Español English French Kwéyol

Espagne - Haiti : Une singulière conférence

Par Gary Olius

Soumis à AlterPresse le 6 mars 2006

Haïti est un Etat sinistré souffrant de tous les maux du monde et ne pourra pas se passer de la MINUSTAH [1] pendant au moins une décennie. C’est, en substance, cette conclusion que l’auditoire pendu aux lèvres de Juan Gabriel Valdés était conditionnée à tirer, lors d’une récente conférence sur Haiti à « Casa de America », Madrid. Le décor planté laissa à ce représentant de Kofi Annan les coudées franches pour exposer ex catedra sa propre lecture de la situation haïtienne, sans possibilité de discussion ou de débat. C’est un format de conférence somme toute paradoxal pour une réalité que l’on dit complexe et difficile à cerner, si l’on part de l’hypothèse que les organisateurs ont voulu mieux comprendre ce qui se passait depuis deux ans, ce qui se passe à l’heure actuelle et, éventuellement, ce qui pourra se passer dans quelques mois sur ce tiers d’île d’Hispañola. Il n’est pas donné au commun des mortels de connaître le but inavoué et, peut-être, inavouable de ces genres de rencontre. Mais ce dont on est sûr c’est que la quête de la vérité était le cadet des soucis de ceux qui ont pris cette initiative.

Valdés a dit ce qu’il avait à dire, tout ce qui était de nature à chatouiller les oreilles de la majorité de ceux qui l’écoutaient. Oui, vraiment tout, sauf malheureusement les éléments qui permettaient aux personnes présentes de mieux comprendre la conjoncture qui prévaut en Haïti. La logique dominante a voulu et veut encore que les meilleurs connaisseurs des questions haïtiennes soient des étrangers et c’est au nom de cela que cette conférence s’est passée comme elle s’est passée. N’empêche que pour l’amour de la vérité pleine et entière, nous nous autorisons à apporter les autres moitiés des demi-vérités exposées sans gêne par Valdés à Casa de Americana ce 1er mars 2006.

Le conférencier débuta sa présentation par une émission juxtaposée de faits et de données sur la conjoncture récente et actuelle d’Haïti. Toutes les institutions sont en faillite, dit-il, il y a une crise de gouvernabilité, Haïti est une menace pour ses voisins et pour le monde entier, la communauté internationale a débloqué en faveur de ce pays plus de 2.5 milliards dollars au cours de la dernière décennie et il n’y a même pas une bonne route et un bon pont. Pour l’essentiel, il n’apprenait rien de nouveau à l’auditoire car les « informations données » étaient déjà très familières à quasiment toutes les personnes présentes car la presse européenne projetait depuis belle lurette cette image apocalyptique d’Haïti. Mais celles-ci en sortiraient édifiées si le conférencier acceptait de bonne foi de poser le Pourquoi de ces choses évoquées.

Faire l’éloge de la générosité de la communauté internationale qui a « donné » tant d’argent à un pays aussi petit et signaler sans explication que les résultats restent invisibles, c’est suggérer à l’auditoire l’idée que cette Haïti est définitivement une caverne de voleurs et de brigands. Pourtant, la vérité est tout autre. Ce sont les bailleurs de fonds eux-mêmes qui définissent dans des documents programmatiques (comme les rapports initiaux de la BID) comment les ressources financières doivent être dépensées et en quoi exactement. A qui la faute, si sur chaque 100$ déboursés sous forme de dons ou de prêts plus de 60 sont dédiés à l’achat de véhicules et au paiement de consultants étrangers ou de firmes internationales ? A qui la faute si les populations affectées par la misère ne reçoivent en fin de compte que moins de 15 % des fonds déboursés ? Ces genres de question sont dérangeants en eux-mêmes et mettraient en mauvaise posture l’ancien président de la BID, présent lui-aussi à Casa de América. Du reste, l’auditoire n’a pas eu non plus le droit d’être informé des dépenses effectuées par la mission de paix des Nations Unies dont le montant avoisine la coquette somme de 1.7 milliard dollars (en un peu plus d’un an), et ce, sans avoir pu réaliser un dixième de son mandat. En vérité, le conférencier se sentirait dans ses petits souliers si quelqu’un oserait lui demander de faire l’analyse coûts-bénéfices de la présence de son équipe en Haïti.

