Haiti - Enfants des rues : Il n’y a pas qu’à Port-au-Prince...

Par Djems Olivier, envoyé spécial de l’ agence AlterPresse dans l’Artibonite

(Agence Monde noir) Ils sont plus de 130 enfants et adolescents démunis à traîner dans les rues de Saint Marc, abandonnés par leurs parents. Mal vus par la population qui les traite de parasites et de délinquants, parfois armés et drogués, ils dorment à la belle étoile et se prostituent pour subsister. Heureusement, un ange nommé Jacqueline Mésidort vole à leur secours.

‘’Ils’’ étaient à peine 90 il y a deux mois, ‘’ils’’ sont au moins 134 aujourd’hui. ‘’Ils’’, ce sont des jeunes - de six à 22 ans - en butte au mépris de la population de Saint-Marc qui les considère comme des malfrats et des parasites. Sans parents, sans éducation et sans espoir, ils tentent de survivre dans cette ville déglinguée qui les rejette. Venus des Gonaïves ou des localités montagneuses de l’Artibonite, la plupart ne connaissent même pas leur âge car ils n’ont pas d’acte de naissance.

« Nous avons entrepris des démarches en vue de les doter de cette pièce d’identification mais elles sont avérées vaines », dit Jacqueline Mésidort, responsable de la structure Orphelinat au sein du Groupe d’Action pour la Défense des Droits Humains (GADH), de Saint-Marc. Le maire de la commune étant le seul habilité à donner un acte de reconnaissance légale aux enfants de la rue, elle l’a contacté en plaidant l’urgence de la situation car ces jeunes sans papiers n’ont même pas le droit de fréquenter l’école. Sans succès jusqu’ici...

Ces enfants et adolescents en loques, souvent pieds nus sur le macadam torride, sont constamment victimes de violences, d’abus sexuels et de violation des droits de la personne. La faim faisant sortir le loup du bois, comme dit l’adage populaire, ils sont prêts à tout. Certains, dopés à la marijuana, se servent de machettes, de couteaux, de pics ou même de pistolets de fabrication artisanale pour trouver de quoi se mettre sous la dent. Les policiers, lorsqu’ils peuvent leur mettre la main au col, ne sont pas plus tendres avec eux que la population, qui ne se gêne pas pour les insulter et les brutaliser. ’’ Nous sommes constamment victimes de tortures de la part des gens qui nous traitent de kokorat, (parasites en français)’’, se lamente Ezéchiel Sainté, un enfant d’à peine 10 ans qui n’a jamais fréquenté l’école. Originaire de Petite-Rivière-de-l’Artibonite, il est le benjamin d’une famille de quatre enfants. Dans les rues crasseuses de Saint-Marc, il traîne aux côtés de son frère aîné Mérinel Sainté, 14 ans, ou de l’un ou l’autre des 132 autres jeunes sans abri répertoriés par les bénévoles du GADH. ’’ Nous sommes quatre dans la famille : trois garçons et une fillette. Nous n’avons pas d’acte de naissance et aucun d’entre nous n’est jamais allé à l’école ’’, dit le petit Ezéchiel sous l’œil protecteur de son grand frère, aussi dépenaillé que lui. ’’C’est moi qui lui ai appris à se débrouiller pour pouvoir subsister, ajoute fièrement ce dernier. Notre beau-père nous traitait comme des esclaves ! "

à€ 9 ans, Roody Emmanuel Michel, un autre enfant des rues, connaît déjà tout du côté sombre de la vie. L’unique garçon d’une famille de trois enfants, Ti Roody vit dans un flou légal. à€ l’instar de ses deux demies sœurs, il n’a pas son acte de naissance. ’’ Ma mère est responsable de l’état où je me retrouve aujourd’hui, dit-il, un brin rageur. Elle m’avait flanqué une raclée et j’ai pris ma liberté... ’’

Leur situation n’est pas différente de celle de Valdo Thilus, 15 ans. Natif lui aussi de Petite-Rivière-de-l’Artibonite, Valdo vivait avec son père et son demi-frère après la mort de sa mère. Il a dû s’enfuir pour échapper aux injures de sa belle-mère. Pour lui aussi, la vie est dure. ’’ Je tends ma sébile du matin au soir et parfois je fais des travaux domestiques dans les restaurants en plein air pour trouver de quoi manger.’’

Bien que plusieurs filles et fillettes vivent elles aussi dans la rue, aucune ne figure parmi les jeunes pris en charge par le GADH. Jacqueline Mésidort explique le bien-fondé d’une telle décision. ’’Nous prenons soin de ne pas accueillir de filles dans notre mince structure car il est trop difficile d’encadrer en même temps filles et garçons. Actuellement, nous assistons 25 enfants, nos maigres moyens ne nous permettent pas d’en accueillir plus... ’’

Manger à sa faim est le plus sacré des droits sociaux mais donner à manger à plus d’une vingtaine d’enfants nécessite des débours importants. Incapable de satisfaire ces besoins les plus fondamentaux, Jacqueline Mésidort libère ’’ses’’ 25 enfants et adolescents tout le jour afin de leur permettre de trouver à manger. ’’ Nous ne pouvons pas les nourrir, voilà pourquoi nous les lâchons de six heures à 18 heures ’’, soupire-t-elle.

Vilipendés et même méprisés par les autorités municipales, certains d’entre eux essuient les pare-brise des véhicules ou tendent leur sébile aux quatre coins de la ville appauvrie, où des dizaines de milliers de citoyens n’ont eux-mêmes guère à manger. ’’ Parfois, les gens nous donnent quelque sou ’’, dit Mérinel, reconnaissant.

Certains de ces enfants sont très dangereux, surtout ceux qui consomment de la drogue ou qui sont armés. ’’ Exclure ces enfants, c’est encourager la délinquance juvénile ’’, prévient toutefois Jacqueline Mésidor. ’’ La police est souvent à mes trousses lorsqu’ils commettent des actes répréhensibles, ajoute-t-elle, expliquant qu’elle a maintes fois été interpellée par des policiers qui voulaient l’appréhender pour connivence et association de malfaiteurs alors qu’elle ne fait que leur venir en aide. Ces enfants m’ont fait confiance et m’ont promis de désarmer si je les encadre. Je ne peux simplement les livrer à la police. ’’

Si certains des gamins se servent de leurs armes pour se nourrir, les fillettes par contre se livrent à la prostitution. Les maladies infectieuses ne les épargnent pas, d’autant plus qu’elles vivent déjà dans des conditions sanitaires précaires. Pas étonnant que beaucoup de ces enfants des rues souffrent de maladies dermatologiques et respiratoires, ainsi que d’infections sexuellement transmissibles. ’’ Plusieurs de ces adolescents et de ces adolescentes ne jouissent pas d’une bonne santé. Mais nous ne sommes pas en mesure de les emmener à l’hôpital ’’, indique Jacqueline Mésidort.

Institutrice de profession, Jacqueline anime des séances de formation à l’intention de ces jeunes. Des notions de savoir-vivre, de bienséance, d’écriture et de lecture leur sont régulièrement inculquées. Tous les dimanches matin, la responsable du GADH emmène ses protégés à l’église. Une manière comme une autre de rappeler qu’ils sont eux aussi des enfants de Dieu.

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Contact Djems Olivier : do@medialternatif.org