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117 morts violentes à P-au-P en 4 mois, selon Justice et Paix

Port-au-Prince, 1 er avr. 03 [AlterPresse]--- La violence dans les rues à Port-au-Prince a causé la mort de 117 personnes, assassinées, enlevées, portées disparues ou victimes de conflits entre gangs armés, entre le 1er novembre 2002 et le 28 février 2003, indique un rapport de la Commission Episcopale Justice et Paix de l’Eglise Catholique romaine, daté du 25 mars 2003 et parvenu à AlterPresse.

En 4 mois d’observation, il y aurait au moins une personne assassinée ou victime de mort violente chaque jour dans les rues de la capitale, signale Justice et Paix.

40 personnes ont été tuées en novembre 2002, 24 en décembre 2002, 9 en janvier 2003 et 44 en février 2003, selon le rapport de Justice et Paix adressé à divers responsables de la sécurité publique en Haïti, le ministre de la Justice, le commissaire du gouvernement près le Parquet du Tribunal civil de Port-au-Prince, l’Inspecteur Général en Chef de la Police et la directrice départementale de l’Ouest de la Police Nationale d’Haïti (PNH).

Parmi les victimes, Justice et Paix a dénombré des cas d’enfants (y compris un bébé), d’écoliers et écolières ayant perdu leur vie, de jeunes enlevés chez eux en pleine nuit par des membres de la PNH, de parents exécutés devant leurs enfants, de commerçants abattus sur leurs lieux d’activités, d’agents de sécurité privés liquidés, d’autres personnes assassinées sous l’accusation d’avoir volé et d’autres citoyens victimes de balles perdues.

Le 18 février 2003, 4 élèves furent blessés à Cité Boston, un quartier de Cité Soleil, quand des personnes armées tiraient à l’intérieur de leur école ; un d’entre eux est décédé le même jour. Cité Soleil est une grande agglomération à la sortie nord de la capitale haïtienne où s’affrontent régulièrement des membres de gangs.

Le 6 février 2003, une fillette de 13 ans fut atteinte d’une balle à Martissant 1, à la sortie sud de la capitale. Cette fillette est morte dans un hôpital près de Jacmel, dans le Sud-Est d’Haïti, parce que l’HUEH était en grève, selon les informations recueillies par Justice et Paix.

La Commission de l’église catholique romaine a rappelé les cas de trois frères (Angelo Philippe, 22 ans ; Vladimir Sanon, 21 ans ; Andy Philippe, 20 ans), enlevés chez leur mère Viola Robert le 8 décembre 2002 à 2 :00 am par une brigade spéciale (vêtue de noir) de la PNH de Carrefour (au sud de la capitale, selon un rapport interne de l’institution policière diffusé dans la Presse). Les corps criblés de balles des trois frères victimes ont été retrouvés par la suite à la morgue de l’HUEH.

Le rapport de Justice et Paix cite également le cas de Fanfan Pompilus, une personne blessée par balles et achevée sur un lit d’hôpital, vers 10 :00 pm le mercredi 20 novembre 2002, par un homme armé à la salle d’urgence de l’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti (HUEH).

Cité Soleil occupe une place importante dans le rapport du 26 mars de l’organisme de défense de droits humains. Les conflits armés, dans cette agglomération où opèrent des gangs de criminels depuis plusieurs années, ont provoqué la mort de 30 personnes en février 2003 et en novembre 2002, tandis qu’au moins 5 personnes ont perdu la vie à Delmas 4, précise Justice et Paix.

Le crime et l’homicide ne caractérisent pas seulement le tableau de la violence dans les rues, recensé dans le rapport. « Il y a également des enlèvements. Parfois la personne est relâchée, parfois on retrouve son cadavre, parfois elle disparaît. Il y a également des nombreux blessés par balles. Ensuite, il y a les diverses formes de pression, pour diverses raisons. Cette violence à visage multiple peut provenir de sources et groupes très divers. Il y a des exemples non seulement dans la capitale, mais dans l’ensemble du pays ».

La Commission catholique s’inquiète de la tendance observée d’une diminution de la solidarité parmi la population face à la recrudescence des assassinats et l’observation de corps ensanglantés et/ou ligotés, marqués de blessures par balles et / ou par armes tranchantes.

« On ne saurait sousestimer le climat de peur qui impose le silence à la population. Très souvent, on trouve des cadavres dans la rue, les gens aux environs déclarent ne pas reconnaitre la personne. Souvent la personne assassinée n’habite pas la zone, parfois il s’agirait d’un voleur qui vient d’ailleurs, parfois il s’agirait une victime qu’on y a emmenée pour l’assassiner. Parfois même les assassinats ont lieu en plein jour ! »

Tout en reconnaissant les limites de ce rapport, complété avec les informations diffusées dans la Presse, des témoignages recueillis et les propres observations de l’organisme de défense de droits humains, la Commission se sent inquiétée par la légèreté avec laquelle certains se prennent à la vie des autres.

« Surtout l’accusation de vol ne semble demander aucune enquête, aucun jugement, aucune considération. La Commission a plusieurs fois par le passé condamné cette forme de justice populaire au nom de la parole « zéro tolérance », parce qu’elle viole le droit à la vie et à un jugement équitable de toute personne. D’ailleurs, cette accusation peut bien cacher d’autres motivations. Dans quelques quartiers, il semblerait que certains groupes s’erigent en juges. Dans certains endroits, quelques membres de la police en feraient partie. Ce qui est clair : il s’agit d’une dégradation inquiétante du respect de la vie ».

Aussi, la violence est-elle une réalité vécue quotidiennement par la population de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, forte de plus de deux millions d’habitants. Tout cela montrre à clair les conséquences de la circulation des armes illégales et du climat d’insécurité et d’impunité dans le pays, que de nombreuses organisations de la société continuent à souligner. Les événements rapportés ici témoignent d’un déclin inquiétant du respect de la vie dans la société, aux yeux de Justice et Paix.

« Ce ne devraient pas être des missions étrangères qui font la leçon aux autorités sur ce point ».

Il ne s’agit pas d’une faveur à la population, mais d’un devoir, de responsabilité des autorités, que Justice et Paix appelle les autorités à mettre fin à la circulation des armes illégales, à cesser d’encourager l’impunité des criminels et à créer un climat de paix, de justice et de respect pour la vie de chaque personne. La responsabilité pour que les citoyens puissent se sentir en sécurité dans le pays et pour qu’ils puissent s’exprimer librement relève de ces autorités, rappelle encore Justice et Paix.

Dans une précédente note de presse, la Commission Nationale Justice et Paix avait dénoncé les menaces de la part de ceux qui détiennent le pouvoir, les actes de persécution de groupes proches du pouvoir contre ceux et celles qui émettent des opinions différentes du régime en place, la tolérance des institutions publiques vis-à -vis des groupes armés qui exercent des pressions sur la population, qui menancent et molestent citoyennes et citoyens contraints à se mettre à couvert, ainsi que les actes d’intimidation du pouvoir qui cherche à étouffer l’expression de la population sur la chèreté de la vie.

« Même si nous condamnons toutes formes de pressions, il s’agit d’une pratique particulièrement indigne quand elle provient de ceux qui détiennent le pouvoir », soutient Justice et Paix. [rc apr 01/04/03 19:00]