L’un des points culminants de l’exposition a été le moment où Valdés faisait état du processus de désarmement. Avec un peu de nuance diplomatique, il voulait faire comprendre que cet aspect de sa mission était quasiment impossible et affirmait, à la stupéfaction de tous, que chaque Haïtien détient une arme à feu (cada haitiano tiene su arma). Comme si Haïti était une nation de cow-boys. Faute d’argument rationnel, le diplomate chilien a eu recourt à un indécent prétexte pour dissimuler le manque de volonté et/ou l’incapacité de la MINUSTAH à effectuer le désarmement des bandits qui sèment le deuil au sein de la population haïtienne. Paradoxalement, Valdés se félicite d’avoir éliminé toutes les menaces réelles qui pourraient déstabiliser le prochain gouvernement et relatait, d’un air satisfait, les opérations menées contre les anciens militaires des forces armées d’Haïti. A partir de là , un observateur attentif pouvait se rendre compte que les violences orchestrées impunément par les bandits de Cité Soleil, de Grand Ravine, de Lasaline etc. entraient dans un projet politique prédéfini. Toutes les billevesées et zézaiements de Heleno Ribero [2] et de ses successeurs liant la violence à la pauvreté ne visaient qu`à justifier le fait accompli et assurer la survie de ce dit projet. L’attitude passive de la MINUSTAH face aux réseaux de kidnappeurs et aux chefs de gang ne fut qu’un parti pris calculé et délibéré. Les pseudo-explications sociologiques n’étaient qu’un pur habillage conçu de toute pièce par un certain courant de l’entourage de Kofi Annan qui, pour expliquer les troubles chroniques de certains pays, tend à prêter le flanc à une version caricaturée de la thèse Runcimanienne liant la violence et le radicalisme politique à la privation matérielle (Runciman, 1962).

Enfin, avec une désinvolture et un mépris à peine voilés, Valdés affirmait que la société haïtienne est une société complètement informelle. C’est un charabia à laquelle on devrait normalement se garder de répondre, mais connaissant le dessein poursuivi il convient - pour mémoire et pour l’histoire - d’y opposer quelques commentaires. C’est un élément qui entre dans la composition de l’argumentation globale visant à justifier la mise sous tutelle totale du pays. Dire qu’Haïti est un Etat en faillite, que tous les Haïtiens sont armés, que tous les dirigeants haïtiens sont des corrompus et que la société tout entière fonctionne dans l’informalité, c’est déjà rassembler tous les ingrédients nécessaires à la construction de la justification devant servir au maintient d’une occupation de longue durée de ce pays. Et, drôle de coïncidence, le Premier Ministre Latortue vient d’effectuer une sortie dans la presse haïtienne pour reconnaître avoir signé un texte au contenu fort controversé qui lui a été soumis à New York pour « ratification ». Ce document concède à la MINUSTAH le contrôle total de la police Nationale d’Haïti et exige que tous les accords de coopération avec un pays tiers doivent obligatoirement reçu l’aval préalable de cette mission des Nations Unies. Comme pour signifier aux Haïtiens que c’est à tort qu’ils pensent détenir une certaine souveraineté.

Du train où vont les choses, il y a fort à parier que René Préval [3] va être traqué jusque dans ses derniers retranchements. Et en cas de résistance sérieuse, il ne faut pas écarter la possibilité d’une réactivation de la puissance de feu des bandits armés pro-Aristide, non seulement comme éléments de pression de dernière instance, mais aussi pour fomenter l’ultime chaos qui justifiera l’implémentation du vrai projet de la communauté internationale. En fait, toutes les conférences sur Haïti entrent dans ce calcul. Mal avisés seraient les Haïtiens qui penseraient que l’objectif poursuivi se limite à une simple question de mobilisation de fonds en faveur du développement économique du pays. Déjà , on a réalisé plus de trois rencontres internationales sur Haïti et la dernière conférence de Casa de América a été l’occasion pour l’Espagne d’en proposer une nouvelle et de poser son pion dans ce jeu peu transparent. La conférence de Valdés devait produire l’effet trompe l’œil nécessaire à la mise en œuvre sans heurt de cette idée. Et, faut-il le rappeler, en deux ans la communauté internationale n’a débloqué que 780 millions de dollars en faveur d’Haïti. Ces fonds sont pour la plupart des prêts contractés depuis 1997 et sur lesquels l’Etat haïtien payait depuis 6 ans des intérêts sans y avoir eu accès. Pour s’en convaincre, les sceptiques n’ont qu’à lire le document du CCI (Cadre de Coopération Intérimaire) et ils pourront constater que des projets vieux de huit ans comme le PDL du FAES et le PEB du ministère de l’éducation en font partie. En résumé, la communauté internationale n’a absolument aucune raison de se féliciter d’avoir « donné » quoique ce soit en matière de financement du développement socio-économique d’Haïti, n’en déplaise à ceux qui pensent le contraire. Car, après tout, la dépense per capita effectuée pour un agent de la MINUSTAH n’a rien de comparable avec celle effectuée pour un haïtien qui trime dans la misère, ceteris paribus. 780 millions de dollars (en deux ans) « en faveur » de plusieurs millions de pauvres et 1.7 milliard pour 9,000 hommes de troupe (en un peu plus d’un an), ce sont là des chiffres qui montrent de manière éloquente où se situent exactement les vraies priorités. Tout le reste est manœuvre et spectacle pour amuser la galerie...


[1NDLR : Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haiti

[2Ancien commandant brésilien de la MINUSTAH

[3NDLR : Nouveau président élu