Editorial de Michèle Montas sur Radio Haiti le 30 décembre 2002

Par Michele Montas, Directrice de l’Information de Radio Haiti Inter, veuve du Directeur de la station, Jean Dominique, assassiné le 3 avril 2000

Bonjour Jean,

Un bonjour très spécial à toi, ce matin, mon coureur de Marathon, car je
n’aurais pas dû être là pour te le dire et pour égrenner au quotidien le
nombre de jours accumulés depuis que tes assassins font chaque jour
couler
davantage de sang pour empêcher que l’enquête sur ton assassinat
n’aboutisse. Hier aurait fait 1000 jours, aujourd’hui 1001.
Je n’aurais pas dû être là ce matin pour notre rendez vous quotidien,
car
des assassins avaient fixé pour moi un autre rendez vous, avec la mort.

Le
plan semblait simple : m’abattre, pour une fois de plus te faire taire.
C’était pourtant un jour de Noà« l, un jour consacré à la vie, un jour que
même les mécréants respectent. Ce jour là un jeune homme de 26 ans, - il
aurait pu être notre fils- un jeune professionnel, courageux, conscient
de
son devoir, lucide et déterminé face aux dangers qu’il savait presents,
a
eté abattu. Maxime Seide a été criblé de balles devant chez nous. Sa
détermination et celle d’un autre jeune professionnel qui avait comme
Maxime
évalué que ces hommes armés avaient pour objectif de rentrer dans la
cour

je venais de garer ta voiture quelques minutes plus tôt, m’ont sans nul
doute sauvé la vie. Venaient ils pour intimider, venaient ils pour tuer ?
Ils
ont tué, et ce jour là ils auraient pu prendre 4 autres vies, si la
barrière
n’avait été immediatement fermée. S’agissait il de vulgaires zenglendos
 ?

Ils n’ont apparemment rien pris sur Maxime après qu’ils l’aient laissé
pour
mort, à part son arme. S’agissait il d’un règlement de compte visant
Maxime
comme l’a suggéré l’irresponsable et hâtive conférence de presse du
responsable de la police judiciaire ? Je vois, Jean, ton sourire ironique
derrière ta pipe. Quelqu’un qui aurait à régler un compte avec notre
tranquille et discret Maxime, aurait donc choisi de le faire comme par
hasard chez nous et au moment ou Maxime était de garde, avec une arme à 
feu,
alors qu’il était si facile d’attendre qu’il rentre chez lui desarmé ?
Impeccable logique. Comment comprends tu, toi, qui analysais au rayon X
notre actualité quotidienne, que dans ce desir d’informer la presse des
progrès d’une enquête à peine ébauchée, on revèle le nom d’un témoin, le
mettant en danger immediat, qu’on décrive en détail notre quartier, plan
à 
l’appui, à la television, le chemin que j’emprunte habituellement, afin
que
nul n’en ignore, ce qui peut certainement donner des idées à ceux qui
pourraient par un nouvel attentat, créer une situation de trouble à 
objectifs multiples.

Alors que les plus grands médias américains, et
canadiens, mettent cet attentat dans la perspective de la chaine de
crime
qui a émaillé l’enquête sur ton propre assassinat le 3 avril 2000, la
banalisation apparente par la police de l’attentat de la Noà« l chez nous
à 
Petionville ne m’émeut pas outre mesure, même venant d’un responsable de
police, connu pour sa compétence, après tout, il est là pour recueillir
des
indices, et explorer toutes les pistes possibles. Mais il m’est
difficile
d’accepter les insinuations que j’estime d’une insoutenable legèreté,
touchant un être éminemment loyal, Maxime Seide, qui a donné sa vie pour
sauver la mienne. Maxime mèsi. Tu as dû, Jean, le rencontrer dans cet
ailleurs ou vous êtes ensemble avec Jean Claude, le Père Ti Jean, Jean
Boul,
Guy, Antoine à attendre, en colère, que justice vous soit rendue. Tu as
du
lui dire « Bravo, Maxime » comme je le faisais souvent. Et il t’aura sans
doute repondu avec le même sourire, à la fois modeste et fier, comme à 
moi
« Se travay la ». Car il était fier de protéger. Mirlande, la soeur ainée
de
Maxime, tellement proche de lui m’a bouleversée en me racontant une
remarque
de Big comme sa famille le surnomme affectueusement. Lui un sportif,
musclé,
corpulent, disait à Mirlande « Mwen pi gwo pase madan Jean, si yap tire
sou
li m ap gentan kouvri’l ak kòm et m ap pran katouch la pou li ».

