans l’économie, nous considérons le marché des rameaux. Le dimanche des rameaux, pour les chrétiens catholiques, rappelle l’entrée royale de Jésus-Christ à Jérusalem. C’est une fête mobile puisqu’elle introduit la semaine sainte. Dès le IXe siècle, l’Eglise catholique accomplit, dans son rituel du jour, la bénédiction des rameaux et la procession des fidèles. Et la tradition perdure.

Le dimanche 9 avril 2006, le passant attentif pouvait remarquer à l’entrée de toutes les églises catholiques des marchandes assises ou debout - concurrence oblige. Un panier rempli de feuilles de palmiste vertes, groupées, ornées et repliées sur elles-mêmes, constituait le produit (on les appelle rameaux) offert aux demandeurs que représentent les fidèles. Un marché a donc vite pris corps : celui des rameaux. Verdoyants, signes de la vitalité, symboles d’une tradition religieuse vieille de longue date, ils seront déposés dans des endroits très respectés à la maison. D’autres les étalent à l’avant de leur voiture. Il est aussi signe de bénédiction et de protection. On les ramène alors souvent chez soi pour les tresser et en faire de vraies œuvres d’art.

à€ l’observation du marché des rameaux, on découvre toutes les caractéristiques d’un marché de biens ou services. Premièrement, les prix varient comme pour les autres biens et services. Dimanche dernier (16 avril 2006), les rameaux se vendaient jusqu’à cinq gourdes l’unité contre une gourde il y a deux ou trois ans. Et si on remonte encore dans le temps, il n’était question que de centimes.

Pour en revenir au prix du temps, on comprend que le prix est donc fonction du temps. Le coût d’un gallon de gazoline aujourd’hui représente ce qu’il fallait pour faire le plein quelques années plus tôt. Mais l’effet du temps est encore plus probant sur le marché des rameaux puisque quelques minutes après la dernière messe, les rameaux dont on raffolait avant la première cérémonie ne valent rien. On peut les remarquer à même le sol, ceux qui n’ont pas été vendus. Ce qui explique que sur ce marché, plus les minutes passent, plus les offreurs ont tendance à baisser le prix. Des cinq gourdes au départ, les plus verdoyants rameaux sont tombés à deux gourdes après la première messe puisqu’il faut trouver un prix d’équilibre et inciter les acheteurs potentiels à s’en procurer. D’autant plus que le stock des marchandes n’était pas prêt de s’épuiser car les offreurs étaient nombreux et la concurrence rude. Il s’agit là du fonctionnement classique d’un marché de biens et services.

Les machines à écrire qu’on considérait comme une innovation de taille au moment de leur apparition ne servent plus à grand-chose dans les pays développés. Le temps les rend obsolètes. La profession de dactylographe aussi.

Le temps influe donc sur tout, sur la vie en général. Même le savoir peut-être dépassé et le professionnel est obligé d’être recyclé de façon continue. Les biens considérés dans le panier de la ménagère pour le calcul de l’Indice des prix à la consommation, pour la plupart, disparaissent avec le temps. Les médicaments sont périmés. Les producteurs sont obligés d’innover pour survivre. Sinon, la loi des rendements d’échelle décroissants les élimine petit à petit du marché.

La valeur économique du temps

La valeur économique du temps a préoccupé bon nombre d’économistes dont le célèbre Gary S. Becker, prix Nobel d’économie 1992 et honorable professeur à l’Université de Chicago. Né le 2 décembre 1930 en Pennsylvanie, Gary S. Becker est l’un des plus influents représentants de l’Ecole de Chicago. Il est surtout reconnu pour ses travaux sur l’importance du temps dans les choix individuels et sur la théorie du capital humain.

Pour Gary Becker, le consommateur n’est pas seulement quelqu’un qui consomme ; mais aussi un agent économique qui « produit ». Il est donc un « producteur » qui, pour produire les satisfactions qu’il recherche, utilisent des « inputs » qui sont en l’occurrence les achats qu’il fait sur le marché, ainsi qu’une autre ressource complètement évacuée des schémas économiques classiques, mais fondamentale : le temps. Comme n’importe quel autre agent économique rationnel, il exerce cette activité de production en prenant tous les jours une multiplicité de décisions individuelles d’allocation de ressources dont il cherche à obtenir la combinaison optimale, celle qui, compte tenu des prix relatifs de ses différents « inputs » - notamment de la valeur qu’il accorde à son temps - lui permet d’avoir le volume de satisfaction le plus élevé possible en raison de ses contraintes de revenu et de temps, reconnaît Gary Becker.

N’importe quel acte individuel est ainsi considéré comme un acte économique conditionné par deux contraintes : le budget monétaire de l’individu et son « budget-temps » ; l’addition de l’un à l’autre donnant le montant global du revenu social dont le consommateur dispose pour satisfaire ses finalités. Cette introduction du temps dans l’analyse des activités de l’individu est l’élément-clé de cette nouvelle théorie. Elle débouche en effet directement sur trois considérations essentielles :
Elle permet d’expliquer l’apparente passion irrationnelle de notre société pour l’accumulation d’objets.

La prise en compte du temps en tant que ressource rare pose le problème de sa valeur. Quelle est la valeur individuelle du temps ? L’économiste répond à cette question en expliquant que cette valeur est celle du salaire de l’individu ; c’est-à -dire que le prix du temps est égal au revenu monétaire supplémentaire que ce temps lui aurait rapporté s’il l’avait consacré à travailler. Le professeur illustre par un exemple : « Lorsque nous passons deux heures à table, nous en tirons une satisfaction qui est celle que nous accordons à la jouissance d’un bon repas que nous avons eu le temps de déguster. Cette satisfaction nous a coûté le prix des aliments et des vins que nous avons achetés pour réaliser ce repas. Mais elle nous a coûté également le prix du temps passé, d’abord à faire la cuisine, puis à déguster les mets. Si nous avons passé au total quatre heures à la réalisation de ce repas, son prix n’est pas seulement les coûts des aliments et des boissons qui ont été nécessaires ; il faut y ajouter les quatre heures de revenu supplémentaire dont nous avons fait délibérément le sacrifice, et qui nous auraient apporté les moyens monétaires de nous offrir d’autres types de satisfaction. »

En considérant le temps requis dans les services publics pour réaliser la moindre transaction et les longues files d’attente dans les banques commerciales qui engendrent des temps d’attente monstres, on peut se rendre compte que le problème du prix du temps n’est pas encore posé en Haïti. Pour la grande majorité des Haïtiens, le temps n’est pas encore de l’argent. Pourra t-il acquérir de la valeur pour faire mentir ceux qui disent que l’Américain vend son temps, le Français profite du temps et l’Haïtien perd son temps ?

Contact : thomaslalime@yahoo.fr