Pour une Réforme congruente des Affaires Académiques au sein de l’UEH

Par Jn Anil LOUIS-JUSTE, Professeur à la Faculté des Sciences Humaines

28 janvier 2003

I.- Problématique

L’Université d’Etat d’Haïti est instituée avec la simple réunion des premières facultés de Droit, de Médecine, des Sciences et d’Agronomie. La désarticulation caractérise l’institution, dans la mesure où le principe de solidarité des enseignements est étranger à son curriculum. Des cours y sont dispensés sans aménagement d’aucune passerelle entre les disciplines ; l’apprentissage est individualisé et déconnecté des pratiques sociales en vigueur. Chaque Faculté fait l’expérience d’entité quasi-indépendante, au point que le Rectorat devient de moins en moins actif dans la coordination générale des activités académiques, et se cantonne presque dans des tâches le plus souvent administratives .

Les Affaires Académiques, conçues comme les pratiques d’enseignement-apprentissage, d’évaluation et de diplomation, se réalisent dans des facultés déconnectées des problématiques sociale et technologique du pays. Les salles de classe sont des espaces de communication verticale. Ce mode de transmission des contenues ne forme pas des esprits libres de penser à un projet de développement autonome de la société, en ce sens que les hommes et femmes ainsi formés, restent dépendants ; la communication pédagogique en vigueur, décourage la création de toute pensée libre. Or, l’on sait que l’invention est une activité nécessairement libre. Les étudiants ne sont donc pas formés à transformer les informations académiques en savoirs auto-constitués. Autrement dit, la production des connaissances reste un objectif majeur à atteindre dans le processus de la Réforme Universitaire.

Dans ces circonstances, le mode d’évaluation, fondé sur la mesure des compétences individuelles des étudiants et de leur capacité personnelle d’acquisition, décourage toute tentative de socialisation coopérative. Les groupes de travail sont peu valorisés, et le partage des expériences est inconnu du monde universitaire. Quand on sait que les Facultés sont logées dans des espaces séparés, il y a lieu de penser que la pratique de l’interdisciplinarité est loin d’être un mode de gestion académique de l’éducation universitaire ; le corps professoral n’existe même pas. Un effort doit être déployé pour articuler le mode d’évaluation individuelle avec l’invitation à travailler en groupe.

Le moment de diplomation se produit au long d’un processus d’acquisition de connaissances sans lien organique avec la réalité où les formés vont exercer leur profession ; les produits de cet enseignement universitaire, obtenus au prix de la dissociation théorie/pratique, confrontent le plus souvent des problèmes d’application de leurs connaissances. Instruits dans des relations pédagogiques individualistes, ils ne sont pas souvent disposés à former des associations socio-professionnelles à caractère scientifique, qui puissent les aider à répondre efficacement au problème d’adaptation de leurs savoirs.

Au moment où le pays vit une crise organique qui pose la question de la survie de la société haïtienne, dans le contexte de la mondialisation du capital, l’Université d’Etat d’Haïti vient de faire l’expérience d’une nouvelle tentative de caporalisation ; les principes constitutionnels et les acquis démocratiques connus sous le nom d’autonomie et d’indépendance, ont été mis en veilleuse par le gouvernement qui se fait le champion de la restructuration néo-libérale de l’Etat. Dans ces conditions, n’y a-t-il pas lieu de se demander dans quelle mesure les pratiques d’autonomie universitaire aident à former des citoyens autonomes dans le contexte de la pensée unique ? Comment la Réforme universitaire peut-elle s’orienter, dans sa dimension académique, pour créer la subjectivité nécessaire à agir de manière positive, sur les conditions matérielles d’existence de la population en général, et celles des secteurs majoritaires, en particulier ? Le fondement du curriculum universitaire sur les problématiques sociales et technologiques de la société, peut assurer la congruence d’une réforme académique qui produit des êtres autonomes dans une perspective de reconstruction de la liberté perdue et de l’institution de l’égalité entre les hommes et femmes du pays.

C’est dans ce contexte que s’imposent des débats sur la question sociale du Curriculum à l’UEH. Nous pensons que l’éducation universitaire poursuit l’achèvement de la formation citoyenne et crée les conditions de production de l’homme nouveau haïtien qui puisse répondre aux nouveaux défis que posent la misère, l’injustice sociale, la dégradation de l’environnement, le servilisme et le compradorisme du capital haïtien et l’autoritarisme qui caractérise le mode de gestion politique de la société.

La question sociale du Curriculum à l’UEH, pose les problèmes de la pédagogie traditionnelle qui règne encore dans l’Education Nationale, de la déconnexion des contenus d’avec les réalités sociale et technologique du pays et de la quête du libre développement chez tous les citoyens haïtiens. La question sociale du Curriculum entend poser le problème de la domination de l’universel sur le particulier dans l’enseignement en Haïti, en partant de l’idée que des particuliers se sont élevés au rang d’universel dans des moments historiques bien déterminés et avec des objectifs clairs ou voilés. Par exemple, la lutte contre l’Ancien Régime en Europe, a créé une culture de représentation politique qui correspond à l’expansion du capital ; l’Education nouvelle a pris forme en 1922, par suite de la révolte contre la tyrannie des maîtres en France. La pédagogie par objectifs répond au besoin de transformer l’éducation en une entreprise éducative, chargée de produire des cadres et techniciens dont le capital exige pour planifier et gérer sa reproduction et son expansion. Le critère d’efficacité règne dans la planification scolaire et universitaire, en vue de programmer les éduqués, ce qui est contraire à l’éducation libre et démocratique.