Nous avons longuement parlé de Maxime chez les Seide, une famille
profondément unie, dans cette maison de Delmas 33 ou Il vivait avec son
père, sa mère, sa soeur Mirlande et son frère Nixon. Nous avons parlé de
lui
aussi avec son frere ainé Francklyn. Big, le petit dernier, était la
passion
d’une mère qui aujourd’hui hurle de douleur. Elle attendait devant la
porte
le soir de Noà« l que son fils adoré revienne. Le repas de Noà« l était sur
la
table. Des Sans Manman ce soir la ont frappé. Tu le dis chaque matin à 
ce
micro, Jean, les assassins sont dans la ville. Ce jour là , ils sont
venus
chez toi.

Ce n’est pas la première fois que l’enquête qui dure depuis plus de 32
mois
sur ton assassinat le 3 avril 2000 est eclaboussé de sang : Le suspect
Jean
Wilner Lalanne, bléssé par balle lors de son arrestation et consideré
comme
le lien présumé entre les assassins et les commanditaires du crime est
décédé sur un lit d’hopital après une opération. Son corps disparaît de
la
morgue. Le témoin Panel Renelus est lynché au commissariat de Léogane.
La
liste est longue de temoins disparus.

Je n’aurais pas du être là ce matin, Jean, pour notre rendez vous
quotidien
car des assassins avaient fixé pour moi un autre rendez vous, avec la
mort.
Mais pourquoi cette agression maintenant ? Tu sais, toi le Bwa pi wo,
qu’ici
à Radio Haïti, la station dont tu avais fais l’instrument de ton combat
pour
la justice, nous avions choisi de mettre un moratoire provisoire sur
notre
propre quête autour des blocages orchestrés depuis deux ans : Blocages du
parlement puisque le Sénat de la République a refusé de lever l’immunité
parlementaire d’un inculpé, demandant au juge d’instruction de violer
pratiquement le secret de l’instruction, ou blocage au niveau de la
police
avec le refus d’executer les mandats contre entr’autres Franck Joseph et
Richard Salomon que l’on voit circuler librement en compagnie de
certains
policiers pour ne citer que ceux-la. Nous attendions patiemment, rongeant
le
frein de notre colère grandissante devant ce deni de justice,
contemplant
les alliances corporatives qui placent au sein même du ministere de la
justice ceux qui hier ont bloqué ce même dossier ou y ont eté intimement
impliqués. Mais notre objectif est cette ordonnance et nous avons choisi
cette periode de trève pour permettre au juge Bernard St Vil, arrivé
recemment sur le cas, d’etudier un dossier de plusieurs centaines de
pages,
de compléter une ordonnance difficile et politiquement explosive, et de
prouver sa bonne foi. Cependant, l’annonce de la sortie prochaine de
l’ordonnance par le ministre de la justice lui même, semble avoir
bousculé
pour certains un échiquier politique incertain.

Que sera cette ordonnance ? Touchera t’elle aux commanditaires aussi bien
qu’aux tueurs a gages ? Pourquoi la sortie de cette ordonnance, promise
aujourd’hui pour le mois de janvier fait elle peur et à qui ? L’enjeu à 
la
veille d’élections problématiques mais exigées, justifie t’il
aujourd’hui
d’autres tueries ? Des attentats comme celui de la Noel ne peuvent
qu’enferrer davantage les assassins, car pour nous l’exigence de justice
est
incontournable. Et « Nou pap pran gloria pou panyol. Nous pap achte chat
nan
makout ». Une ambiguité en tous cas a été tranchée au lendemain de la
Noà« l.

Le chef de l’Etat, le Président JB Aristide a demandé sans embages la
sortie
de l’ordonnance sur les assassinats du 3 avril.
Je n’aurais pas du être là ce matin, Jean, pour notre rendez vous
quotidien
car des assassins avaient fixé pour moi un autre rendez vous, avec la
mort.
Moi qui suis en sursis depuis le 3 avril 2000, je t’aurais rejoint
ailleurs,
là ou les eaux du fleuve Artibonite irriguent les terres d’espoir, là ou
je
te sais heureux, loin des trahisons, de l’argent sale et du « titato » des
politicailleurs de tout poil.
Mais à quoi leur servirait ma mort ? N’ont ils rien appris ? A quoi leur
aura
servi ta mort ? Gigi, Manno, Jean Roland, Guerlande, Immacula, Dafus,
Francisco, Raphaelle, Jean Robert, Julie, Paulo, Emelie, Hayden, André,
Jean
Jean, Youri, Joxelaine, Neptune, Albert, Jasmine, Yves, Patrick,
Metayer,
Despeigne, Harry, Germain, Néné, Ida et les autres se seraient succédés
à 
ce
micro, des voix reprises en écho, amplifiées par ceux de milliers de
citoyens de ce pays. Combien de morts, combien encore de sang à couler,
avant que nous obtenions ce qui nous est dû, à vous là bas dans les
limbes
du deni de justice, à nous les survivants, livrés à la boucherie, avant
que
nous obtenions :
Justice pour toi, Jean, Justice pour Jean Claude Louissaint, Justice
aujourd’hui pour Maxime Seide.