Le Programme comprend un ensemble de projets qui vont de la refonte du curriculum à la restructuration des facultés, en passant par la création d’un corps professoral qui agit en médiateur dans les processus de formation de citoyens libres et de participation à la démocratisation de la société haïtienne.

II.- Refonte du Curriculum à l’UEH

Le Curriculum à l’UEH est formé d’éléments universels sans lien organique avec les particularités sociale et technologique haïtiennes. Les Facultés transmettent des savoirs qui ont été construits dans des réalités singulières qui, souvent, sont étrangères aux nôtres. Le résultat est que les formés deviennent incapables de penser leur propre réalité, et la culture nationale se trouve ainsi menacée.

La refonte du curriculum sera un long processus d’autonomisation réelle de l’Université d’Etat d’Haïti ; elle sera fondée sur l’introduction des problèmes sociaux et technologiques haïtiens dans les pratiques d’enseignement-apprentissage et d’évaluation. Il est curieux d’observer que l’habitat est ici construit selon les exigences du climat tempéré ; que la majorité de nos étudiants ignorent la question écologique haïtienne ; que les connaissances médicales populaires sont tenues à l’écart dans la formation de nos professionnels de santé ; que la gestion politique se modernise en conservant les pratiques autoritaires connues du temps de l’esclavage, etc. D’où la nécessité de poursuivre dans ces conditions, la valorisation de la culture haïtienne en l’intégrant de manière systématique dans le travail universitaire. C’est-à -dire que la quête de l’universel doit être articulée avec le particulier haïtien.

La pédagogie doit faire la promotion de la démocratie dans les relations intellectuelles et affectives qui interviennent dans la production des connaissances et la diffusion des savoirs systématisés. La liberté de pensée des professeurs et l’autonomie d’apprentissage chez les étudiants, constituent des éléments centraux de la refonte curriculaire. Les cours doivent se transformer en de communications de recherche qui se font, et auxquelles participent des professeurs qui désirent apprendre aux étudiants à comprendre Haïti et le monde.

L’enseignement universitaire doit initier au processus de construction du savoir, puisque la recherche répond à la nécessité de production de nouveaux savoirs. Etant donné que le mouvement caractérise l’existence humaine, des chercheurs occupent une place de choix dans la quête de nouvelle solutions aux nouveaux problèmes posés à l’homme dans son existence quotidienne. La constitution d’un corps professoral dynamique, ouvert et pluridisciplinaire, sera le principal mécanisme qui nous permettra de combler cette lacune, et par lequel passe la refonte du Curriculum ; des noyaux de recherche seront créés, en vue d’alimenter le processus de transformation du profil de formation de nos cadres et techniciens supérieurs. Des instituts de recherche seront établis comme espaces d’observation, de systématisation et de diffusion de nouvelles connaissances sur la société haïtienne.

Nous prévoyons la création de quatre instituts : l’Institut de Recherche en Sciences Naturelles placé sous la coordination de la Faculté d’agronomie, l’Institut de Recherche en Sciences Economique et Politique (sous la direction du Centre de Philosophie et des Sciences Humaines), l’Institut de Recherche en Education (sous la direction du Centre des Sciences de l’Education) et l’Institut de Recherches Technologiques et de Développement, coordonné par le Centre de Formation Technologique) [1]. Ces Instituts doivent répondre au besoin d’asseoir l’enseignement universitaire haïtien sur des problèmes cruciaux de la vie nationale, tels que l’analphabétisme, la détérioration de l’environnement, la dépendance culturelle, etc. Un personnel compétent et soucieux du développement de la société haïtienne, animera les activités de recherche, et aidera à élever l’enseignement universitaire haïtien au rang de l’enseignement fondé sur la recherche. Des groupes de travail pluridisciplinaire, initieront les étudiants à la pratique de recherche.

Les instituts deviendront les premières bases d’élévation de l’enseignement universitaire haïtien aux grades de maîtrise et de doctorat.

III.- Réorganisation de l’enseignement universitaire

La Refonte du Curriculum s’accompagne de la réorganisation de l’enseignement universitaire. Le principe de solidarité des enseignements guidera les esprits dans ce processus. De même, la cohérence réelle sera un attribut de cette politique. En fait, le regroupement des enseignements aboutira à une centralisation facultaire et une décentralisation académique.

Nous suggérons le regroupement des facultés d’Ethnologie, des Sciences Humaines et de Linguistique en deux centres de formation : le Centre de Philosophie et des Sciences Humaines, qui se distribuera en Facultés de Philosophie, de Psychologie, d’Anthropologie, d’Histoire, de Science Politique et Juridique et de Sociologie ; et le Centre d’Art, de Communication et de Linguistique Appliquée, qui absorbera le département de communication sociale de la FASCH, la faculté de Linguistique Appliquée et l’Ecole des Beaux Arts. Le département de Service Social de la FASCH rejoindra les départements de Gestion, de Comptabilité, d’Administration Publique de l’INAGHEI, d’une part, et le département d’Economie de la FDSE, et le CTPEA de l’autre, pour former le grand Centre de Sciences Sociales Appliquées. La Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire deviendra le Centre de Formation Agronomique et d’Economie Rurale ; la Faculté des Sciences sera érigée en Centre de Formation Technologique, la Faculté de Médecine et de Pharmacie, la Faculté d’odontologie et l’Ecole des Infirmières seront transformées en un grand Centre de Formation des Professionnels de la Santé.

L’Ecole Normale Supérieure restera l’institution où l’on forme les maîtres du secondaire, mais un centre de Sciences de l’Education sera créé, en vue de former des pédagogues, des didacticiens et des spécialistes de l’enseignement universitaire.

Cette réorganisation peut aider à rationaliser les dépenses, à pratiquer la solidarité de l’enseignement et à promouvoir la coopération entre les professionnels. La construction du campus universitaire, participera à la réalisation de ce plan.

IV.- Stratégie de mise en place

Ce Programme s’inspire de la lutte menée pour l’Autonomie et l’Indépendance de l’UEH. La Réforme de l’Université comme processus de formation de citoyens haïtiens autonomes, ne peut ne pas considérer la nécessité de repenser le Curriculum de l’UEH. A ce niveau, la construction du campus universitaire doit participer de la stratégie de sécurisation de l’espace universitaire libre de toute consigne des pouvoirs.

Alors, la mobilisation autour de la revendication de 10% du budget national pour l’enseignement supérieur, est un élément central du Plan de Réforme. Dans l’intervalle, les ressources financières disponibles doivent être réallouées de manière à éviter des dépenses improductives. La nouvelle politique financière prévoira le recrutement d’au moins 20 professeurs-chercheurs dans chaque Centre nouvellement créé. Ce corps professoral représentera une masse critique susceptible d’introduire la discussion et la recherche dans notre praxis universitaire. Cette structure doit être mise en place dans les deux premières années du mandat. Parallèlement, sera menée une politique de formation de nouveaux professeurs chargés d’aider à construire l’élévation du grade universitaire haïtien.

Les conditions de travail des professeurs seront améliorées, en partant du traitement des autres professionnels engagés dans les institutions internationales et les cadres supérieurs de l’Administration Publique. Cette amélioration va dans le sens du témoignage de reconnaissance de la société envers la profession qui assure sa reproduction.

Le Rectorat créera des Unités de Formation Continue dans chaque Centre ; elles vendront des services d’évaluation et de recyclage à des institutions publiques et privées. Ces Unités seront aussi des espaces d’échanges entre les pratiques de terrain des cadres et techniciens, et la pratique universitaire. Elles créeront des moments de réflexion et encourageront en ce sens, la formation d’associations socio-professionnelles soucieuses de contribuer à l’adaptation de notre enseignement universitaire. Les revenus alimenteront le budget des Instituts de Recherche.

Le Rectorat collectera des fonds dans la Diaspora haïtienne, en suscitant la création de fondations constituées d’anciens étudiants de l’UEH. Des universités étrangères seront sollicitées pour pratiquer des échanges de professeurs et d’étudiants appelés à reconstituer le corps professoral ; l’ouverture sera encouragée vers le Brésil, Cuba, la République Dominicaine, et Porto-Ricaine, mais seront renforcés les liens de coopération universitaire avec la France, les Etats-Unis, le Canada et la Belgique.

L’UNESCO sera sollicitée dans la dynamique d’instauration d’une UEH réellement nationale en Haïti ; autrement dit, doivent être générés des fonds pour l’implantation de Facultés dans 5 régions du pays, selon les caractéristiques naturelles, sociales et économiques de chaque Province concernée.

Enfin, un ensemble d’activités complétera la stratégie de renouvellement de l’enseignement universitaire haïtien : l’organisation de colloques nationaux et internationaux sur la crise écologique, la crise énergétique, la crise d’identité et les nouvelles technologiques, la standardisation de mémoire par la conception d’un Manuel de méthodologie à l’usage des étudiants haïtiens, et l’institution de Commissions Permanentes sur des enseignements spécifiques comme ceux de la Philosophie, de l’Histoire, des Mathématiques et de la Pédagogie. L’UEH aura intérêt à centraliser la collation de grades comme moyen de restaurer le prestige de l’institution ; l’organisation de recrutement de nouvelles cohortes d’étudiants, sera coordonnée par une Commission composée de délégués de chaque Centre, mais elle siégera au Rectorat de l’UEH.

La Réforme des Affaires Académiques à l’UEH, sera une tâche collective dans la perspective de l’institutionnalisation de rapports pédagogiques qui tiennent compte de la réalité nationale.

Jn Anil LOUIS-JUSTE

Faculté des Sciences Humaines

28 janvier 2003